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Les jeunes islamistes abandonnent-ils les urnes ?

Malgré leurs succès électoraux, les islamistes sont depuis dix ans écartés du pouvoir, laissant craindre que certains ne finissent par voir dans la violence la seule réponse
Le chef du parti Ennahdha, Rached Ghannouchi, vote dans la capitale Tunis, le 6 octobre 2019 (AFP)

Le 26 décembre 1991, le Front islamique du salut (FIS) remporte les élections législatives en Algérie. Quelques semaines plus tard, le gouvernement algérien annule les résultats, arrête les principaux dirigeants du groupe et dissout le parti.

Le 3 juillet 2013, l’armée égyptienne renverse le président Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans et premier président égyptien élu démocratiquement, arrête des milliers de membres des Frères musulmans et réprime brutalement le mouvement.

Le 25 juillet 2021, le populiste président tunisien Kais Saied suspend le Parlement élu, limoge le chef du gouvernement nouvellement nommé Hichem Mechichi, suspend l’immunité des députés, se nomme procureur général et menace de punir quiconque violerait ces mesures.

Les islamistes, et en particulier les jeunes, doutent de plus en plus de la capacité du modèle démocratique à assurer leur inclusion politique

Au-delà des différences historiques, politiques et culturelles entre ces pays, des thèmes communs apparaissent : l’éviction des islamistes du pouvoir, l’abandon de tout le processus de transition et le rétablissement de l’autoritarisme.

On peut analyser les problèmes idéologiques des islamistes, on peut s’interroger sur leur compétence politique, on peut évaluer leur manque d’expérience en matière d’exercice du pouvoir. Mais une chose est indiscutable : ils ont adhéré aux règles du jeu et ont gagné le pouvoir démocratiquement, par le biais des urnes.

Le modèle démocratique

Indépendamment du débat en cours pour savoir si ce qui s’est passé en Tunisie est une « correction » du cours du soulèvement de 2011, comme le pensent les partisans du président Saied, ou un coup d’État « constitutionnel », comme le croient ses opposants, un débat important et houleux agite les cercles islamistes, en particulier les jeunes cadres, au sujet du coût élevé de la participation politique et de la pertinence de la démocratie en tant que solution.

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Au cours des dernières années, les islamistes ont vécu une série d’événements qui ont façonné leur pensée politique et sapé leur foi en la démocratie : du coup d’État militaire sanglant en Égypte, dirigé par Abdel Fattah al-Sissi, lequel a bâti une dictature au terrible bilan en matière de droits de l’homme, et ce avec le soutien de ses alliés régionaux et occidentaux, à la montée d’un axe régional hostile cherchant à anéantir les islamistes sur le plan national et international, et, plus récemment, au coup d’État « soft » en Tunisie, qui a mis fin à la seule réussite durable du Printemps arabe.

Pour les islamistes, ce ne sont pas là des signes d’acceptation ou d’intégration mais plutôt d’intolérance et de rejet, qui renforcent leur méfiance à l’égard de l’ensemble du processus politique.

En conséquence, les islamistes, et en particulier les jeunes, doutent de plus en plus de la capacité du modèle démocratique – qu’ils perçoivent désormais comme un jeu politique fallacieux – à assurer leur inclusion politique.

Ennahdha sous le feu des critiques

Aujourd’hui, le parti tunisien Ennahdha, l’un des mouvements islamistes les plus modérés et progressistes de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), doté d’un bilan unique en matière de pragmatisme politique et de compromis idéologiques, est confronté à des défis sans précédent.

L’un des plus urgents consiste à savoir comment maintenir la foi dans le processus démocratique malgré la récente prise de pouvoir de Saied. Au cours de la décennie successive à la révolution de 2011, qui a entraîné le renversement du dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, Ennahdha a remporté trois élections législatives consécutives et a partagé le pouvoir avec d’autres forces laïques, libérales et de gauche.

Les islamistes de toute la région, en particulier les conservateurs et les partisans de la ligne dure, ont reproché à Ennahdha d’avoir abandonné son idéologie afin de courtiser ses homologues laïcs et libéraux

Le parti a fait d’importants compromis idéologiques et politiques afin d’être accepté et d’assurer le succès de la transition politique en Tunisie. Il s’est allié à différentes factions politiques, dont des personnalités de l’ancien régime, comme feu le président Béji Caïd Essebsi, en signe de maturité politique et de respect de la volonté du peuple qui avait élu ces responsables.

En réponse, les islamistes de toute la région, en particulier les conservateurs et les partisans de la ligne dure, ont reproché à Ennahdha d’avoir abandonné son idéologie et ses croyances religieuses afin de courtiser ses homologues laïcs et libéraux.

Cependant, après les récents agissements de Saied, Ennahdha a été critiqué non seulement par les Tunisiens, mais surtout par d’autres islamistes – modérés comme extrémistes. Ils pensent que les concessions d’Ennahdha ont finalement été futiles et ont miné sa crédibilité en tant que mouvement islamiste.

Les talibans entrent en scène

Plus inquiétant encore, des groupes extrémistes tels que l’État islamique (EI) se sont réjouis de la perte de pouvoir d’Ennahdha et du contrôle de Saied sur la scène politique tunisienne.

Pour l’EI et d’autres groupes de ce type, ces revers valident l’approche extrême et opposée à la démocratie qu’ils ont adoptée, et ont poussé certains islamistes désabusés à appeler à l’adoption de ce qu’ils qualifient de « modèle taliban », c’est-à-dire l’usage de la force pour protéger des acquis politiques.

Des combattants talibans montent la garde à Kaboul le 16 août 2021, après une fin étonnamment rapide à la guerre de vingt ans en Afghanistan (AFP)
Des combattants talibans montent la garde à Kaboul le 16 août 2021, après une fin étonnamment rapide à la guerre de vingt ans en Afghanistan (AFP)

Ils estiment que les négociations doivent aller de pair avec la violence armée contre leurs adversaires. Ils respectent les récents progrès militaires des talibans en Afghanistan et admirent leur capacité à combiner négociations et combats pour rétablir le pouvoir.

Au cours des années 1990, l’Algérie a connu une décennie sanglante, durant laquelle des centaines de milliers de personnes ont été tuées et blessées après l’abandon du processus politique. De même, l’Égypte a vu le massacre de manifestants pacifiques après le coup d’État de 2013 et connaît une guerre d’insurrection dans le Sinaï, tandis que l’ensemble du pays reste sous un régime autoritaire. En Libye, en Syrie et au Yémen, les guerres civiles font rage, brisant ces pays sur les plans politique, social et géographique.

Rien de tout cela ne suggère que la Tunisie devrait suivre le même chemin. Il s’agit plutôt d’un rappel que la démocratie, malgré tous ses problèmes et ses défauts, reste l’option la plus progressiste, non seulement pour la Tunisie, mais pour toute la région.

La question clé que j’entends constamment de la part des jeunes islamistes est la suivante : que devons-nous faire d’autre pour être acceptés et intégrés ?

Au cours des dernières années, j’ai réalisé diverses recherches et analyses sur le comportement et l’idéologie des islamistes, en particulier après l’échec du dénommé Printemps arabe. La question clé que j’entends constamment de la part des jeunes islamistes est la suivante : que devons-nous faire d’autre pour être acceptés et intégrés ?

Je me souviens de la manière dont l’un de mes interlocuteurs égyptiens, qui vit maintenant en exil, m’a désapprouvé lorsque j’ai défendu l’importance de maintenir la foi dans la démocratie après le coup d’État de 2013. « La démocratie est une blague », a-t-il rétorqué avec fureur.  

Un autre jeune islamiste m’a appelé après la prise de pouvoir de Saied en Tunisie et m’a dit, avec un profond désarroi et une grande tristesse dans la voix : « Nous ne serons jamais acceptés par les laïcs, quoi que nous fassions. »

Et alors qu’un nouveau chapitre de cette saga se déroule, ceci n’est pas seulement déprimant, c’est véritablement terrifiant.

Khalil al-Anani est chercheur principal au sein de l’Arab Center for Research and Policy Studies de Washington. Il est également professeur associé de sciences politiques à l’Institut d’études supérieures de Doha. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. 

Traduit de l’anglais (original).

 

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is a Senior Fellow at the Arab Centre for Research and Policy Studies in Washington DC. He is also an associate professor of political science at the Doha Institute for Graduate Studies. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.