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Coronavirus et cours du pétrole : à quoi s’attendre ?

La querelle entre les Russes et les Saoudiens sur la réduction de la production survient à un moment de grande incertitude économique mondiale
Le président russe Vladimir Poutine rencontre le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Riyad, le 14 octobre (AFP)

Après le rejet par la Russie de la proposition saoudienne consistant à réduire davantage la production, l’échec de l’OPEP+ à trouver un terrain d’entente et à prolonger l’accord sur la réduction de la production de pétrole a provoqué une dégringolade des cours. En conséquence, l’accord en vigueur depuis trois ans est devenu caduc au 1er avril. 

Ces développements ont suscité une vive réaction de Riyad, qui a menacé d’inonder le marché de pétrole au rabais. 

Moscou est désormais considéré par beaucoup comme un acteur irresponsable qui a tourné le dos à ses partenaires et s’est tiré une balle dans le pied en refusant de proroger l’accord car il ne fait aucun profit avec des cours à moins de 40 dollars le baril

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Par ailleurs, selon certaines estimations, la Russie perd jusqu’à 150 millions de dollars par jour à cause des prix réduits du pétrole.

La situation a été exacerbée par le COVID-19 qui pourrait avoir un effet négatif encore plus fort sur l’économie russe.

Ce désaccord sur les réductions de production pourrait également ébranler le partenariat russo-saoudien, lequel s’est renforcé de bien des manières depuis 2015, autour de l’objectif commun de maintenir l’équilibre des cours du pétrole. 

Cela dit, il est difficile de croire que Moscou n’avait pas anticiper ces éventuelles conséquences. 

Si l’actuelle confrontation est un coup porté aux relations bilatérales, il n’est pas fatal, et ne détruit pas le format OPEP+

Les cours du pétrole déclinent depuis le début de l’année en raison de deux facteurs majeurs : la croissance ralentie de la demande de pétrole mondiale et la pandémie de COVID-19, qui a réduit les activités économiques et le développement dans le monde.

Selon un rapport de l’OPEP, la pandémie a eu un impact négatif majeur sur les prévisions de la demande, la croissance de la demande mondiale en pétrole cette année est désormais estimée à 0,06 million de barils par jour (mb/j), contre 1,1 mb/j en décembre. 

Une récession pire que la crise financière de 2008-2009

Ces prévisions pourraient encore être revues à la baisse à mesure que l’économie mondiale fait face à une récession qui réduira davantage la demande mondiale pendant au moins un semestre.

Le Fonds monétaire international (FMI) prédit que la pandémie de coronavirus provoquera une récession mondiale qui pourrait être pire que la crise financière de 2008-2009, laquelle avait faire reculer la demande mondiale de pétrole de 1,5 mb/j, selon l’étude statistique de BP sur l’énergie mondiale. 

Selon une enquête menée par Bloomberg, la demande mondiale devrait chuter d’environ 17 mb/j en avril cette année.

Si le coronavirus est un cygne noir, la croissance de la consommation mondiale de pétrole ralentit depuis des années. Même avant l’échec de l’OPEP+, la croissance ralentie et la pandémie de coronavirus avait provoqué une chute d’environ 30 % des cours du pétrole. Après la querelle entre les Russes et les Saoudiens, les cours ont baissé d’un quart supplémentaire, et après cela, la chute s’est accrue de 40 % de plus et le pétrole est désormais à moins de 40 dollars le baril aujourd’hui. 

Il est assez clair que même si l’OPEP+ n’avait pas échoué à préserver l’accord, les cours du pétrole auraient baissé de toute façon, bien que plus lentement. 

Les États-Unis sont donc devenus un important nouvel exportateur, avec des capacités d’expansion additionnelles dans les années à venir

Pourquoi donc la Russie ne voulait-elle pas étendre les réductions de production de pétrole ? Selon le ministère russe de l’Énergie, Moscou ne souhaitait pas se retirer totalement de l’accord, mais a exhorté Riyad à étendre le niveau existant des réductions de production et à observer l’évolution de la situation en ce qui concerne le coronavirus et la demande mondiale de pétrole. 

« Nous ne pouvons pas combattre une demande en baisse lorsqu’on ne sait pas jusqu’où va descendre la demande », a déclaré à Reuters Pavel Sorokine, vice-ministre russe de l’Énergie. « On peut aisément se faire happer dans un cercle vicieux lorsque, en réduisant une fois, on se retrouve dans une situation… encore pire en l’espace de deux semaines : les cours du pétrole rebondiraient un peu avant de retomber à mesure de la baisse de la demande », a-t-il fait valoir.

De plus, ces dernières années, certains pays non membres de l’OPEP – notamment les États-Unis, le Canada et le Brésil – ont augmenté leur production de pétrole. L’une des raisons à cela est l’accroissement des investissements dans la production onéreuse de pétrole de schiste.

Depuis 2015, les États-Unis ont accru leur production de pétrole d’environ 2,6 mb/j. Leurs exportations de brut ont quintuplé depuis 2015, de 465 000 b/j à 3 mb/j en 2019 et leurs exportations totales de pétrole (y compris brut, gaz et hydrocarbures liquides et autres liquides) sont passées de 4,7 mb/j à 7,6 mb/j.

Ils sont donc devenus un important nouvel exportateur, avec des capacités d’expansion additionnelles dans les années à venir. 

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De bien des manières, cette évolution est liée à l’annulation d’un embargo sur les exportations de pétrole brut en décembre 2015. Dans une certaine mesure, l’accord de l’OPEP+ a aidé les producteurs de pétrole de schiste américain à se développer et à prospérer, accroissant leur production ces dernières années. 

Cependant, les cours actuels bas ont déjà causé des problèmes aux producteurs de pétrole de schiste américain. Par ailleurs, le président Trump a appelé le président Poutine lundi pour évoquer la situation actuelle du marché pétrolier et exprimer ses inquiétudes concernant les cours du pétrole non seulement pour la Russie mais également pour les États-Unis.

Ainsi, divers facteurs – le ralentissement mondial de la demande, le COVID-19, l’accroissement de la production par les États-Unis et d’autres de pétrole de schiste, ainsi que la diminution conséquente de la part de marché de l’OPEP – ont influé sur la décision de la Russie de ne pas poursuivre les réductions de production.

Il est également important de noter que la production pétrolière russe n’a en fait pas diminué après la conclusion de l’accord de l’OPEP+ fin 2016, ce qui est confirmé par les bulletins statistiques annuels de BP et l’OPEP. Moscou ne s’est pas tenu à l’accord, de manière à ne pas risquer sa part de marché.

Par ailleurs, la Russie ne dispose pas d’autant de capacité pour accroître sa production pétrolière que l’Arabie saoudite. Bien que la Russie soit en mesure d’ajouter assez rapidement 200 000 à 300 000 b/j à sa production, cela lui prendrait six mois de plus pour l’accroître de 500 000 b/j supplémentaire, ce qui amènerait sa capacité de production à un pic d’environ 11,8 mb/j.

Former un front uni

Dans ce contexte, la coopération entre l’Arabie saoudite et la Russie est-elle en danger ? Étant des producteurs de pétrole majeurs, ils étaient les principaux piliers de l’accord de l’OPEP+.

Depuis que les cours du pétrole s’effondrent (2014/2015), le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane construit une nouvelle relation avec le Kremlin. 

Si l’actuelle confrontation est un coup porté aux relations bilatérales, il n’est pas fatal, et ne détruit pas le format OPEP+. Moscou considère Riyad comme un acteur important sur le marché pétrolier et tôt ou tard tous deux reprendront leur dialogue.

Même alors que la perte de parts de marché de l’OPEP mine sa capacité à affecter invariablement les cours du pétrole mondiaux, les membres de ce cartel auront toujours la capacité de former un front uni, atténuant les risques communs. 

Tant que la pandémie de COVID-19, qui amène avec elle une grande incertitude économique mondiale, obscurcit l’horizon, l’accord de l’OPEP+ n’a pas beaucoup de sens. Mais lorsque l’économie mondiale se rétablira, ce format pourrait contribuer à ajuster les cours mondiaux du pétrole, permettant à la Russie et l’Arabie saoudite de parvenir à un nouvel accord. 

- Alexey Khlebnikov est un expert de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord au Russian International Affairs Council. Il est titulaire d’une maîtrise en politiques publiques mondiales et études du Moyen-Orient. Il a été titulaire d’une bourse Muskie à l’École des affaires publiques Hubert Humphrey de l’Université du Minnesota (2012-2014) et chargé de recherche à la School of Advanced International Studies de l’Université Johns Hopkins en 2013.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Alexey Khlebnikov
Alexey Khlebnikov is a MENA expert at the Russian International Affairs Council. He holds an MA in global public policy and Middle Eastern studies. He was a Muskie fellow at the University of Minnesota Hubert Humphrey School of Public Affairs (2012-2014) and a research fellow at Johns Hopkins SAIS in 2013.