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« Les ennemis de la République » : le feuilleton de la France islamophobe

Face aux attaques islamistes, le gouvernement tente de construire une union nationale qui repose sur l’identification « d’ennemis de l’intérieur » : les musulmans et leurs « alliés », les « islamogauchistes ». Cette stratégie nationaliste participe d’une attaque sans précédent contre la liberté d’expression
Des musulmans prient à l’entrée d’une mosquée à Saint-Étienne, dans le centre-est de la France, après l’attaque contre les bureaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, le 9 janvier 2015 (AFP)

Depuis les attentats de Conflans-Sainte-Honorine et de Nice, le gouvernement français parle d’unité nationale, entendue comme une union contre les « ennemis de la République ». Il rejoue l’éternelle pièce de la patrie en danger, en guerre contre les terroristes islamistes.

Des bouc-émissaires ont vite été identifiés. Leurs noms avaient déjà été jetés en pâture dans les débats publics depuis quelque temps. Il s’agit, en premier lieu, des musulmans sui generis.

Pour le gouvernement, les médias et une grande partie de la classe politique, il va de soi qu’islamisme « djihadiste » et islam sont les deux faces d’une même pièce. Cet amalgame est aussi pertinent que de suggérer que chez tout communiste sommeille un Staline ou un Pol Pot.

Les musulmans en général sont l’éternelle cinquième colonne qui risque à tout moment de faire vaciller la paix sociale en France. Le gouvernement prépare d’ailleurs une loi sur le « séparatisme » qui cible les fidèles de l’islam, toujours soupçonnés de ne pas adhérer aux « valeurs de la république » ou de rejeter la laïcité. Personne ne pose jamais la question de savoir sur quelles bases réelles reposent de tels soupçons.

La recherche de boucs-émissaires

Un séparatisme existe pourtant en France. Depuis plus de 30 ans, les gouvernements successifs traitent comme citoyens de deuxième catégorie les musulmans pour la plupart issus des anciennes colonies du Maghreb : racialisation des populations musulmanes lors de contrôles au faciès (dans une république pourtant réputée colour-blind), discriminations à l’embauche et au logement, ou encore « ghettoïsation » de ces populations dans des zones urbaines pauvres aux services publics défaillants.

Pour le gouvernement, les médias et une grande partie de la classe politique, il va de soi qu’islamisme « djihadiste » et islam sont les deux faces d’une même pièce. Cet amalgame est aussi pertinent que de suggérer que chez tout communiste sommeille un Staline ou un Pol Pot

Mais il est plus simple d’incriminer les mœurs d’une population, d’expliquer de manière condescendante aux musulmanes pourquoi elles ne devraient pas porter le hijab, que de mettre en œuvre des politiques publiques justes et de lutter contre l’islamophobie, le racisme antimusulman.

Les intellectuels et universitaires critiques sont les nouveaux « ennemis de l’intérieur ». Ils font eux aussi partie de la cinquième colonne aux côtés des musulmans. Jean-Christophe Blanquer, ministre de l’Éducation, et Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, les ont tour à tour qualifiés d’« islamogauchistes ». Ce terme était jusqu’alors réservé aux trolleries d’extrême droite sur les réseaux sociaux.

Le néologisme « islamogauchisme » n’est pas un concept scientifique cohérent et étoffé. Il s’agit d’une notion polémique et creuse comme celle de « communautarisme ».

Ce terme flou autorise un amalgame politicien : « islamo » fait référence à l’islamisme fondamentaliste violent (c’est-à-dire à une idéologie politico-religieuse radicale issue du wahhabisme), mais renvoie aussi implicitement à l’islam pacifique de la très grande majorité des pratiquants. L’idée est d’ancrer dans les esprits que l’islam est, par essence, une religion dangereuse, voire criminelle.

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Le terme « gauchisme » indique un positionnement à l’ultragauche (Lénine pestait contre le sectarisme de certains communistes qui faisait fuir du parti certains ouvriers). Cette « ultragauche » intellectuelle, orpheline du prolétariat industriel, aurait trouvé chez les musulmans des classes populaires sa nouvelle classe ouvrière à émanciper.

On suggère ici que des universitaires « gauchistes » seraient complaisants vis-à-vis du terrorisme « djihadiste » car ils refuseraient de reconnaître que ce dernier (lisez en fait : l’islam) constitue la menace majeure pour nos démocraties.

Ce qu’on reproche en fait à ces intellectuels de gauche, ce n’est pas une accointance morale ou politique avec la violence se revendiquant de l’islam (une accointance qui n’existe pas), mais de prendre position contre l’islamophobie ou d’éclairer, de manière scientifique, les pratiques discriminatoires à l’encontre des musulmans dans la société française.

Une islamophobie décomplexée

L’union nationale s’accompagne d’un climat de violence verbale inouïe au sein des plus hautes sphères de l’État, dans la plupart des médias ou dans une partie du monde intellectuel.

Des intellectuels chevronnés (non critiques) ont récemment publié une tribune recommandant au gouvernement de « mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes » au sein de l’université, et appelé à la délation des collègues qui portent « atteinte aux principes républicains ».

Ce qu’on reproche en fait à ces intellectuels de gauche, […] c’est de prendre position contre l’islamophobie ou d’éclairer, de manière scientifique, les pratiques discriminatoires à l’encontre des musulmans dans la société française

Le ministre de l’Éducation s’en est pris nommément au journaliste Edwy Plenel, lui reprochant de prôner la « haine de soi » ; une expression habituellement utilisée envers les juifs qui critiquent la politique de l’État d’Israël.

Cette violence symbolique n’est pas symétrique : les attaques proviennent exclusivement de la presse conservatrice, d’extrême droite et d’une partie de la gauche « modérée », ainsi que de la quasi-intégralité des talkshows télévisés et des radios. Très peu de médias à gauche ont la visibilité ou le savoir-faire journalistique pour répondre à ce feu nourri et constant.

La mise au pilori des intellectuels trahit une peur : celle de voir se multiplier les passerelles entre le monde de la recherche et les populations racisées qui sont discriminées. Car le récit du gouvernement portant sur le « séparatisme » n’est crédible que si les populations autochtones font bloc contre le « péril musulman ».

Or, cette hargne collective et la rengaine de « l’islamogauchisme » redoublent d’intensité parce que le bloc autochtone « républicain et laïque » est en train de se fissurer.

Le camp « républicain et laïque » n’est pas à une contradiction près : il frappe fort contre les serviteurs dévoués (et politiquement très modérés) de la laïcité.

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On demande ainsi la démission de Nicolas Cadène, secrétaire général de l’Observatoire de la laïcité à qui Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté, reproche de cultiver une « laïcité d’apaisement » (faudrait-il la remplacer par une laïcité belliciste ?)

On qualifie le très républicain Jean-Luc Mélenchon « d’islamogauchiste », alors qu’il y a peu encore, il rejetait la notion même d’islamophobie et que sa conception de la laïcité fut pendant longtemps compatible avec celle du Printemps républicain, un groupe de pression qui prône une « laïcité » anticléricale et antireligieuse, aux relents fortement islamophobes.

La mise au pas des voix critiques a atteint son paroxysme quand Emmanuel Macron a déclaré en juin que « le monde universitaire [était] coupable ». « Il a encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la république en deux », a-t-il affirmé.

En 2017, le jeune président présentait pourtant un profil politiquement libéral. Il prônait le pluralisme et le compromis sur les questions liées au multiculturalisme, comme son mentor, le philosophe Paul Ricoeur.

La république, faux-nez du nationalisme français

Sous la pression de l’islamophobie ambiante – qu’il n’a rien fait pour maîtriser –, Macron a fini par se convertir à ce républicanisme anti-intellectuel aux réflexes communautariens qui domine les débats aujourd’hui, de la gauche jusqu’à l’extrême droite.

Ce républicanisme-là, qui remet au pas les universitaires critiques, qui pourfend les rayons de nourriture halal et casher dans les supermarchés, qui veut interdire le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), une association d’aide juridique aux musulmans (Gérald Darmanin), qui prône une laïcité islamophobe, qui estime que l’on n’a pas à se repentir de la colonisation (Jean Castex), qui réfute les théories « importées des États-Unis » (telles l’intersectionnalité ou les études décoloniales), qui affirme « qu’expliquer, c’est excuser » (Manuel Valls), est un hiver républicain.

La liberté d’expression […] doit inclure toutes les traditions et les cultures, sans imposer à des « minorités ignorantes » les valeurs et croyances d’une majorité « éclairée »

Ce feuilleton républicain est une régression intellectuelle et politique majeure aux accents maurrasiens. C’est la voix d’une France repliée sur elle-même, xénophobe, raciste, hostile par principe à toute forme d’altérité culturelle et cultuelle.

Invoquer la république, aujourd’hui, est une manière euphémisée d’être nationaliste. Les caractéristiques principales de ce nationalisme français sont l’antiaméricanisme, l’europhobie, l’allergie à la diversité, l’anti-intellectualisme et, bien sûr, l’islamophobie.

La république est devenue une notion attrape-tout contaminée par la nébuleuse des forces politiques hétérogènes qui l’instrumentalise à des fins politiciennes, de la « gauche républicaine » à l’extrême droite qui aujourd’hui plébiscite la « Gueuse ».

Après chaque attentat, la gauche est sommée de montrer patte blanche et d’ânonner un catéchisme républicain réitératif et creux. Terrorisés à l’idée d’apparaître comme des traîtres à la nation, la plupart des dirigeants s’exécutent. Ce faisant, ils légitiment le récit nationaliste sur les « valeurs républicaines » et renforcent l’arc nationaliste. Ils servent ainsi les intérêts politiques de Macron et Le Pen.

« Dans un État démocratique, les caricatures n’ont pas à inciter à la haine raciale, à humilier des minorités discriminées ou à éduquer de force aux ‘’valeurs de la république’’ » (AFP)
« Dans un État démocratique, les caricatures n’ont pas à inciter à la haine raciale, à humilier des minorités discriminées ou à éduquer de force aux ‘’valeurs de la république’’ » (AFP)

Les progressistes devraient donc éviter d’utiliser cette notion, et décliner avec force leurs valeurs : la démocratie, les droits, l’égalité économique et entre les genres, ou encore l’antiracisme.

En évitant le piège régressif du républicanisme nationaliste, les progressistes auraient tout loisir pour défendre de manière humaniste la liberté d’expression. Ils comprendraient, par exemple, que si le blasphème consiste à publier les caricatures racistes et sexistes de Charlie Hebdo et de les imposer à la vue de tous, alors le « droit au blasphème » n’est certainement pas un droit absolu.

Ils se rendraient compte également que montrer en classe ces dessins vulgaires ne saurait constituer l’alpha et l’oméga de la pédagogie en matière de liberté d’expression. Car dans un État démocratique, les caricatures n’ont pas à inciter à la haine raciale, à humilier des minorités discriminées ou à éduquer de force aux « valeurs de la république » des esprits jugés subalternes.

Au contraire, la liberté d’expression doit servir à préserver l’autonomie de chacun tout en créant un espace public de discussion. Elle doit inclure toutes les traditions et les cultures, sans imposer à des « minorités ignorantes » les valeurs et croyances d’une majorité « éclairée ».

Le pluralisme et le compromis ne sont pas synonymes de relativisme ou de renoncement : ce sont les traits d’une démocratie robuste. C’est exactement ce qui fait défaut à la France d’union nationale.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Philippe Marlière
Philippe Marlière est professeur de sciences politiques à la University College de Londres (UCL).