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Comment devenir végan au Moyen-Orient (et le rester)

Dans une région où les kebabs, kibbeh et autres tagines d’agneau sont omniprésents, il est assez difficile de se passer de viande, sans parler des produits laitiers. Mais ce n’est pas impossible
La cuisine moyen-orientale est plus adaptée au végétalisme qu’on ne le pense, affirme Nada Elbarshoumi (avec l’aimable autorisation de oneaarabvegan.com)

Pour moi, tout a commencé à l’âge de 12 ans, lorsque j’ai soudainement arrêté de consommer de la viande et du poulet. Cela peut être dû à mon amour pour les animaux. À Bahreïn, où j’ai passé mon enfance, nous partagions notre foyer avec plusieurs chiens et chats, que je savais nommer, pour certains, dès l’âge de 4 ans.

L’un de mes premiers souvenirs a été d’apprendre à caresser doucement Mary, notre chatte persane qui a vécu jusqu’à 14 ans. Nos chiens Honey, Maggie, Blake, Rocky et Clea comptaient parmi les compagnons de mon enfance, alors que nos animaux de compagnie étaient devenus des membres à part entière de la famille dont nous prenions soin tous ensemble.

C’est notamment après avoir lu l’histoire atroce d’un cochon dont le museau avait été découpé en morceaux – alors qu’il était encore vivant – par un fermier, que j’ai su que je ne mangerais plus jamais de viande

Le fait que, dès mon plus jeune âge, j’ai adoré les légumes, même ceux que mon frère refusait d’approcher, a aussi contribué à mon choix. Pas un seul légume-feuille n’était en désaccord avec moi. Je me resservais toujours des ragoûts égyptiens classiques de ma mère, y compris de bamia, le plat de gombos verts et gluants qui est aussi peu attrayant pour les enfants arabes que peuvent l’être les choux de Bruxelles pour les petits occidentaux.

Mais ma famille, comme beaucoup au Moyen-Orient, était toujours grande consommatrice de viande sous toutes ses formes. Et quand il s’agit d’hospitalité dans le monde arabe, servir des plats à base de viande va bien au-delà des plaisirs hédonistes du goût.

Une table d’iftar pendant le Ramadan, par exemple, est incomplète sans une bonne variété de plats à base de viande, de monticules de riz aux épices parfumées et d’une pléthore de yaourt et de fromage. Présenter un repas ne comportant que des légumes serait du jamais vu : « Nous ne sommes pas des miséreux. Pourquoi ne servirions-nous pas de la viande ? »

La viande est en outre étroitement associée à plusieurs célébrations religieuses. En Égypte, les coptes fêtent le jour de Pâques en se régalant de viande et de fatteh, un plat traditionnel égyptien à base de riz, de viande et de pain plat croustillant que les musulmans du pays mangent, eux, pendant l’Aïd al-Adha. Le sacrifice rituel d’animaux est d’ailleurs au cœur de cette « fête du sacrifice » observée par environ 1,8 milliard de musulmans à travers le monde.

Parmi les autres spécialités gastronomiques consommées en Égypte, cette fois-ci pour célébrer l’arrivée du printemps (Sham Ennessim, une fête nationale égyptienne), figurent le feseekh et le molouha, des poissons salés au goût très prononcé.

Les produits laitiers aussi

Mais il ne s’agissait pas que de la viande. Après des années à lutter contre des sinusites quasi-chroniques, j’ai découvert que j’étais sensible aux produits laitiers. Quelques jours après avoir abandonné mes tartines au fromage bien-aimées et donné à contrecœur mon dernier morceau de halloumi à ma colocataire, mes symptômes avaient pratiquement disparu.

Alors que je commençais à me documenter sur les autres bienfaits supposés pour la santé d’un régime à base de plantes et de légumes, je décidai de tenter le végétalisme. Un mois plus tard, je me sentais mieux que jamais. Je respirais plus facilement et dormais mieux, j’avais une énergie débordante, une peau plus claire et un estomac satisfait.

Chou-fleur rôti recouvert d’une sauce à la tahina (crème de sésame) et au cumin (avec l’aimable autorisation de oneaarabvegan.com)
Chou-fleur rôti recouvert d’une sauce à la tahina (crème de sésame) et au cumin (avec l’aimable autorisation de oneaarabvegan.com)

À cette époque, je faisais mes études au Royaume-Uni – et je me débattais avec des problèmes d’image corporelle. Lorsque j’ai décidé d’essayer de perdre du poids, je suis tombée sur le livre Skinny Bitch, de Rory Freedman et Kim Barnouin. Ce que je pensais être le secret d’un nouveau physique svelte s’est avéré un exposé pragmatique et révélateur sur les inconvénients d’un régime alimentaire à base d’animaux et les horreurs de l’industrie de l’élevage animal.

C’est notamment après avoir lu l’histoire atroce d’un cochon dont le museau avait été découpé en morceaux – alors qu’il était encore vivant – par un fermier, faisant hurler la pauvre bête à l’agonie, que j’ai su que je ne mangerais plus jamais de viande.

Réussir la transition

Certes, cela n’a pas été facile au début, mais j’avais pris un engagement et je voulais le tenir. Après tout, dans une région où les kebabs, kibbeh et autres tagines d’agneau sont omniprésents, il est assez difficile de se passer de viande, sans parler des produits laitiers. Mais ce n’est pas impossible.

N’oubliez pas de pratiquer ce que vous prêchez. Cela signifie ne pas plisser le nez à la vue d’un plat de viande et garder pour vous les commentaires passifs-agressifs sur ce que mangent les autres

Qu’ai-je appris en cours de route ?

Évitez, au début, de vous étiqueter. Bien qu’il ne soit pas nécessaire de mentir ou de cacher vos efforts pour devenir végétalien, il est important de savoir que les étiquettes peuvent souvent sembler provocatrices et intimidantes, et peuvent vous classer parmi les sources d’inquiétude potentielles, en particulier pour les membres de votre famille à l’esprit plus traditionnel.

Ensuite, faites quelques recherches. Il est utile de pouvoir disposer de certaines statistiques et données afin de pouvoir répondre en toute confiance aux questions suivantes : « Quelle est votre source de protéines ? » Et « Oh, mais vous mangez du poisson, n’est-ce pas ? » Ainsi que l’argument populaire dans la région : « Mais Dieu nous a donné la viande, pourquoi refuser une telle bénédiction ? »

Si quelqu’un veut réellement en savoir plus sur votre style de vie, vous pouvez lui proposer de regarder un documentaire sur le végétalisme, lui envoyer par email un article académique sur les régimes végan ou envoyer un message végétalien à votre groupe de discussion. Tout est dans la manière et vous serez peut-être surpris de voir à quel point votre famille et vos amis seront ouverts.

Nada Elbarshoumi publie sur son blog des recettes de plats du Moyen-Orient adaptés aux végétaliens (avec l’aimable autorisation de onearabvegan.com)
Nada Elbarshoumi publie sur son blog des recettes de plats du Moyen-Orient adaptés aux végétaliens (avec l’aimable autorisation de onearabvegan.com)

Cuisiner est également un excellent moyen d’exprimer à quel point un régime végétalien peut être varié et satisfaisant. Une fois que votre entourage aura constaté combien il est simple de préparer de délicieux plats végétaliens, il lui sera beaucoup plus facile de les accepter. Qui peut résister à un bol lumineux de houmous de betterave ou à un kibbeh de potiron parfumé farci d’épinards et de pois chiches ?

Enfin, n’oubliez pas de pratiquer ce que vous prêchez. Cela signifie ne pas plisser le nez à la vue d’un plat de viande et garder pour vous les commentaires passifs-agressifs sur ce que mangent les autres.

Conseils pour les voyageurs

J’ai de bonnes nouvelles pour le voyageur intéressé par le véganisme au Moyen-Orient.

Bien que le régime alimentaire de la famille arabe typique soit centré sur la viande, la cuisine du Moyen-Orient est incroyablement variée et ne manque pas de plats délicieux et nutritifs qui se révèlent être tout simplement végétaliens.

Presque tous les restaurants arabes servent une bonne sélection de mezzé, de salades et de soupes végétaliens – pensez au falafel, au ful (fèves), au houmous, au baba ghanoush, aux feuilles de vigne farcies, aux pommes de terre aux épices, au taboulé, au fattoush, à la roquette ou à la soupe de lentilles. La liste ne s’arrête pas là.

Je suis devenue une experte en matière de préparation de plats principaux à partir d’accompagnements – ma formule préférée étant un grand bol de salade recouverte de falafel, de balila (pois chiches sautés à l’huile d’olive, au citron et à l’ail) et d’une cuillerée de mon chouchou, le houmous.

Si vous vous trouvez en Égypte, goûtez le koshary, un plat populaire associant riz, pâtes, lentilles, pois chiches, oignons frits et une sauce tomate piquante.

Dans le monde entier, la nourriture représente beaucoup plus que le simple fait de se nourrir. C’est grâce à elle que nous communiquons notre patrimoine et notre passé

Si vous dînez au restaurant, pensez à vérifier que des produits laitiers n’ont pas été ajoutés aux sauces et pâtes (comme celle du manakish) et que les soupes et ragoûts n’ont pas été préparés avec du bouillon de viande.

Un été, alors que mon père et moi dînions dans un restaurant prisé du centre-ville du Caire, j’ai été assaillie par un fort goût de viande en mordant dans une waraq enab (feuille de vigne farcie). À mon grand désarroi, la farce, pourtant dépourvue de viande, avait été cuite dans un bouillon d’os.

Ne soyez pas surpris si le terme « végétalien » ou « végan » n’est pas compris dans certains restaurants : le phénomène est encore relativement nouveau dans la région. Cependant, si vous vous trouvez en Égypte ou dans un autre pays arabe ayant une population chrétienne importante, demandez si le restaurant propose les mets siyami (de jeûne) les plus connus – des plats préparés pour les chrétiens qui observent le Carême.

Et pour vous aider à trouver les restaurants qui offrent des menus végétaliens, il existe des ressources. Le site web communautaire Happy Cow (qui a également développé une application mobile) présente des listes et critiques de restaurants végétaliens dans presque toutes les grandes villes du monde.

Cerise sur le gâteau

Depuis que je suis devenue végétalienne, il y a plus de sept ans, seule une poignée de plats « classiques » m’ont donné du fil à retordre lorsque j’ai voulu les recréer en mode végan. Ma préparation du tofu halloumi, par exemple, a essuyé de nombreux échecs avant que je parvienne enfin à trouver le juste équilibre entre saveur et texture.

Le secret des omelettes végétaliennes a également été difficile à percer, mais cela a changé lorsque j’ai découvert la merveille qu’est une frittata sans œufs.

« Avec un peu de patience – et beaucoup de sucre – tout est possible » (avec l’aimable autorisation de onearabvegan.com)
« Avec un peu de patience – et beaucoup de sucre – tout est possible » (avec l’aimable autorisation de onearabvegan.com)

Puis vint une recette que j’ai passé plus de trois ans à tenter de perfectionner : le knafeh végétalien.

Ce qui est amusant avec les desserts arabes (et les desserts en général, pour être tout à fait honnête), c’est que je n’ai vraiment commencé à les désirer qu’après ma conversion au végétalisme.

J’ignore s’il s’agit là d’une évolution de mes goûts, ayant eu une prédilection pour le salé pendant la plus grande partie de ma vie, ou d’une envie inconsciente de ce que je ne pouvais pas avoir. Mais peu importe, presque tous les Ramadans, je suis désormais avide de pâtisseries traditionnelles. Heureusement, ces envies ont donné lieu à des versions végétaliennes assez réussies de la basbousa, de la muhallabia et de la tarte à la citrouille égyptienne.

Si je devais choisir mon dessert arabe préféré, le knafeh serait sans doute le grand gagnant. Pâte phyllo croustillante, fromage crémeux légèrement salé, le tout trempé dans un sirop à la fleur d’oranger et recouvert de pistaches concassées. Comment ne pas l’aimer ?

Sachez que ce knafeh a été approuvé par les non-végétaliens. Ma mère, notamment, s’est émerveillée de voir à quel point il était proche du « vrai » et a été véritablement impressionnée par le goût et la texture de la garniture crémeuse au fromage, prouvant ainsi ce que je soupçonnais depuis toujours : avec un peu de patience – et beaucoup de sucre – tout est possible.

Une tendance à la hausse

Si vous avez encore du mal à vous faire accepter, sachez que vous n’êtes pas seul. Dans un épisode de son émission populaire sur YouTube, l’animateur syrien basé à Dubaï Ebrahim Ramzat confie avoir été surpris par les réactions suscitées par sa conversion au véganisme.

Une vague de restaurants entièrement végétaliens a surgi dans la région au cours des cinq dernières années, plusieurs d’entre eux rencontrant un beau succès, comme à Bahreïn, en Arabie saoudite, au Koweït et au Liban

« Les gens m’ont attaqué, se sont moqués de moi, m’ont dit que j’allais mourir si je ne mangeais pas de produits d’origine animale. J’avais été confronté à une certaine résistance par le passé pour mon bon coup de fourchette, mais rien comparé aux critiques sévères que j’ai commencé à recevoir en tant que végétalien. »

Cependant, certains signes indiquent que la tendance qui a conduit The Economist à qualifier l’année 2019 d’« année du véganisme » s’est également installée dans le monde arabe.

Une vague de restaurants entièrement végétaliens a surgi dans la région au cours des cinq dernières années, plusieurs d’entre eux rencontrant un beau succès, comme à Bahreïn, en Arabie saoudite, au Koweït et au Liban. Dubaï se targue désormais d’abriter le plus grand restaurant végan au monde.

Sur son site SukkariLife.com, la blogueuse végétalienne Raoum AlSuhaibani, basée à Riyad, attribue aux réseaux sociaux le mérite de l’avoir connectée à d’autres végétaliens en Arabie saoudite.

« Sortez de votre zone de confort et envoyez un message à une personne végétalienne de votre région [via] Instagram ou Twitter. Utilisez des hashtags pour trouver [d’autres] végétaliens ! Je pensais que [j’étais] la seule végan à Riyad jusqu’à ce que je sois CHOQUÉE par le [nombre] de [végétaliens dans cette ville]. »

L’émission YouTube de Bassem Youssef, Plant B, a été vue plus de 8 millions de fois (AFP)
L’émission YouTube de Bassem Youssef, Plant B, a été vue plus de 8 millions de fois (AFP)

Le satiriste égyptien populaire Bassem Youssef est un fervent défenseur du régime alimentaire végétalien, et en a d’ailleurs fait l’objet d’une nouvelle émission qu’il présente sur YouTube, PlantB.

Depuis son lancement en mai 2019, la chaîne a attiré plus de 300 000 abonnés. Depuis, Bassem Youssef a incité des centaines de personnes à essayer le véganisme en lançant un défi de 21 jours que de nombreuses personnes ont relayé en ligne à l’aide du hashtag de la série, #PlantB.

Choisissez la simplicité

La clé pour tenir un régime végétalien est de s’assurer que vous puissiez maintenir le changement à long terme. Commencez lentement, en faisant de petits changements progressifs dans votre alimentation et en laissant à votre corps le temps de s’acclimater à ces nouvelles habitudes alimentaires.

Pour une transition tout en douceur, essayez d’ajouter d’abord et de soustraire plus tard, c’est-à-dire commencez à intégrer des éléments comme les fruits, les légumes, les céréales complètes, les haricots, les légumineuses, les noix et les graines avant d’éliminer les produits d’origine animale.

Une autre possibilité consiste à supprimer les produits d’origine animale un ou deux jours par semaine et à essayer la nourriture végétalienne les autres jours – avant de vous jeter véritablement à l’eau.

Par-dessus tout, mon conseil est la simplicité. Optez pour des aliments entiers et naturels et évitez les recettes trop compliquées comptant plus de vingt ingrédients. On peut facilement se sentir débordé à une époque où les produits alternatifs à base de viande et de produits laitiers transformés sont de plus en plus accessibles.

L’une des recettes les plus populaires de Nada Elbarshoumi est son kibbeh à la citrouille (avec l’aimable autorisation de onearabvegan.com)
L’une des recettes les plus populaires de Nada Elbarshoumi est son kibbeh à la citrouille (avec l’aimable autorisation de onearabvegan.com)

Mais rappelez-vous que dans le monde entier, la nourriture représente beaucoup plus que le simple fait de se nourrir. C’est grâce à elle que nous communiquons notre patrimoine et notre passé.

Au Moyen-Orient en particulier, la nourriture a tendance à être au centre de nos réunions de famille. Il est important de rester positif, respectueux et confiant qu’avec le temps, votre famille acceptera votre choix, même si elle n’est pas tout à fait d’accord avec votre raisonnement.

Au début, mes proches ne semblaient pas comprendre mon désir de ne manger que des légumes. Mais aujourd’hui, ce sont eux qui expliquent méticuleusement aux serveurs ce que je peux et ne peux pas manger, alors que ma famille élargie a pris l’habitude de disposer à côté de moi à table toutes les options végétaliennes qu’elle a préparées.

Essayez de penser l’acceptation de votre choix de mode de vie par votre famille comme un voyage – de la même manière que l’idée de devenir végan vous a pris un moment à assimiler, vos proches aussi auront besoin de temps pour s’adapter.

- Nada Elbarshoumi est la fondatrice et rédactrice du premier blog de la région MENA sur l’alimentation et le mode de vie végan, One Arab Vegan. D’origine égyptienne mais basée aux EAU, Nada se passionne pour la création de recettes à base de plantes délicieuses, stimulantes et riches en nutriments, inspirées des saveurs du Moyen-Orient. À travers son blog, elle partage également son expérience d’un mode de vie végétalien au sein d’une culture qui tolère peu les régimes à base de plantes. Passionnée de santé, Nada écrit également sur le développement durable, le tourisme végétalien et le bien-être. Pour plus d’informations, visitez www.onearabvegan.com ou suivez Nada sur Twitter : @onearabvegan.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Nada Elbarshoumi
Nada is the founder and writer of the MENA's first vegan food and lifestyle blog, One Arab Vegan. Originally Egyptian but based in the UAE, Nada is passionate about creating delicious, empowering and nutrient packed plant-based recipes inspired by Middle Eastern flavours. Through her blog, she also shares her experience leading a vegan lifestyle within a culture that is less than forgiving towards plant-based diets. An avid conscious living advocate and health enthusiast, Nada also writes about sustainability, vegan travel and wellness. For more information, visit www.onearabvegan.com or follow Nada online @onearabvegan.