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Ces alliés de l’antiracisme politique « qui ne voient pas où est le problème »...

La mobilisation internationale consécutive à la mort de George Floyd, aux États-Unis, libère une parole antiraciste dont certains aspects font question en France
Manifestation contre les violences policières, en hommage à George Floyd et à Adama Traoré, le 10 juin 2020 à Toulouse (AFP)
Manifestation contre les violences policières, en hommage à George Floyd et à Adama Traoré, le 10 juin 2020 à Toulouse (AFP)

Le rassemblement du 2 juin, devant le tribunal de grande instance de Paris, a créé la surprise en raison du nombre de présents – 20 000 selon les estimations – et cela, malgré l’interdiction de la manifestation annoncée par le préfet de police de Paris.

Plusieurs facteurs permettent de comprendre le succès de l’initiative appelée par le collectif La Vérité pour Adama.

Tout d’abord, l’émotion globale suscitée par le décès de George Floyd lors de son interpellation, le 25 mai, à Minneapolis. En outre, la période de confinement a été marquée en France par un climat de tensions avec la police dans certains quartiers populaires.

Enfin, la manifestation parisienne a été organisée le jour de la publication d’une contre-expertise réalisée à la demande de la famille d’Adama Traoré – mort le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan –, mettant en cause le plaquage ventral, s’éloignant ainsi des conclusions d’une autre expertise médicale écartant la responsabilité des gendarmes.

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 Cette dynamique contestataire, qui associe la lutte contre les discriminations à la dénonciation des violences policières, s’accompagne de tribunes publiées dans les médias de masse par des intellectuels, révélant les clivages qui travaillent la société française et plus particulièrement une gauche déchirée par des polémiques alimentées par les tenants de l’antiracisme politique, comme le rappelle le dernier numéro de Cause commune, la revue du Parti communiste français.

Deux jours après le premier rassemblement parisien, l’écrivaine Virginie Despentes a diffusé sur France Inter une lettre à ses « amis blancs qui ne voient pas où est le problème... »

L’auteure à succès livre un texte imprégné d’un ethnocentrisme, pour le moins décomplexé, réaffirmant sa position favorisée dans la hiérarchie sociale : « Les blanches [...] on nous a vues faire du jogging et le marché dans le septième arrondissement », c’est-à-dire la zone où résident les Parisiens les plus riches.

Comparant Assa Traoré à Antigone – on pourrait lui souhaiter une destinée moins tragique –, l’auteure de Baise-moi estime que la demi-sœur d’Adama Traoré a « levé une armée » : une « foule », des « jeunes », arabes ou noirs, martialisés, renouant ainsi avec la notion coloniale de « races guerrières ». Mais ceux-là même qui « disent la vérité » et « demandent la justice » ne sont que des personnages secondaires dans le texte de Virginie Despentes.

Le texte de Virginie Despentes n’est rien d’autre que l’expression maladroite d’une mauvaise conscience bourgeoise pour laquelle les enfants des travailleurs immigrés – arabes ou noirs – sont relégués au statut de « victimes maximales » ou réduits au rôle de bourreaux terroristes

 En effet, l’ancienne membre de l’Académie Goncourt s’adresse d’abord et avant tout au groupe auquel elle s’identifie, celui des personnes blanches, notamment celles qui ont crié le mot d’ordre « Justice pour Adama », aux côtés des autres manifestants : « Nous savons que ne pas avoir honte de devoir le crier encore, en 2020, serait une ignominie. La honte, c’est juste le minimum. »

Au-delà de cette injonction à la « honte » blanche – pendant d’une « fierté » blanche, portée, entre autres, par les extrémistes droitiers de Génération identitaire –, Virginie Despentes ajoute : « Le privilège, c’est avoir le choix d’y penser, ou pas. Je ne peux pas oublier que je suis une femme. Mais je peux oublier que je suis blanche. »

Celle-là même qui, au lendemain de l’attentat islamiste contre Charlie Hebdo, déclarait dans Les Inrockuptibles sa flamme aux frères Kouachi – au sujet desquels elle écrivait : « Je les ai aimés dans leur maladresse – quand je les ai vus les armes à la main semer la terreur en hurlant ‘’on a vengé le prophète’’ et ne pas trouver le ton juste pour le dire » – affirme, cinq ans plus tard, ne pas connaître « une seule personne noire ou arabe » qui ait le choix d’oublier sa couleur de peau ou son origine.

Ce texte, qualifié de « puissant » par Les Inrockuptibles, n’est rien d’autre que l’expression maladroite d’une mauvaise conscience bourgeoise pour laquelle les enfants des travailleurs immigrés – arabes ou noirs – sont relégués au statut de « victimes maximales » ou réduits au rôle de bourreaux terroristes.

Et cela, par la force des images diffusées sur les réseaux sociaux et le poids des mots écrits par des auteurs sensibles aux thèses racialistes, tout en effaçant la pluralité des subjectivités arabes ou noires, y compris celles qui, le temps d’une grève, d’une étreinte ou d’un livre, choisissent d’oublier, malgré les assignations multiples.

Une évolution dans la doxa intellectuelle

Une telle attitude – qui contribue, en véhiculant les clichés les plus éculés, à la déshumanisation symbolique des descendants d’ouvriers maghrébins ou de la diaspora afro-caribéenne – n’est pas l’apanage de Virginie Despentes.

Par conséquent, il serait injuste de réserver la critique à sa seule personne, d’autant que l’essayiste Tania de Montaigne ou la dirigeante socialiste Corinne Narassiguin ont déjà fourni, de leur point de vue, des éléments de réponse.

Dans une tribune publiée le 10 juin dans Libération, Éric Fassin mentionne la lettre de Virginie Despentes et annonce « la fin de l’exception raciale en France ». Cela ressemble fort à une prophétie autoréalisatrice chez ce sociologue qui, avec son frère Didier – également universitaire –, écrivait dès 2006 que « la question sociale est aussi une question raciale ».

Quatorze ans plus tard, Éric Fassin estime que la « fracture raciale » séparant les associations antiracistes universalistes – qualifiées de « majoritairement blanches » – des autres – à savoir les collectifs se réclamant de l’antiracisme politique et qui, en mobilisant des « thématiques culturalistes », peuvent affirmer une « identité raciale » selon son confrère Michel Wievorka – pourrait se résorber, en raison de la diversité des manifestants.

Mais Éric Fassin évoque une mutation qui concernerait les termes du débat lui-même : « On est amené à nommer ‘’les blancs’’ en tant que tels ; on pense leur présence comme ‘’alliés’’ des ‘’personnes concernées’’. Le racisme n’apparaît plus seulement comme le seul problème des personnes racisées. »

S’il est indéniable qu’une évolution s’est produite dans la doxa intellectuelle et dans les pratiques militantes au cours des dernières années – le professeur de sociologie à l’Université Paris VIII y est sans doute pour quelque chose –, rien ne nous dit que ce changement sera porteur d’une perspective émancipatrice pour le plus grand nombre. On aurait plutôt tendance à parler de régression.

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En effet, en instaurant un strict partage des rôles entre « alliés » – pensés comme « blancs » – et « personnes concernées » – désignées comme « racisées » –, partisans et soutiens de l’antiracisme politique répètent à l’envi les débats initiés par la Marche pour l’égalité et contre le racisme, tout en les ignorant, dans un nouveau contexte caractérisé par la décomposition du mouvement ouvrier.

Car le rapport à l’histoire est problématique dans la tribune d’Éric Fassin. Si le sociologue est capable, dans sa démonstration, de remonter à l’Algérie colonisée ou de se projeter outre-Atlantique, les luttes antiracistes menées en France avant 2020 ne semblent pas avoir existé, pas plus que la richesse des débats au sein de la gauche américaine, comme en témoignent pourtant les contributions précieuses de l’universitaire marxiste Adolph Reed Jr., spécialiste de la pensée noire contemporaine et fervent critique de l’antiracisme politique.

Cependant, force est de constater que les lignes ont bougé ces dernières années en France. Youcef Brakni, membre du comité La Vérité pour Adama, a par exemple affirmé au Monde daté du 9 juin : « On a longtemps été parasités par le Parti des indigènes de la République [PIR] qui ne représente rien et qui n’a fait que créer des polémiques. »

Seule l’existence de luttes sociales massives permettra d’assister à une décantation politique afin de sortir du marasme identitaire et ainsi en finir avec les injonctions insupportables des porte-voix de la gauche moralisatrice

Cet aveu – qui a valu à des personnes « racisées » d’être ostracisées dans certains espaces structurés par l’antiracisme politique – méritait d’être signalé, surtout provenant d’un ancien membre du PIR.

Or, par-delà les joutes oratoires ou les revirements tactiques, seule l’existence de luttes sociales massives – mais surtout victorieuses –, dans une société profondément fragilisée par un confinement liberticide, permettra d’assister à une décantation politique afin de sortir du marasme identitaire et ainsi en finir avec les injonctions insupportables des porte-voix de la gauche moralisatrice, bien à l’abri, eux, dans les quartiers bourgeois de la capitale française.

Dans le cas contraire, nous serons réduits à partager le constat lucide du théoricien révolutionnaire Guy Debord qui écrivait en 1985 à l’écrivain algérien Mezioud Ouldamer : « Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force. »

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Nedjib Sidi Moussa
Docteur en science politique, Nedjib Sidi Moussa est l’auteur d’Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF, 2019) et de La Fabrique du musulman (Libertalia, 2017). Vous pouvez le suivre sur son site personnel : sinedjib.com