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Les Émirats arabes unis ont instrumentalisé la peur de l’islam en Occident pour écraser la dissidence

Abou Dabi a tiré parti des peurs orientalistes de l’Occident pour stigmatiser « l’islamisme », en faisant une expression fourre-tout qui englobe n’importe quelle forme d’idéologie extrémiste issue de l’islam
Des Émiratis dans la cour de la Grande Mosquée Cheikh Zayed à Abou Dabi le 4 février 2019 (AFP)

Le récent pic d’attentats terroristes perpétrés par des extrémistes religieux en France et en Autriche a conduit à une réceptivité accrue des publics européens à l’épouvantail islamiste.

Sous la bannière de la défense des libertés civiles, des libéraux illibéraux ont déclaré la guerre à l’« islamisme » – terme qui faisait à l’origine référence à l’activisme islamique non violent et qui a désormais été délibérément transformé en une étiquette péjorative synonyme de « fondamentalisme islamique » et de « terrorisme ».

Épouvantail islamiste

Si le président français Emmanuel Macron a été amplement critiqué pour sa position clivante sur l’islamisme, qui emprunte aux récits orientalistes cherchant à subordonner l’islam à un vain sentiment de supériorité civile française, les cerveaux qui ont conçu l’épouvantail islamiste ne sont pas des personnalités autoritaires occidentales mais arabes.

Le Conseil de la fatwa est devenu pour le régime émirati un moyen politique de remodeler le discours islamique sur la base d’un discours de « tolérance » vide de sens

À l’avant-garde de la croisade contre l’« islamisme » se trouvent les Émirats arabes unis (EAU), une monarchie tribale absolutiste où les libertés civiles sont absentes et où le savoir islamique a été subordonné afin de justifier sur le plan religieux la répression de la société civile, de la liberté d’expression et de toute forme d’activisme politique.

Le Conseil de la fatwa des EAU est devenu un outil puissant de contrôle étatique au niveau national et de communication stratégique au niveau international. Dirigé par le cheikh soufi Abdallah ben Bayyah, le Conseil de la fatwa est devenu pour le régime émirati un moyen politique de remodeler le discours islamique sur la base d’un discours de « tolérance » vide de sens qui ne s’applique qu’à ceux qui se soumettent à une obéissance politique quiétiste au régime.

Ainsi, alors que la poursuite d’une véritable tolérance serait des plus louables pour lutter contre l’extrémisme sous toutes ses formes, le concept de « tolérance » émirati reste creux dans la mesure où il ne permet aucun discours théologique ouvert sur le rôle de l’islam dans la sociopolitique du XXIe siècle.

Répression étatique

Tout en prétendant dépolitiser la religion pour en faire un outil de modération, paradoxalement, la version émiratie du soufisme repolitise la religion non pas comme un instrument de la sphère publique mais comme un outil de répression étatique.

La récente déclaration du Conseil de la fatwa émirati qualifiant les Frères musulmans d’« organisation terroriste » s’appuie sur un concept hautement politique qui occupe une importance de premier plan dans la pensée de ben Bayyah et de ses partisans, à savoir le wali al-amr – l’idée que l’obéissance au dirigeant politique est absolue.

Le cheikh soufi Abdallah ben Bayyah, chef du Conseil de la fatwa des Émirats arabes unis (via Twitter)
Le cheikh soufi Abdallah ben Bayyah, chef du Conseil de la fatwa des Émirats arabes unis (via Twitter)

L’interprétation de cette obéissance par ben Bayyah est en elle-même extrême, plaçant les citoyens ordinaires sous une forme de tutelle vis-à-vis d’une élite dirigeante omnipotente, qu’il s’agisse de tyrans ou d’autocrates bienveillants. Cette interprétation du wali al-amr est devenue le fondement théologique de la campagne contre-révolutionnaire des EAU dans la région depuis la vague révolutionnaire du Printemps arabe.

Cette interprétation démonise tout activisme politique en dehors du contrôle de l’État, nuit à la société civile sous toutes ses formes et proscrit la dissidence et la révolution. Aux Émirats, elle a même sans doute créé un vide théologique qui permet la déification du prince héritier et dirigeant de facto, Mohammed ben Zayed (MBZ).

L’« islamisme » qui englobait traditionnellement des mouvements islamiques à orientation démocratique – tels les Frères musulmans – est devenu l’antithèse de l’interprétation émiratie du wali al-amr.

Ennemis jurés de l’autoritarisme

Le positionnement des Frères musulmans contre l’oppression politique, l’injustice sociale et l’autoritarisme en a fait, à bien des égards, les ennemis jurés des dirigeants autoritaires de la région. Et voir des membres et associés de ce mouvement surfer sur la vague de la révolution dans la région en 2011, souvent avec l’aval de l’Occident, a exacerbé la paranoïa sécuritaire des régimes en place, notamment à Riyad et Abou Dabi.

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Ce que le Conseil de la fatwa des EAU a pu faire, c’est fusionner le débat en apparence théologique sur les valeurs et les vertus islamiques avec le discours de « tolérance » projeté par Abou Dabi à l’étranger – un discours qui trouve un terrain de plus en plus fertile en Europe et aux États-Unis, où les populations sont soumises à l’épouvantail islamiste depuis vingt ans.

Abou Dabi a réussi à tirer profit des peurs orientalistes en Occident pour stigmatiser « l’islamisme » et en faire une expression fourre-tout qui englobe n’importe quelle forme d’idéologie extrémiste issue de l’islam. Ainsi, « les » Frères musulmans sont devenus sommairement l’épouvantail de choix pour décrire, dans le cadre du mythe d’un continuum (pourtant discrédité par la recherche académique), tout à la fois des militants politiques libéraux et les escadrons de la mort du groupe État islamique (Daech).

Dire qu’un militant animé par des desseins démocratiques qui se trouverait être un sympathisant des Frères musulmans se trouverait sur un « tapis roulant » (« conveyor belt ») le menant tout droit vers le djihadisme salafiste équivaut à déclarer que le libéralisme en Europe a conduit au nazisme – les deux étant des idéologies « occidentales » nées des Lumières et soutenant des valeurs séculières.

Exploiter les peurs de l’Occident

Fusionner « islamisme » et « terrorisme » fait partie de la communication stratégique d’Abou Dabi vis-à-vis de l’Europe et des États-Unis, une communication qui exploite les peurs occidentales et la paranoïa post-11 septembre 2001 pour justifier non seulement l’autoritarisme politique aux EAU, mais aussi un autoritarisme violent en Libye, en Égypte et au Yémen.

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La grande stratégie contre-révolutionnaire des EAU a été vendue à l’Occident en tout ou en partie dans le cadre d’une campagne de lutte contre le « terrorisme » – un discours qui a aidé le président français Emmanuel Macron à justifier son soutien à l’homme de main des EAU en Libye, Khalifa Haftar.

Elle sert aussi de justification à la violente répression de la dissidence et de l’opposition orchestrée par Abdel Fattah al-Sissi en Égypte. Et elle justifie les camps de torture mis en place par l’intermédiaire local des EAU au Yémen, le Conseil de transition du sud (CTS).

Par conséquent, tout comme la plupart des récits islamophobes qui émergent du débat sur les libertés civiles et l’islam en Europe font preuve d’intolérance, la « tolérance » que les EAU propagent chez eux et dans toute la région se révèle intolérante envers la société civile et le pluralisme théologique et politique.

Or, le danger qui se profile de plus en plus est que, sous le faux prétexte de la tolérance, non seulement l’autoritarisme se renforce, mais qu’aussi ne s’épanouissent, à l’ombre de la privation de droits, de l’aliénation et de l’exclusion, les idéologies les plus extrémistes.

Andreas Krieg est professeur assistant au département d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des clients gouvernementaux et commerciaux au Moyen-Orient. Il a récemment publié un livre intitulé Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Andreas Krieg
Dr. Andreas Krieg is an assistant professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.