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Caricatures du Prophète : Mohammed VI clashe avec Emmanuel Macron

Rabat a dénoncé, indirectement, le président français pour ses propos sur les caricatures du Prophète. Un cafouillage diplomatique qui sonne le glas de la propagande sur l’« islam du juste milieu » marocain, à l’heure où Paris inscrit le royaume parmi les pays faisant le lit de l’islamisme radical
Le roi du Maroc Mohammed VI (à droite) s’entretient avec le président français Emmanuel Macron (à gauche) après avoir inauguré une ligne à grande vitesse à la gare de Rabat, le 15 novembre 2018 (AFP)

Depuis l’éclatement de la crise pandémique du COVID-19, les relations bilatérales entre le royaume du Maroc et la France ne sont pas au beau fixe. À un moment, la propagande du régime marocain a laissé entendre que ce dernier avait su gérer l’impact de la pandémie mieux que d’autres pays développés, à l’instar de la France. Cette propagande de basse facture est survenue d’ailleurs à un moment où la France comptait par centaines ses morts contaminés par le coronavirus.

Quelque temps après, en plein confinement, le royaume n’a pas répondu à l’appel du président Emmanuel Macron visant à faciliter le rapatriement de ressortissants français coincés dans le royaume à cause de l’état d’urgence sanitaire.

Dans un acte de défiance, une ministre marocaine proche du sérail est montée au créneau pour rappeler au président de la République française que le royaume traitait tous les ressortissants de pays étrangers sur un pied d’égalité, conformément à la loi en vigueur. Un geste qui, une fois de plus, n’a pas été du goût de Paris, qui a perçu ce manque de coopération de la part de Rabat comme une entorse aux relations diplomatiques privilégiées entre les deux pays.

Début juin dernier, une polémique a surgi de nulle part pointant du doigt le président de la Commission spéciale du modèle de développement (CSMD), Chakib Benmoussa, pour avoir rendu un point d’étape de la commission à l’ambassadrice de France au Maroc.

Tout le monde s’en est pris à la diplomate, allant même jusqu’à évoquer une ingérence de l’ancienne administration coloniale dans la souveraineté du royaume ! Même la classe politique marocaine s’en est mêlée, à l’instar du parti de l’Istiqlal (indépendance), d’obédience nationaliste, qui a surenchéri sur la dépendance de la CSMD.

Dérapage de la diplomatie marocaine

Tout récemment, l’assassinat lâche et abominable en France du professeur Samuel Paty par un islamiste radical, pour avoir montré à ses élèves de 4e deux caricatures du prophète Mohammed publiées par le journal satirique Charlie Hebdo en 2015, lors d’une session de sensibilisation à la liberté d’expression, n’a fait que raviver les tensions que les diplomates n’arrivaient pas à mettre en sourdine.

Et ce ne sont certainement pas les déclarations d’Emmanuel Macron à ce sujet qui allaient arranger les choses entre Rabat et Paris. Le 22 octobre, le chef de l’État français a, lors d’un hommage à Samuel Paty, affirmé que la France ne renoncerait pas aux caricatures, y compris celles du prophète Mohammed, qui ont valu à l’enseignant d’être assassiné.

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Des propos qui ont eu l’effet d’une bombe dans le monde majoritairement arabo-musulman, dont les responsables se sont empressés d’accuser le président français de s’attaquer âprement à la figure sacrée du prophète de l’islam.

À la tête des dénonciateurs figure le président turc Recep Tayyip Erdoğan qui, le 24 octobre, a critiqué avec virulence les propos de Macron, mettant en cause « la santé mentale » de son homologue français. Une manœuvre mûrement calculée par le leader de l’AKP afin d’accaparer le leadership du monde musulman sunnite.

En outre, Erdoğan a pris l’habitude de se positionner comme le défenseur attitré des minorités musulmanes dans le monde. C’était là sans doute l’occasion rêvée pour attaquer frontalement la politique française de Macron dans la région, marquée par de nombreux dossiers de désaccords, notamment en Libye et, tout récemment, au Haut-Karabakh.     

En face de cette polémique qui ne cesse d’enfler, le royaume marocain, qui entretient des liens politiques et économiques historiques avec la France, s’est trouvé dans une situation pour le moins délicate, dans la mesure où il ne pouvait envisager de dénoncer ouvertement les propos du président français, au risque de perdre le soutien d’un allié historique qui a toujours soutenu la solution marocaine au conflit saharien, notamment.

Dans le même temps, le roi Mohammed VI, dont la légitimité est fondée sur son ascendance chérifienne (descendant du Prophète par le biais de sa fille Fatima), ne pouvait en aucun cas cautionner explicitement la publication des caricatures.

Dans son article 3, la Constitution marocaine stipule d’ailleurs que l’islam est la religion de l’État et, dans l’article 41, que c’est le roi, amir al-mouminine (« commandeur des croyants »), qui veille au respect de l’islam. D’où le dilemme auquel est confronté le régime marocain, qui semble avoir choisi de jouer les équilibristes, comme à l’accoutumée, en évitant ainsi de se positionner clairement sur la question de la liberté d’expression.

Dans le cafouillage et la précipitation, la diplomatie royale semble avoir fait le mauvais choix en chargeant son ministère des Affaires étrangères (MAE) de répondre évasivement aux propos tenus par le président Macron. Dans un communiqué du MAE, datant du 25 octobre, le royaume a vigoureusement condamné la poursuite de la publication des caricatures du prophète dans l’Hexagone, sans faire allusion directement aux propos du président Macron.

Depuis quand un régime autoritaire adossé à un État en faillite, classé parmi les derniers pays au monde en matière de développement humain, pourrait-il s’ériger en modèle à suivre par les pays musulmans ?

En agissant de la sorte, Mohammed VI croyait à tort pouvoir éviter un clash avec le président français, qui ne cesse d’apporter son soutien inconditionnel au régime alaouite, notamment lors des vagues de protestation qui ont secoué la monarchie en 2011.

Mais c’était cause perdue pour le monarque, qui a cru un instant pouvoir sortir de cette crise par le biais de déclarations diplomatiques volatiles et ambivalentes du genre : « Oui, mais… ». Le communiqué évoque ainsi des provocations qui n’ont pas lieu d’être, dénonce ces actes et l’immaturité de leurs auteurs.

Dans le même temps, le texte souligne que « la liberté d’expression ne saurait, sous aucun motif, justifier la provocation insultante et l’offense injurieuse de la religion musulmane qui compte plus de deux milliards de fidèles dans le monde ».

Et c’est là justement où l’on ne peut que regretter l’amateurisme du ministre marocain des Affaires étrangères, qui s’est permis prétentieusement de parler au nom des deux milliards de musulmans.

Depuis quand le département des Affaires étrangères est-il habilité à se prononcer sur des questions de culte ? Et depuis quand un régime autoritaire adossé à un État en faillite, classé parmi les derniers pays au monde en matière de développement humain, pourrait-il s’ériger en modèle à suivre par les pays musulmans ?

L’« islam du juste milieu » à l’épreuve

On aurait peut-être compris la position somme toute injustifiable du régime de Mohammed VI de s’ériger en porte-parole exemplaire d’un « monde musulman » si c’était au moins le Conseil supérieur des oulémas, par exemple, qui avait pris en charge la mission de commenter ces événements, voire même à la limite d’interpeller le clergé musulman.

Le comble de l’histoire, c’est que le positionnement officiel de Mohammed VI à l’égard de la publication des caricatures du Prophète s’inscrit aux antipodes de celle de l’Arabie saoudite qui, contre toute attente, s’est montrée au début moins critique, bien qu’elle ait fini par condamner la poursuite de la publication des caricatures du prophète de l’islam.

Un étudiant marocain à l’Institut Mohammed VI pour la formation des imams, dans la capitale marocaine Rabat, le 6 mars 2019 (AFP)
Un étudiant marocain à l’Institut Mohammed VI de formation des imams, dans la capitale marocaine Rabat, le 6 mars 2019 (AFP)

Selon une source proche du dossier, sous couvert d’anonymat, la critique à peine voilée affichée par le royaume marocain à l’encontre du président Macron, qui soutient la publication des caricatures du Prophète, remonte à un discours tenu par le président français le 2 octobre dernier.

Ce dernier y soulevait le thème de la lutte contre le « séparatisme » et l’intégrisme, en citant le royaume comme source relative d’influence étrangère, qui participe « marginalement » au financement de l’extrémisme religieux, au même titre d’ailleurs que l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et l’Algérie. 

L’affaire de la publication des caricatures du Prophète vient mettre un terme à la complaisance de l’État français envers le régime marocain, qui se targue de démanteler des cellules terroristes, pendant que la radicalisation islamiste bat son plein au sein de la société marocaine

Ces propos tenus par le président français visant le régime marocain ont sonné le glas de la propagande de Mohammed VI, laquelle véhicule l’idée superflue d’un « islam du juste milieu » qui se veut à tort le porte-étendard de la modération et de la tolérance.

Le discours de Macron constitue en effet un tournant dans la politique de la France à l’égard du royaume, lequel figure désormais pour Paris parmi les pays qui font le lit de l’islamisme radical.

L’affaire de la publication des caricatures du Prophète vient ainsi mettre un terme à la complaisance de l’État français envers le régime marocain, qui se targue de démanteler des cellules terroristes, pendant que la radicalisation islamiste bat son plein au sein de la société marocaine.

N’est-ce pas ce même régime qui avait nourri et même encouragé, sous le règne de Hassan II, le fondamentalisme wahhabite pour endiguer les forces antimonarchistes d’obédience gauchiste ?

Le royaume chérifien mis sous tension

À voir le régime marocain mobiliser ses troupes pour condamner la publication des caricatures du Prophète dans l’Hexagone, on est en droit de se demander si le roi Mohammed VI est conscient des répercussions gravissimes que pourraient avoir ses agitations populistes sur les relations stratégiques entre le Maroc et la France.

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On peut se demander si les conseillers du monarque sont devenus amnésiques en suivant les pas du président turc, incitant les populations à boycotter, via les réseaux sociaux, des produits français qui atterrissent chaque jour sur les tables majestueuses du palais royal.

Pour mémoire, il faudrait rappeler que la France est le premier partenaire économique du royaume et que le Maroc est le premier client de la France au Maghreb en matière d’armement.

À voir la presse aux ordres et quelques universitaires de service en train de se donner en spectacle pour condamner les propos du président Macron, on est en droit aussi de se demander si Mohammed VI a oublié le soutien apporté par la France à la monarchie lorsque le Mouvement du 20 Février est descendu en masse dans la rue en 2011 pour demander l’instauration d’une monarchie parlementaire.

Ayant pris conscience de la déroute de la diplomatie royale, qui a prétentieusement pris la parole au nom des musulmans pour condamner les caricatures du Prophète, le régime de Mohammed VI a tenté en vain de se défiler en se dissimulant derrière un discours religieux inquisitoire.

Le 26 octobre, le Conseil supérieur des oulémas est sorti de son silence pour dénoncer toute forme d’atteinte aux sacralités des religions dans une insinuation à peine cachée au discours de Macron.

On est en droit de se demander si le roi Mohammed VI est conscient des répercussions gravissimes que pourraient avoir ses agitations populistes sur les relations stratégiques entre le Maroc et la France

Dans le même temps, le Conseil a pris soin de donner ses consignes aux prédicateurs des mosquées afin qu’ils ne fassent pas de commentaires politiques sur l’actualité de peur de s’immiscer dans les affaires des États. Une manière d’éviter tout dérapage susceptible de nuire à la réputation du royaume, déjà ternie par l’amateurisme de ses institutions.

Et pourtant, malgré toutes ces manœuvres politiciennes, le régime marocain peine encore à se positionner pour défendre ouvertement la liberté d’expression ou bien pour condamner clairement les propos du président français.

Sur le fil du rasoir, Mohammed VI continue de jouer sur l’ambivalence des discours et l’ambiguïté des positions politiques, en prônant un « islam du juste milieu » de façade qui se veut modéré et tolérant. Mais cette fois-ci, les masques sont tombés et le royaume est désormais considéré par la France comme un pays qui nourrit « marginalement » l’islamisme radical dans l’Hexagone.

Dorénavant, mis sous tension permanente par Emmanuel Macron, le royaume sera appelé à revoir sa politique d’intégration des mouvances islamistes, dans son ensemble, dans la mesure où la France apparaît plus que jamais décidée à opérer un recalibrage de sa politique étrangère pour endiguer l’hégémonie de l’idéologie islamiste.

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Deux exemples. Le 2 octobre, le président Macron a annoncé la fin du système d’imams détachés, envoyés notamment par le Maroc dans les mosquées françaises. Et il y a à peine quelques jours, le conseil municipal d’Angers, dans l’ouest de la France, s’est opposé à la cession au Maroc d’une grande mosquée en construction.

Il n’est donc pas exclu que la France revoie de fond en comble sa politique étrangère au Maghreb, où les islamistes, même les plus modérés, seraient amenés, d’une manière ou d’une autre, à réduire leur participation politique, voire à se préparer pour quitter les postes de pouvoir à la tête du gouvernement. Ce scénario est plus que jamais à l’ordre du jour au lendemain des assassinats abominables qui ont eu lieu à Nice, ce jeudi.

Conscient de son cafouillage diplomatique, le ministre marocain des Affaires étrangères a eu l’outrecuidance d’exprimer publiquement « la solidarité du royaume avec les familles des victimes et d’inviter les différentes parties à faire preuve de modération, de sagesse et de respect de l’altérité ». Ces propos adressés par un État en faillite à la 5e puissance mondiale marquent le summum de l’amateurisme pour une diplomatie royale qui ne sait plus où donner de la tête pour limiter les dégâts ! Histoire à suivre.  

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).