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Tensions entre Paris et Ankara : « La France est irritée par sa perte d’influence »

Les relations entre ces deux alliés de l’OTAN se sont délitées ces derniers mois, le rôle croissant de la Turquie en Méditerranée provoquant des frictions
Le président français Emmanuel Macron et son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan photographiés lors d’un sommet de l’OTAN (AFP)
Par
ANKARA, Turquie

Il y a quelques années, les observateurs faisaient l’article de l’exemplarité de la coopération franco-turque. Aujourd’hui, de hauts responsables français publient régulièrement des déclarations condamnant les actions de la Turquie en Méditerranée et en Libye.

Que s’est-il passé ?

« La Turquie s’est affirmée », estime un haut responsable turc, s’exprimant sous couvert d’anonymat. « Ils n’aiment pas le fait que la Turquie prenne le contrôle. »

Interrogez un responsable turc sur les emportements de la France, et vous susciterez invariablement des rires. Ils comparent le courroux français vis-à-vis des initiatives d’Ankara en Méditerranée et en Libye à un enfant ayant perdu son jouet – ou, dans ce cas, son influence. 

Bien que cela soit peu abordé aujourd’hui, le bruyant mécontentement de la France n’a pas commencé avec la Libye mais avec la Syrie l’année dernière, quand Ankara a lancé une offensive contre les Forces démocratiques syriennes (FDS), une milice soutenue par les États-Unis et dirigée par les YPG kurdes, lesquels sont considérés comme un groupe terroriste par la Turquie.

« La France est devenue le facilitateur de la Russie, et cela est aussi une menace contre l’OTAN. Cela pourrait briser l’alliance à l’avenir »

- Un responsable turc

Paris, l’ancienne puissance coloniale en Syrie, a vivement protesté contre cette décision, tout comme d’autres alliés occidentaux. Le président français Emmanuel Macron et son prédécesseur Nicolas Sarkozy avaient précédemment accueilli les dirigeants des FDS et les avaient salués comme des héros dans la lutte contre le groupe État islamique (EI).

Finalement, la Turquie a conclu des accords avec les États-Unis et la Russie, mettant quasiment un terme à l’offensive de courte durée. « Mais la France a été exclue du processus », explique le responsable turc. « Et ce fut la cause originale de leur frustration. »

Charles Thépaut, un diplomate de carrière français qui est actuellement chercheur invité au think tank Washington Institute, a confirmé dans un fil Twitter que les agissements de la Turquie en Syrie inquiétaient Paris.

« Paris pense que la diplomatie discrète n’a pas fonctionné entre 2017 et 2020 », a-t-il écrit, ajoutant que la Turquie avait rejeté les tentatives de la France de la convaincre de changer de cap sur son conflit avec les YPG, l’achat de missiles russes S-400 et son projet de forage au large de Chypre.

La France est également irritée, a-t-il dit, par l’insistance d’Ankara à bloquer le plan de défense de l’OTAN pour la Baltique à moins que l’alliance ne désigne elle aussi les YPG comme un groupe terroriste.

« [La Turquie] a pris des mesures militaires, unilatérales et construit son tandem avec [la Russie] », a écrit Thépaut.

Menace existentielle

Les responsables turcs, cependant, sont atterrés par cette position. Ils estiment que lorsqu’il s’agit des YPG, la France n’a pas son mot à dire dans les préoccupations de sécurité nationale de la Turquie, qui sont perçues comme « existentielles » par son opinion publique.

Ils accusent également la France d’utiliser l’OTAN pour régler ses propres comptes avec la Turquie.

« Les discussions sur les plans de défense sont totalement classifiées, c’est-à-dire : secrètes », insiste le responsable. « Ils divulguent donc des échanges secrets aux médias et parlent comme s’ils avaient la morale pour eux. »

Il ajoute que la Turquie a retiré le mois dernier son opposition au plan de défense de la Baltique après avoir conclu un compromis politique, qui, selon le responsable, ne sera pas révélé.

En ce qui concerne les relations de la Turquie avec la Russie, qui se sont resserrées ces dernières années, les responsables turcs affirment que la France a été la seule à permettre et même à encourager l’implication russe en Libye par le soutien mutuel de Paris et Moscou au commandant de l’Est, Khalifa Haftar.

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« La France a permis l’entrée de la Russie en Méditerranée. C’est vraiment inquiétant. La France est devenue le facilitateur de la Russie, et cela est aussi une menace contre l’OTAN. Cela pourrait briser l’alliance à l’avenir », déclare un autre responsable turc à MEE.

En ce qui concerne la Libye, les responsables français soutiennent que la Turquie a violé un embargo sur les armes pour soutenir le Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l’ONU et basé à Tripoli.

Paris a accusé à plusieurs reprises la Turquie de jouer un jeu dangereux avec son intervention dans le pays, qui plus tôt cette année a fait reculer l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar à Tripoli après une offensive de quatorze mois sur la ville.

La France ne peut cependant pas se prévaloir d’une absence totale d’implication militaire dans le conflit lui-même.

L’an dernier, le ministère français de la Défense a admis que quatre de ses missiles antichars avaient été trouvés dans une base utilisée par les forces de Haftar. Et les Émirats arabes unis, qui soutiennent militairement Haftar avec l’Égypte, utilisent actuellement des avions français pour bombarder le territoire tenu par le GNA.

Pendant ce temps, Emmanuel Macron garde le silence sur la présence de mercenaires russes dans le pays et sur le soutien croissant de Moscou à l’ANL de Haftar.

« Je ne pense pas que la France enfreigne réellement l’embargo sur les armes, mais ses alliés [les Émirats arabes unis et l’Égypte] le font, avec le soutien politique de la France », explique à MEE Jean-Dominique Merchet, journaliste français spécialisé dans les affaires de défense.

Pour certains responsables turcs, la question est plus simple. « Ils avaient l’habitude de mener la barque en Afrique du Nord », affirme un troisième responsable. « Plus maintenant. »

Ils notent que Paris a été par le passé l’un des principaux médiateurs de la région, invitant les belligérants libyens à des pourparlers et excluant à peu près tout le monde.

« Maintenant, ils se sentent exclus. Et ils n’aiment pas ça », estime le troisième responsable turc.

Préoccupations nationales

Les responsables turcs ne croient pas que la question tourne exclusivement autour de Macron. « C’est la réaction du gouvernement français dans son ensemble. Il ne fait pas qu’exprimer son opinion », poursuit la source.

« La France avait l’habitude de mener la barque en Afrique du Nord. Plus maintenant »

- Un responsable turc

Mais le président Macron s’est néanmoins approprié des points de vue et politiques françaises qui critiquent la Turquie, et cela va bien au-delà de la politique étrangère.

En janvier, dans un discours à la communauté arménienne, Emmanuel Macron a évoqué « l’ingérence turque » dans la société française, et promis qu’il « mettrait fin à toutes les pratiques éducatives qui ne respectent pas les règles, les lois et les programmes de l’école de la République ».

« Pour le gouvernement français, le problème avec la Turquie est plus vaste que la Libye », indique Jean-Dominique Merchet. Selon lui, les liens entre le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir en Turquie et les Frères musulmans sont quelque peu préoccupants pour Paris, car ils sont des ennemis jurés des alliés des Français que sont les Émirats arabes unis, l’Égypte et l’Arabie saoudite.

« Et même les banlieues pauvres de France [sont un problème]. Le président français qualifie maintenant les islamistes de “séparatistes” », rappelle le journaliste.

Les liens de la Turquie avec sa diaspora en France et dans toute l’Europe sont forts. Mais sa pratique consistant à envoyer des enseignants et des imams turcs pour éduquer les enfants français d’origine turque dérange particulièrement les autorités françaises.

En janvier, le ministère français de l’Intérieur a rejeté la demande de citoyenneté d’un résident turc en raison de ses opinions « pro-Erdoğan », ont rapporté certains médias.

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Les observateurs en Turquie notent que le discours de plus en plus hostile du président français envers Ankara et la communauté turque intervient alors qu’il courtise la droite française.

Son parti centriste La République en marche n’a pas réussi à décrocher de grandes victoires lors des élections locales le mois dernier, et lors du remaniement ministériel de la semaine dernière, le président a nommé des ministres de partis de droite pour mieux se positionner vraisemblablement pour la prochaine élection présidentielle en 2022. 

Malgré les tensions entre les deux alliés, les responsables turcs pensent encore que leurs désaccords peuvent être réglés, si Paris examine la question avec une approche réaliste.

« Ils devraient cesser de soutenir le seigneur de guerre libyen [Khalifa Haftar] et essayer de protéger leurs intérêts d’une manière plus sensée. Nous sommes un allié durable », affirme le troisième haut fonctionnaire.

Traduit à l’anglais (original) par VECTranslation.