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La charte des imams, organiser l’islam de France à marche forcée

Censée mettre au diapason islam de France et « principes de la République », la charte des imams demandée par Emmanuel Macron a enfin été présentée. Mais son élaboration a révélé tensions, refus et interrogations
Mohammed Moussaoui (à gauche), président du Conseil français du culte musulman (CFCM), signe la « charte des principes » aux côtés du président français Emmanuel Macron, au palais de l’Elysée, à Paris, le 18 janvier 2021 (AFP)
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PARIS, France

Elle a enfin été adoptée par le Conseil français du culte musulman (CFCM). La charte des imams, qui doit encadrer la mission des ministres du culte musulman, était attendue depuis le discours prononcé par Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre dernier.

Le président français avait alors chargé le CFCM, en tant qu’interlocuteur privilégié par l’État, de lui proposer une charte dite d’adhésion aux valeurs républicaines, « d’ici à six mois au plus tard ».

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Cette charte devait accompagner, selon les vœux du président, la création d’un Conseil national des imams (CNI), chargé notamment de la formation des imams et de leur « labellisation » – ou non, en cas de non adhérence à la charte.

Rebaptisée « charte des principes », celle-ci pose en dix articles le décalogue républicain sur lequel devra s’appuyer tout imam en France.

« Aucune conviction religieuse ne peut être invoquée pour se soustraire aux obligations des citoyens », indique le préambule du texte adopté samedi.

Il réaffirme notamment « le principe de l’égalité hommes-femmes », la « compatibilité » de la foi musulmane avec la République et insiste sur « le rejet de l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques » ainsi que la « non-ingérence » des États étrangers.

Selon les échos ayant fuité dans la presse, Emanuel Macron aurait averti : « Il y aura ceux qui signeront et ceux qui ne signeront pas. On en tirera les enseignements. Soit vous êtes avec la République, soit vous n’êtes pas avec la République. »

Paroles d’un imam

T. est un imam français, qui est né et a grandi en France. L’islam de France, tel qu’il se vit dans le pays, il le pratique déjà. Sans charte. Au moment de l’interview, avant la publication de la charte, il avait décidé de ne pas la signer, se basant sur la première mouture qui avait fuité dans la presse.

L’ébauche, qui avait pu être consultée par le site d’information Médiapart à la mi-décembre, affirmait que les imams devraient reconnaître que « le « racisme d’État » n’existait pas en France. Interdiction également d’utiliser l’expression « islamophobie d’État », ou encore « de tenir des propos politiques dans un lieu de culte ».

« Qui est l’État pour nous sommer de reconnaître ou ne pas reconnaître le racisme ? Cela fait partie de la liberté d’expression »

- T., imam

Dans la charte définitive, l’article 9, après avoir rappelé que « les musulmans de France et les symboles de leur foi sont trop souvent la cible d’actes hostiles », attribue ces derniers à « une minorité extrémiste qui ne saurait être confondue ni avec l’État ni avec le peuple français ».

Dès lors, conclut le texte, « les dénonciations d’un prétendu racisme d’État, comme toutes les postures victimaires, relèvent de la diffamation. Elles nourrissent et exacerbent à la fois la haine antimusulmane et la haine de la France ».

Cette négation d’un phénomène de discriminations contre les musulmans, pourtant documentées, fait bondir T : « Qui est l’État pour nous sommer de reconnaître ou ne pas reconnaître le racisme ? Cela fait partie de la liberté d’expression. Puis ce serait nier une réalité. L’État ou une partie du gouvernement tient des propos problématiques. » 

T. égrène notamment les sorties de différents membres de l’actuel gouvernement, comme celle du ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer sur le prétendu « islamo-gauchisme » qui « fait des ravages à l’université », les propos de la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté Marlène Schiappa sur les certificats de virginité ou encore le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui s’est dit « choqué » par les rayons « halal » dans les supermarchés.

« Il y a là clairement une ingérence de l’État », reprend l’imam. « Pourquoi pas aussi dans les autres religions ? L’État a pour devoir de garantir la liberté de culte, mais aussi de ne pas s’immiscer dans les religions », rappelle-t-il, en référence à la loi de 1905 sur la laïcité, qui exige une non-ingérence de l’État dans les affaires cultuelles.

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« Si des ministres des cultes appellent à la haine, des lois existantes [comme la loi Pleven de 1972] suffisent à les condamner. Ou alors, il faut que l’État admette qu’il a un problème avec l’islam », estime T., qui ajoute que lier cette religion aux actes de terrorisme ou de séparatisme, comme l’a fait Emmanuel Macron lors de son discours des Mureaux le 2 octobre 2020, « pose aussi problème ».

Pour l’imam, « l’État ne sait pas comment contrer ces actes et ne cherche qu’à réagir en tapant là où il ne faut pas ».

De toute façon, selon T., cette charte entre plus dans des considérations politiciennes que dans une politique de vivre-ensemble.

« Nous sommes à quelques mois des élections [présidentielles de mai 2022], les thèmes de l’extrême droite sont encore agités. Mais je pense que cette charte est du vent. Elle va donner l’impression que quelque chose est fait. »

Une pratique paisible et incluse dans le tissu social français

L’islam de France, T. le voit au quotidien, lui qui refuse d’évoquer même l’origine des fidèles fréquentant sa moquée : « Ils sont français et musulmans », insiste-t-il.

Selon lui, l’État traite les musulmans comme des quantités « méprisables ».

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« On voit des Arabes. Pas des Français, nés en France, ayant grandi en France, mariés à des Français(es). Le musulman en France est français pourtant. Pourquoi les stigmatiser ? Le gouvernement pense-t-il encore être aux temps de la colonie ? »

T. dit observer la lassitude qui saisit ses fidèles devant les incessants débats autour de l’islam.

Pourtant, il ne conteste en rien la nécessité de créer un statut de l’imam et de fournir à ces hommes du culte une formation adaptée au contexte français car, dit-il, « il y a le texte et il y a le contexte » : « L’islam de France n’est pas celui de l’Arabie saoudite, de l’Algérie ou du Sénégal. »

Emmanuel Macron a appelé plusieurs fois à la création d’un islam « des Lumières ». Sans bien définir ce que cela pouvait recouvrir. Sous ce vœu, semble se déceler la tentation gallicane pour l’État français d’encadrer l’islam en France. Sauf que si le gallicanisme avait pour but d’organiser le catholicisme de France en le soustrayant à l’influence du pape, c’est à se demander contre qui et pour qui se fait précisément l’encadrement de l’islam de France.

Car dès lors que l’on sort des débats dramatisés sur la « compatibilité ou pas de l’islam avec les valeurs de la République », les observateurs notent l’existence, au niveau local, d’une pratique paisible et parfaitement incluse dans le tissu social français.

« [Les fidèles] se débrouillent bien à l’échelon local. […] les enjeux sont d’abord locaux. Il y a une résistance, voire une méfiance vis-à-vis de tout ce qui vient des instances nationales, surtout si cela est en lien avec l’État »

- Raberh Achi, politiste

Au quotidien, T. ne fait d’ailleurs état d’aucun souci particulier. « Tout se passe bien au plan local. Avec les maires notamment. Le problème est avec les médias et les ministres. »

Même constat pour le politiste Raberh Achi, qui travaille sur les relations entre l’État et l’islam dans une perspective socio-historique. Il note que les fidèles « se débrouillent bien à l’échelon local ».

« L’échelon le plus pertinent est le département. À l’échelle régionale et nationale, cela me semble plus compliqué. Tout simplement parce que les enjeux sont d’abord locaux. Il y a une résistance, voire une méfiance vis-à-vis de tout ce qui vient des instances nationales, surtout si cela est en lien avec l’État », explique-t-il à Middle East Eye.

Un fidèle prie dans la grande mosquée de Paris, le 12 septembre 2017, à Paris (AFP)
Un fidèle se recueille dans la grande mosquée de Paris, le 12 septembre 2017 (AFP)

Les enjeux locaux sont donc à mille lieues des questions et débats passionnés car, à ce niveau, les considérations premières des municipalités sont pratiques et « les solutions conformes au droit et à la neutralité de l’État », estime Raberh Achi.

Il note ainsi « un décalage entre la façon dont tout cela est abordé au plan national, notamment par les médias, et la façon dont cela est déconnecté à l’échelon local parce que les préoccupations sont très concrètes. Exemple : des citoyens veulent un lieu de culte, comment faire pour respecter le droit ? »

Reste à savoir dans quelle mesure la tentation centralisatrice pyramidale de l’État français pourrait paradoxalement étouffer ou bouleverser ces initiatives locales, qui sont véritablement porteuses d’un islam sui generis émergeant silencieusement.

« Les musulmans n’ont pas été consultés »

Autre point, l’absence de représentativité du Conseil français du culte musulman et le rôle d’interlocuteur unique joué par cette institution placée sous l’égide du ministère de l’Intérieur.

Selon T., « les musulmans n’ont pas été consultés. Pour certains, ils ne savent même pas que le CFCM existe ». 

De fait, des pans entiers de l’islam de France ne seraient pas représentés, a fortiori consultés, en raison même du fonctionnement du CFCM, une institution créée en 2003 par l’alors ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy pour, en principe, représenter les musulmans de France auprès des instances étatiques concernant les questions relatives à la pratique religieuse.

« Le CFCM dispose d’une représentation mais pas d’une représentativité. L’État cherche à organiser [un culte] via des instances pas forcément reconnues ou même connues des musulmans français. Il y a donc une dérégulation du champ musulman français pour des raisons structurelles »

- Haoues Seniguer, professeur à Sciences Po Lyon

« Pour faire partie d’un Conseil régional du culte musulman [les instances locales du CFCM], tout est conditionné au nombre de mètres carrés de la mosquée. Même quand on souhaite en faire partie pour avoir notre mot à dire, nos candidatures ne sont pas acceptées », déplore l’imam.

« Le CFCM ne représente que lui. Sa seule justification est d’être l’interlocuteur de l’État. La Grande Mosquée de Paris [qui détient la présidence du CFCM] est écoutée par les musulmans uniquement quand il s’agit de déterminer le jour du Ramadan ou celui de l’Aïd. »

Haoues Seniguer, professeur à Sciences Po Lyon, abonde en ce sens.

« Le CFCM dispose d’une représentation mais pas d’une représentativité. L’État cherche à organiser [un culte] via des instances pas forcément reconnues ou même connues des musulmans français. Il y a donc une dérégulation du champ musulman français pour des raisons structurelles », note-t-il pour MEE.

Ce projet, au lieu d’unifier l’islam de France, risque donc de créer de nouvelles fractures, entre ceux qui refuseront de signer la charte et ceux qui la signeront. Mais également, entre l’islam du culte institutionnalisé et les associations cultuelles locales qui ne s’y retrouvent pas.

« Les acteurs religieux font en quelque sorte partie du problème. On a créé entre les acteurs religieux nationaux une telle concurrence que cela nourrit le problème. Il y a un désir d’être reconnu, validé par les autorités publiques et c’est parce qu’il y a ce désir que ce système intrusif peut fonctionner », note Raberh Achi.

Un projet qui ravive les tensions de l’« islam consulaire »

En outre, la composition même du CFCM interroge. L’instance est composée de neuf fédérations qui traduisent l’influence de trois pays principaux : l’Algérie, le Maroc et la Turquie. Cette composition est moins représentative d’un islam de France que d’un islam consulaire, alors même qu’Emmanuel Macron a souligné sa volonté de soustraire l’islam de France aux influences étrangères.

D’ailleurs, des tensions entre ces différentes composantes ont rapidement émergé dans le cadre de l’élaboration de la charte.

Fin décembre, la Grande Mosquée de Paris, par la voix de son recteur Chems-Eddine Hafiz, a indiqué son retrait du projet de Conseil national des imams.

« Malheureusement, la composante islamiste au sein du CFCM, notamment celle liée à des régimes étrangers hostiles à la France, a insidieusement bloqué les négociations en remettant en cause presque systématiquement certains passages importants », écrivait-il dans le communiqué de presse faisant état de ce retrait. 

Aucune précision n’a été donnée sur cette « composante » ni ces « régimes ». Mais six des neuf fédérations membres du CFCM ont vivement réagi à ces accusations du grand recteur, les déplorant et assurant vouloir continuer à œuvrer à la création du CNI.

Anouar Kebibech, président du CFCM s'entretient, entouré de Mohammed Karabila, président du Conseil régional musulman de Haute-Hormandie, dans une mosquée, le 29 juillet 2016 (AFP)
Anouar Kbibech, président du CFCM de 2015 à 2017, s’adresse à des fidèles dans une mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray, le 29 juillet 2016 (AFP)

Désormais, le texte annoncé samedi doit être validé par l’ensemble des fédérations du CFCM.

Or, deux fédérations d’obédience turque, le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) et Millî Görüs (CIMG), ainsi que le mouvement Foi et Pratique, proche des prédicateurs rigoristes du Tabligh, ont d’ores et déjà refusé de signer le texte car, selon elles, celui-ci risque de « fragiliser » la confiance à l’égard des musulmans.

D’après une source proche du dossier, les principaux points de désaccord exprimés par les fédérations réticentes à signer portent sur deux problématiques qui les concernent particulièrement : la définition des « ingérences » étrangères et la définition précise de l’islam politique.

« Autoritarisme républicain » et « laïcité intrusive »

L’État souhaite réguler, au pas de charge ou au pas de course, une religion qui par tradition ne dispose pas de sacerdoce, pas plus que d’autorité unique. Selon Haoues Seniguer, cette tentation de l’État partirait d’une « idée fausse », celle qui voudrait que « s’il y a tentation radicale de l’islam, c’est parce qu’il manque une autorité centralisée qui pourrait couper court à cette tentation radicale ».

« [La réforme envisagée] est antilibérale et justifiée par la méfiance du culte musulman. Il y a là comme un verrou qui saute. Je crains que cela n’enclenche un processus de durcissement sur le long terme »

- Raberh Achi, politiste

Pour le spécialiste, « cela est faux car ceux qui passent à l’acte violent ont pour la plupart des profils et parcours étrangers au destin des musulmans de France. Parfois, ils sont primo-arrivants. Ou ne fréquentaient pas les lieux de culte », explique-t-il à MEE.

Le chercheur rappelle ainsi que l’existence au Maroc d’une commanderie des croyants (présidée par le roi) n’a jamais empêché la radicalisation d’une certaine jeunesse marocaine.

Par ailleurs, comment réagiront les musulmans de France face à des prêches homologués et des imams « labellisés » ? Les fidèles auront-ils la possibilité ne serait-ce que de le savoir ? Ces imams obtiendront-ils une quelconque adhésion des fidèles ? Ces homologations auront-elles pour effet paradoxal d’éloigner des mosquées certains fidèles ? Autant de questions pour le moment sans réponse.

D’ailleurs, les autres cultes s’inquiètent déjà. Le Conseil national des évangéliques de France a ainsi protesté contre ce projet de loi. Car sous prétexte d’ordre public, l’État n’est-il pas en train d’interroger la liberté de conscience de ses citoyens ?

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Pour Haouès Seniguer, c’est là un « autoritarisme républicain », la République ne se satisfait plus de citoyens qui respectent la loi mais s’inquièterait de leur vision du monde. « Je qualifie cela de laïcité intrusive, ou une tentation chez certains acteurs politiques de réguler le religieux, y compris sur son propre terrain. »

Raberh Achi s’inquiète lui aussi de ce mouvement législatif impulsé par Emmanuel Macron, qui semble entrer en contradiction avec l’esprit de la loi de 1905.

S’il note que toutes les réformes de cette loi ont eu jusqu’à présent « un sens libéral », il estime en revanche que la réforme envisagée par l’actuel exécutif « est antilibérale et justifiée par la méfiance du culte musulman ».

« Il y a là comme un verrou qui saute. Je crains que cela n’enclenche un processus de durcissement sur le long terme. »