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Pourquoi Charlie Hebdo ne me fait pas rire

Si le respect est dû aux victimes des attaques terroristes, et s’il faut être solidaire des survivants, la liberté de critiquer l’humour désuet et l’islamophobie du journal doit aussi être totale
Les derniers numéros de la version allemande de l’hebdomadaire français Charlie Hebdo en vente dans un kiosque à Berlin le 30 novembre 2017 (AFP)

À l’origine de cet article, il y a un tweet consacré à l’ouverture du procès de la tuerie à Charlie Hebdo en janvier 2015.

Tweet Philippe Marlière

J’ai raté ce tweet : le ton est surplombant et manque de compassion à l’égard des victimes. Il donne l’impression que je refuse de choisir entre des terroristes islamistes et les victimes. Ce n’était évidemment pas mon intention.

Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir des caricatures et quelle que soit l’offense ressentie par les musulmans, personne ne devrait être menacé, a fortiori assassiné, pour avoir dessiné des caricatures qui ridiculisent une religion. Mea culpa.

À la veille de ce procès, j’aurais dû dire que si je suis aux côtés des familles des victimes, je n’aime pas les caricatures de Charlie Hebdo car elles nourrissent le climat anti-musulmans en France. Si je réprouve catégoriquement la barbarie des terroristes islamistes, je trouve nombre de caricatures de ce journal vulgaires et islamophobes.

Un humour devenu désuet

Je voudrais raconter « mon Charlie Hebdo » en trois anecdotes, qui éclaireront peut-être la nature de mon malaise. Première anecdote : au début des années 80, j’étais un lecteur assidu et souvent hilare d’Hara-Kiri, puis de Charlie Hebdo.

Le journal a cessé de me faire rire à l’âge de 17 ans. C’est plus tard que j’ai compris la raison de mon désamour. Mon regard d’adulte trouvait de mauvais goût et conformiste ce qu’adolescent j’avais trouvé drôle et osé : l’humour rabelaisien réitératif, le ton anar convenu et une propension à ridiculiser les dominés.

L’humour, s’il se veut émancipateur (surtout quand on se réclame de la gauche anar comme Charlie Hebdo), ne doit-il pas faire rire aux dépens des dominants, des hypocrites, des prétentieux, de soi-même, et épargner les sans-voix ?

À partir des années 80, l’humour « bête et méchant » à l’encontre des handicapés, des femmes (Charlie Hebdo était d’un sexisme choquant dans les années 70-80) ou encore des racisés (que l’on ne nommait pas ainsi à l’époque) a de moins en moins fait rire. La tolérance à l’égard des blagues racistes a commencé à décliner.

La France mitterrandienne a découvert qu’elle était une nation multiculturelle, leg de son passé colonial. Une jeunesse française racisée, car née en France de parents étrangers, a essuyé de plein fouet les discriminations de la société française.

Charlie Hebdo aurait pu alors se renouveler et concentrer ses moqueries féroces sur les racistes. Peine perdue, le journal a persévéré dans un humour franchouillard pour beaufs blancs. Il y a perdu progressivement son lectorat populaire et jeune.

L’humour est social et s’inscrit dans un contexte et une époque. Le monde avait changé et Charlie Hebdo était devenu désuet, conformiste et de moins en moins drôle.

L’obsession islamophobe

J’ai surtout fini par trouver lassante l’obsession antireligieuse sur le mode pipi-caca. Dans les années 80, le catholicisme n’avait plus guère d’influence dans la société française. À quoi bon ressasser les vieux combats de la séparation de l’Église et de l’État ?

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L’humour, s’il se veut émancipateur (surtout quand on se réclame de la gauche anar comme Charlie Hebdo), ne doit-il pas faire rire aux dépens des dominants, des hypocrites, des prétentieux, de soi-même, et épargner les sans-voix ?

Dans les années 90, sous l’impulsion de son rédacteur en chef, le néoconservateur Philippe Val, la défense d’une « laïcité » religiophobe (celle de la IIIe République) est devenue le cheval de bataille de Charlie Hebdo. L’islam est de fait devenu l’obsession du journal.

Deuxième anecdote : en 2009, Charlie Hebdo m’interviewa à l’occasion de la sortie d’un de mes livres. Rendez-vous fut pris dans un café du quartier latin à Paris. Je fus surpris de voir arriver la journaliste accompagnée de son collègue Charb.

Pendant les deux heures que dura cet entretien, Charb ne prononça pas une seule parole. Il était effacé et avait l’air timide. Il se contenta de croquer mon portrait, des dessins réalistes, pas des caricatures. Je suis ému quand je repense à cette rencontre énigmatique.

Troisième anecdote : ce 7 janvier 2015, j’enterrais ma grand-mère maternelle dont j’étais très proche quand je reçus le SMS d’un ami m’annonçant la nouvelle de la tuerie au journal. Le moment était surréaliste. Je peux dire que je me souviendrai toute ma vie où je me trouvais quand ces assassinats sont survenus.

Philippe Val, directeur de la publication de Charlie Hebdo, lors du procès intenté àau journal par la Mosquée de Paris et l’Union des organisations islamiques de France pour la publication de caricatures du prophète Mohammed considérées comme injurieuses, le 22 mars 2007 (AFP)
Philippe Val, directeur de la publication de Charlie Hebdo, lors du procès intenté par la Mosquée de Paris et l’UOIF pour la publication de caricatures du prophète Mohammed considérées comme injurieuses, le 22 mars 2007 (AFP)

Le hashtag #JeSuisCharlie est ensuite apparu. Troublante métonymie qui pose une double injonction : pleurer les morts (d’accord), et être solidaire d’un journal (que je trouve de mauvais goût et islamophobe) au nom de la « liberté d’expression » et du « droit au blasphème » (pas d’accord).

Cette obsession antireligieuse est douteuse quand elle se concentre sur l’islam, une religion pratiquée par des millions d’individus souvent issus des classes populaires et d’ex-colonies françaises. C’est une faute quand on considère que les musulmans sont la cible d’un racisme virulent dans la société française

Il est bizarre d’arguer de la défense de la liberté d’expression dans un pays où les libertés publiques ont été si gravement réduites, de plan Vigipirate en plan Vigipirate, où l’on fait peser sur tout musulman la responsabilité de chaque attentat islamiste, et où il existe nombre de lois qui restreignent (à juste titre) la libre expression (lois antiracistes, loi contre la négation du judéocide, etc.).

Revendiquer le « droit au blasphème » est un atavisme franco-français. Le blasphème est un combat nécessaire dans une dictature théocratique, mais quelle est sa pertinence dans un État séculier et démocratique comme la France ?

Est-ce le plaisir d’insulter gratuitement les croyants ou une réaction condescendante d’athées militants ?

Cette obsession antireligieuse est douteuse quand elle se concentre sur l’islam, une religion pratiquée par des millions d’individus souvent issus des classes populaires et d’ex-colonies françaises. C’est une faute quand on considère que les musulmans sont la cible d’un racisme virulent dans la société française.

Car l’islamophobie n’est pas la critique d’une religion minoritaire, comme l’affirment les partisans demi-habiles d’une « laïcité de combat ». C’est un acte d’assignation racialisant des individus, qui consiste à essentialiser une origine réelle ou supposée, à en radicaliser l’altérité pour la rabaisser et la dominer. À travers la figure du musulman, le raciste qui s’ignore déteste l’Arabe.

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Depuis la période Philippe Val, le journal a emprunté ces chemins marécageux. Il ne s’est pas contenté de « blasphémer » le Prophète. Il a pris le pli d’insulter régulièrement les musulmans.

Me viennent à l’esprit trois caricatures particulièrement nauséabondes qui essentialisent des victimes musulmanes dans la tradition de « l’humour » raciste d’extrême droite : les jeunes femmes enceinte, esclaves sexuelles de Boko Haram, qui s’écrient : « Touchez pas à nos allocs ! » (2014) ; Alan Kurdi, l’enfant syrien mort noyé, qui est représenté à l’âge adulte en agresseur sexuel en référence aux agressions sexuelles en Allemagne (2016) ; ou le portrait ignoble de Maryam Pougetoux, musulmane et déléguée étudiante UNEF à la Sorbonne (2018).

Le symbole d’un racisme à la française

Avec Philippe Val, Caroline Fourest, puis Riss, le journal s’est fait l’écho du « danger islamiste » en France, aujourd’hui décliné par le gouvernement sur le thème du « séparatisme ».

La promotion d’une interprétation violemment antireligieuse et islamophobe de la laïcité a éloigné Charlie Hebdo des forces vives de la gauche (les jeunes, notamment ceux issus des catégories populaires racisées).

Manifestation contre la lecture d’un texte considéré comme islamophobe écrit par le caricaturiste français Charb, tué dans l’attaque contre Charlie Hebdo, à l’Université Diderot à Paris le 31 janvier 2018 (AFP)
Manifestation contre la lecture d’un texte considéré comme islamophobe écrit par le caricaturiste français Charb, tué dans l’attaque contre Charlie Hebdo, à l’Université Diderot à Paris en 2018 (AFP)

Après 2015, le journal est devenu le point de ralliement des adversaires acharnés d’un islam décrit comme une menace pour les « valeurs de la République » et la « laïcité », notamment les tenants d’un « féminisme » qui prescrit aux musulmanes quels vêtements elles ont le droit de porter.

Cette liberté [de critiquer] se mue en devoir quand, sous couvert d’humour, le dessin et le propos sont racistes. Faudrait-il ignorer l’islamophobie de Charlie Hebdo au motif que ses journalistes ont été sauvagement assassinés ?

Il a reçu le soutien bruyant de personnalités et de publications islamophobes telles que Manuel Valls, le Printemps républicain, Marine Le Pen, Élisabeth Badinter, Judith Waintraub, les revues Marianne, Le Point, Valeurs actuelles, etc.

Charlie Hebdo ne s’appartient plus. Ses journalistes vivent aujourd’hui dans la peur et le ressentiment (ce qui est compréhensible). Ce qui, par contre, est inacceptable, ce sont les marchands de haine en politique et dans les médias qui instrumentalisent le slogan #JeSuisCharlie pour poursuivre un agenda anti-musulmans. Ceux-là n’ont que faire de la liberté d’expression et n’ont probablement jamais lu Charlie Hebdo.

Pour ces individus, Charlie Hebdo est un moyen au service d’une fin : promouvoir un racisme à la française qui invisibilise les minorités et les met au pas.

Ces personnes ne sont pas en apparence des extrémistes. Elles militent dans des partis de gauche et de droite « modérés » ou travaillent dans des médias mainstream. Elles utilisent Charlie Hebdo pour stigmatiser les musulmans et entretenir un climat de guerre civile larvée.

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Les défenseurs authentiques de la liberté doivent prendre conscience du danger et combattre cette supercherie. Il faut pour cela briser un tabou : si le respect est dû aux victimes, et s’il faut être solidaire des survivants, la liberté de critiquer Charlie Hebdo doit être totale.

Cette liberté se mue en devoir quand, sous couvert d’humour, le dessin et le propos sont racistes. Faudrait-il ignorer l’islamophobie de Charlie Hebdo au motif que ses journalistes ont été sauvagement assassinés ?

Cinq ans après la tuerie, il faut cesser de présenter Charlie Hebdo comme le symbole de la patrie en danger ou le garant de nos libertés. Si ce qui est en jeu est vraiment la liberté d’expression, alors je revendique le blasphème suprême : Charlie Hebdo ne me fait pas rire.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Philippe Marlière
Philippe Marlière est professeur de sciences politiques à la University College de Londres (UCL).