Aller au contenu principal

La guerre voulue par le PKK manque de soutien auprès du public kurde en Turquie

Il serait sage pour le gouvernement turc de maintenir le dialogue avec le HDP, tandis que le parti pro-kurde doit adopter une position plus responsable

Le coût de la récente guerre urbaine de faible intensité entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) se précise de jour en jour. Pour répondre aux efforts du PKK pour transformer le sud-est kurde de la Turquie en « mini-Syrie » en initiant une guerre urbaine, le gouvernement a imposé un couvre-feu sur dix-sept quartiers de sept villes, affectant la vie d’1,3 million de personnes. Selon les estimations des statistiques officielles, plus de 100 000 personnes ont fui de chez elles en raison de ces combats. D’après les associations de défense des droits de l’homme, plus de 400 membres du PKK, policiers et soldats ont trouvé la mort, ainsi qu’environ 350 civils.

Le gouvernement a promis que les opérations militaires se poursuivraient tant que le PKK continuera de s’accrocher à sa stratégie de guerre urbaine et de s’imposer par la force comme l’autorité publique de facto dans les villes kurdes de Turquie. La président Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que tant que le PKK poursuivra sa politique de tranchées, il n’y aura pas de retour aux pourparlers. Bien que cette déclaration semble intransigeante et inflexible à première vue, elle énonce les conditions et témoigne d’une ouverture à la reprise des pourparlers, c’est-à-dire à la fin de la stratégie de guerre urbaine du PKK.

La réponse indirecte du Congrès pour une société démocratique (DTK), qui sert d’organisation cadre regroupant les différents partis et initiatives kurdes, dont le Parti démocratique des peuples (HDP), a été la convocation d’un congrès extraordinaire le 27 décembre 2015 à Diyarbakır.

Tout en soutenant fermement la nouvelle stratégie de guerre urbaine du PKK, le congrès a produit un communiqué en quatorze points présentant un niveau significatif de décentralisation du pouvoir et de partage de la souveraineté comme un impératif pour avancer dans le règlement de la question kurde. Tout ou partie de ces points du communiqué peuvent faire l’objet de discussions et en feront l’objet dans le cadre du règlement politique de la question kurde. En réalité, le communiqué lui-même a également indiqué que ces points étaient ouverts au débat public.

Toutefois, le défaut majeur de ce congrès et du communiqué qu’il a produit est que les récents faits accomplis temporaires réalisés par le PKK au moyen de la force brutale y sont considérés comme « légitimes » et comme étant des gains « démocratiques ». En réalité, il n’y a pas si longtemps (le 30 août 2015), le co-président du HDP Selahattin Demirtaş a critiqué la déclaration d’autonomie par la force du PKK. Une méthode démocratique et un soutien social sont les conditions sine qua non pour atteindre légitimement des objectifs politiques.

Ces deux éléments sont de toute évidence absents de la stratégie récente du PKK. En particulier, en dépit de tous les appels du PKK, la participation de la société à la nouvelle stratégie du PKK est presque négligeable. Une partie importante de l’électorat kurde considère le PKK comme responsable de ces combats récents qui sèment le chaos dans la vie de chacun.

Malgré cela, le PKK semble estimer que plus ces affrontements dureront, plus les gens seront susceptibles d’oublier la raison pour laquelle tout ce désastre est arrivé en premier lieu. Au lieu de cela, ils se concentreront sur les résultats et les conséquences de ces affrontements. Le couvre-feu et les efforts du gouvernement pour rétablir l’ordre public dans les lieux occupés par le PKK auront un impact inévitablement négatif sur la vie des citoyens ordinaires. Le PKK semble croire qu’il peut capitaliser sur ce sentiment en retournant l’angoisse et la frustration croissantes du public contre le gouvernement.

C’est sur la psychologie politique que le PKK mise. Toutefois, les entretiens ayant été menés jusqu’ici avec les victimes de ces combats montrent que ce calcul n’est que partiellement valable. Si ces entretiens ont révélé une colère publique croissante à l’égard du gouvernement dans les secteurs touchés, ils n’ont toutefois reflété aucune sympathie envers le PKK pour avoir initié cette stratégie de guerre urbaine.

Au contraire, le public kurde semble considérer que le PKK est tout aussi responsables des souffrances qu’il endure actuellement. Le faible soutien public, qui a également été reconnu ouvertement par l’un des principaux dirigeants du PKK, Duran Kalkan, lequel a déploré l’apathie de la jeunesse kurde vis-à-vis de cette lutte récente, confirme ce point. Ceci montre également qu’alors que le public sait où diriger sa colère, il reste encore à savoir où celui-ci peut se tourner pour espérer échapper aux malheurs qu’il endure actuellement. Il est pertinent de penser que la majorité du public kurde qui subit les récents combats urbains traverse un flux émotionnel.

Dans ce contexte, le gouvernement doit veiller à ne pas accorder au PKK une victoire psychologique. La guerre actuelle voulue par le PKK manque de soutien public. La majorité de la population ne pense pas que la stratégie récente du PKK est justifiée. L’élément principal pouvant faire tourner la perception actuelle du public en faveur du PKK serait l’image des figures politiques kurdes persécutées et traitées injustement par l’État.

À cet égard, les poursuites engagées par les tribunaux de Diyarbakır et Ankara contre les co-présidents du HDP Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ sont mal conçues et contre-productives, tout comme le soutien du président Erdoğan à la levée de l’immunité parlementaire de ces figures politiques afin qu’elles puissent être traduites devant les juges.

Ce climat politique toxique qui prévaut à l’heure actuelle ne peut pas durer indéfiniment. D’une façon ou d’une autre, les pourparlers doivent reprendre. Il est crucial de ne pas brûler toutes les passerelles et d’épuiser tous les interlocuteurs possibles. Les canaux de communication doivent rester ouverts.

Parmi tous les acteurs kurdes, le HDP, malgré ses défauts et ses faiblesses, est celui qui dispose de la légitimité démocratique et du pouvoir politique. Il serait sage pour le gouvernement turc de maintenir le dialogue avec le HDP. Réciproquement, le HDP doit adopter une position plus responsable et s’efforcer de devenir davantage que le fidèle porte-parole du PKK.

- Galip Dalay est directeur de recherche au al-Sharq Forum et chargé de recherche sur la Turquie et les affaires kurdes au Centre d’études d’Al Jazeera.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : drapeau du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) accroché sur une barricade érigée par des militants kurdes armés, le 18 novembre 2015, dans le quartier de Sur, à Diyarbakır (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.