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Polémique autour du documentaire Algérie mon amour : la tragique négation des subjectivités

Parmi la quinzaine de documentaires réalisés jusque-là sur le mouvement citoyen en Algérie, celui de France 5 est le seul à avoir fait l’unanimité contre lui. Cette polémique au long souffle met en exergue une problématique sociale lancinante : l’Anti-Narcisse
Une étudiante algérienne participe à une manifestation antigouvernementale dans la capitale Alger le 2 avril 2019 (AFP)

À l’instar de dizaines d’autres, la controverse provoquée par un reportage somme toute médiocre, racoleur et condescendant a néanmoins le mérite de raviver une querelle cyclique, inaltérée, qui consomme et consume régulièrement l’opinion publique dans le pays : l’image de l’Algérie.

À quoi ou plutôt à qui doit ressembler le pays ? Qu’est ce qu’un bon et digne Algérien ? Quels sont les traits moraux, idéologiques, philosophiques et culturels de cette créature unique s’époumonant inlassablement et désespérément à se prouver au monde et à soi ?

La décompression

Dans un contexte propice aux énervements et aux crispations, marqué par une crise sanitaire inédite, un chamboulement total des habitudes sociales, un avenir politique et économique plus que jamais incertain, un « hirak » en suspens ruminant ses frustrations et une répression judiciaire décomplexée, le reportage Algérie, mon amour diffusé sur France 5 mercredi soir fut un véritable catalyseur pour une psyché de masse en quête de décantation.

On y voit de jeunes Algériens se raconter et se répandre sur des sujets divers dont l’amour, la sexualité, les tabous, etc. Parmi les intervenants, un groupe d’amis âgés de 20 ans discutent autour d’une bouteille d’alcool : le metalleux désabusé et ses trois copines parlent librement de leur jeunesse bridée, de leurs corps camisolés, de la difficulté à être femme...

C’est notamment sur eux que les flammes de l’enfer s’abattront avant même le générique de fin. Les réseaux sociaux, agora de substitution depuis la suspension des manifestations pour cause de coronavirus, reprennent en plus leur vocation classique de tribunal populaire.

Le phénomène est fascinant car à la différence des précédentes polémiques et syncopes collectives virtuelles, l’affaire du reportage sortira très vite du cadre très éphémère des écrans pour s’installer dans l’espace public, médiatique et même politique. La presse nationale et étrangère en fait ses choux gras, la télé étatique algérienne se repaît du sujet et le régime va même jusqu’à rappeler l’ambassadeur algérien à Paris !  

Pourquoi ? Pourquoi des Algériennes et Algériens s’exprimant de manière simple, émotive et subjective sur leur propre vie attisent-ils à ce point l’instinct de lynchage chez la foule ? Pourquoi une jeune fille parlant avec la maladresse de ses 20 ans de masturbation et de libération sexuelle est-elle devenue l’ennemie à abattre ? Pourquoi sur les 52 minutes du reportage, seuls ces quelques instants passés dans l’intimité éthylique d’un appartement algérois subsistent dans la mémoire colérique des téléspectateurs ?      

Le Narcisse algérien se noie dans un verre de Pastis parce qu’il y a vu un reflet indésirable ou parce qu’il juge que ce n’est pas encore le moment de disséquer cette autre facette de son visage

Il faut dire que les Algériens étaient déjà à cran pour différentes raisons : le « hirakiste » commençait à ressentir sérieusement les effets du sevrage du vendredi ; l’intello de gauche ruminait son anecdotique incapacité à communiquer avec son « peuple » adoré ; l’islamiste s’usait à attendre l’avènement de l’âge d’or califal ; le progouvernement s’impatientait de voir enfin l’Éden promis ; la classe moyenne s’ennuyait devant son Netflix ; les laborieux étaient passés de fins de mois difficiles à inexistantes ; les politiciens cherchaient un râtelier…

On imagine alors un monde assommé par la vacuité des choses, la pesanteur du temps et l’insoutenable légèreté de l’existence. Certes, les réseaux furent entre-temps brièvement secoués par quelques polémiques de bas étage à l’instar de ce jeune détecteur de complots qui a effacé une fresque murale accusée de contenir des symboles francs-maçons ou encore ces indignations de plus en plus formelles quant au harcèlement policier et judiciaire… Mais c’est l’insignifiant et vulgaire reportage de France 5 qui nous offrira enfin le festin inespéré.

Image fantasmée vs. mosaïque réelle

Que reproche-t-on donc à ces jeunes gens témoignant face à la caméra ? Les motivations de la vindicte sont d’apparence multiple.

Les éternels obsédés de la « représentativité » crient au choix biaisé des intervenants et décrient l’absence de personnages plus authentiques tels que le jeune de quartier, cette figure fantasmagorique qui sert de mulet aux discours fallacieux des bobos de gauche et avec laquelle ces derniers gardent tout de même une distance raisonnable lors des manifestations du vendredi.

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Les « maquisards » nés en retard d’une guerre de libération qui voient partout un dessein néocolonialiste de la redoutable France et pour lesquels le metalleux et ses amies incarnent évidemment la figure nécessaire du « harki » (collabo).

Les « hiérarchiseurs » des luttes qui, après avoir opposé le caractère noblement « politique » du hirak aux « vulgaires » revendications sociales, crient au scandale en voyant des jeunes exprimer leurs espoirs avortés en une révolution qui aurait pu permettre la libération des corps.

Les experts aguerris aux techniques du régime qui y voient une manœuvre combinée entre ce dernier et l’Élysée afin de porter le coup fatal au mouvement populaire.

Les anti-hirak qui voient en ces personnes « dépravées » la preuve ultime que le mouvement citoyen est un happening sataniste rassemblant la lie de la société.

Les misogynes professionnels qui épuisent leur sémantique de base à lapider les jeunes filles du documentaire…

Les motivations paraissent donc antagoniques mais derrière les arguments de façade, cette pittoresque coalition involontaire n’est pas aussi « contre-nature » qu’on le croit. Pour mieux comprendre la cohérence de cette réaction massive au reportage de France 5, il faut se rappeler la controverse ayant suivi la sortie du film L’Oranais de Lyes Salem en 2014.

Les réseaux sociaux et les plateaux de télévision accueillaient alors les deux adversaires classiques dont les épithètes galvaudés et creux sont hérités de la décennie noire : les « progressistes » qui défendaient la liberté de création et les « obscurantistes » qui voulaient interdire le film.

Le tableau n’avait donc rien d’inhabituel, les deux personnages récurrents s’affrontaient sur les mêmes sujets récurrents. Aujourd’hui, la polémique suscitée par Algérie mon amour a balayé avec une hallucinante facilité ce clivage mensonger.

Ces témoignages pleins de désillusion vis-à-vis du sacrosaint « hirak » n’arrangent pas l’image lisse et angélique d’un mouvement uni, fraternel et homogène et mettent abruptement sur la table des questions qu’on n’a pas fini d’éluder depuis 60 ans

Et ce, car il s’agit d’un documentaire et non d’une fiction, de personnes réelles issues d’une génération que non seulement ce « pouvoir » ne connaît pas, mais aussi cette « caste » politique et intellectuelle prétendument à la page ; car on y parle de sexe et d’amour avec une franchise gênante, voire choquante ; car, enfin, ces témoignages pleins de désillusion vis-à-vis du sacrosaint « hirak » n’arrangent pas l’image lisse et angélique d’un mouvement uni, fraternel et homogène et mettent abruptement sur la table des questions qu’on n’a pas fini d’éluder depuis 60 ans.

Ainsi, les libertés individuelles qui figurent pourtant parmi les madeleines de Proust de nos « progressistes » algériens deviennent soudain un sujet futile, voire salissant, quand il est évoqué avec les mots sincères et crûs de ces jeunes témoignant devant la caméra.

Ainsi, l’image du hirak et de l’Algérie tout entière s’en trouve entachée, qui plus est sur une télé publique de l’ennemi juré, où ce ne sont plus les formules bien tournées et un tantinet abstraites d’un Kamel Daoud que l’on entend, mais bien une phraséologie brute, nue et sauvage, vomie dans une douleur à peine concevable par des êtres pourtant privilégiés mais privés de jouir pleinement de leur jeunesse et qui, de ce fait, ont tous les droits, y compris celui de caricaturer leur société puisque celle-ci ne leur a pas fait de cadeaux…

Ainsi, le Narcisse algérien se noie dans un verre de Pastis parce qu’il y a vu un reflet indésirable ou parce qu’il juge que ce n’est pas encore le moment de disséquer cette autre facette de son visage. Et cet émoi collectif ne raconte pas uniquement une histoire de subjectivité prohibée, mais aussi un impensé unanimiste et exclusif dont le régime a durablement imprégné la société.  

Le cadavre enterré

Menacés de mort et de viol, certains protagonistes du documentaire affirment avoir été manipulés et trahis par le réalisateur Mustapha Kessous, qui s’était engagé à tout du moins flouter leurs visages.

Ainsi, les libertés individuelles qui figurent pourtant parmi les madeleines de Proust de nos « progressistes » algériens deviennent soudain un sujet futile, voire salissant, quand il est évoqué avec les mots sincères et crûs de ces jeunes témoignant devant la caméra

Cette mise au point a ramené à de meilleurs sentiments une partie de la cohorte des lyncheurs qui, après s’être défoulée comme un boxeur devant un punching-ball sur les intervenant.e.s, veut à présent les protéger contre l’autre partie, toujours aussi névrosée.

Chacun des deux camps a donc regagné sa position habituelle, le véritable débat est enterré par consentement mutuel mais il en restera l’empreinte indélébile d’un inconscient politique et social collectif empêtré dans un rejet obstiné d’une catharsis vitale sur des questions essentielles telles que l’épanouissement de l’individu comme condition indispensable de l’émancipation des masses.

Car non, la liberté des uns ne devrait pas s’arrêter là où commence celle des autres (malheureux dicton brandi par tous les ennemis de la liberté) mais toutes les deux devraient au contraire cheminer ensemble, se confondre, ou, comme dirait Bakounine : « La liberté de l’autre étend la mienne à l’infini »…  

Ce débat n’aura hélas pas lieu, les filles et garçons du documentaire essaieront de se relever ou se terreront chez eux en attendant que la tempête passe. Pendant ce temps, en bas, dans la ruelle mal éclairée et jonchée de détritus, me parvient la discussion bruyante de quelques jeunes hommes du quartier, réunis autour d’un joint et parlant de sexe, d’amour et de liberté…  

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.   

Sarah Haidar
Sarah Haidar est une journaliste, chroniqueuse, écrivaine et traductrice algérienne. Elle a publié, depuis 2004, trois romans en arabe et deux autres en français (Virgules en trombe, paru chez les Éditions Apic en 2013 ; La morsure du coquelicot, sorti chez le même éditeur en 2016 en Algérie et réédité en 2018 aux Éditions Métagraphes en France).