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Les nombreuses failles de l’offensive turque en Syrie

La Turquie ne peut pas alimenter l’insécurité à l’intérieur de la Syrie tout en s’attendant à une plus grande sécurité au sein de ses propres frontières
De la fumée s’élève de la ville frontalière de Ras al-Aïn, photographiée ici de la ville turque de Ceylanpınar dans la province de Şanlıurfa, le 9 octobre (Reuters)

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan s’est embarqué dans une manœuvre dangereuse en Syrie, avec la bénédiction de son allié américain de l’OTAN. Celle-ci risque selon toute vraisemblance de se retourner contre la Turquie et d’accroître sa propre insécurité, sans parler de celle de la Syrie.

L’interventionnisme turc en Syrie voisine – aux motifs très discutables de prévenir l’établissement d’un « corridor terroriste » le long des plus de 900 km de frontière avec la Syrie et de créer une « zone de sécurité » pour rapatrier des millions de réfugiés syriens – équivaut dans les faits à édifier une nation.

Le plan d’Erdoğan

Dévoilé en grande pompe au sommet de l’ONU cette année, le plan d’Erdoğan consiste à s’emparer d’un large pan du territoire syrien « s’étendant sur 460 kilomètres », selon la presse officielle turque, englobant la majorité sinon la totalité de la zone contrôlée par les Kurdes, notamment l’importante autoroute M4 reliant l’est et l’ouest de la Syrie.  

En cas de succès, la Turquie contrôlerait 80 % des ressources pétrolières et gazières de la Syrie, actuellement aux mains des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, sans parler des sources d’eau et de certaines des meilleures terres agricoles de Syrie.

L’opération Source de paix fait suite à la campagne menée à Afrin en 2018 avec l’aide d’intermédiaires arabes qui ont commis d’innombrables atrocités contre la population locale

Bien sûr, ce n’est pas la première fois qu’un pays envahit un autre sous couvert de nobles intentions, rappelant l’opération américaine Liberté immuable en Afghanistan ou l’invasion de l’Iran par Saddam Hussein en 1980 visant soi-disant en partie à « libérer » les Arabes iraniens au Khouzistan, où se trouve la majeure partie du pétrole iranien. 

L’opération Source de paix fait suite à la campagne menée à Afrin en 2018 avec l’aide d’intermédiaires arabes qui ont commis d’innombrables atrocités contre la population locale, notamment de nombreux « déplacements forcés » d’après les organisations de défense des droits de l’homme.

Mais selon toute évidence, l’offensive d’Afrin, qui a entraîné la fuite de centaines de milliers de civils, n’était qu’une répétition générale pour le spectacle qui a débuté avec les incursions militaires turques à Ras al-Aïn et Tell Abyad.  Deux postes d’observation américains ont été évacués, marquant le feu vert de Trump à l’invasion turque, après avoir dupé les Kurdes en leur faisant enlever les fortifications en signe de leurs concessions à la Turquie.

Pas de retrait des États-Unis en Syrie

Tout d’abord, malgré le feu vert, les États-Unis ne sont pas sur le point de cesser totalement leurs activités en Syrie et de les remettre entre les mains de la Turquie.  

Il y a encore environ dix-huit bases et points d’opérations américains dans le nord de la Syrie, y compris deux bases aériennes, et rien n’indique que l’armée américaine ait l’intention d’exécuter le plan de retrait claironné par Trump, faisant ainsi de ce dernier un tour de passe-passe enveloppé dans un « rideau de fumée » qui, dans le même temps, satisfait le désir du président américain, menacé de destitution, de détourner l’attention de ses problèmes sur le plan national.

En conséquence, nous ne sommes pas plus près d’assister à un retrait réel des États-Unis de la Syrie, en dépit du conciliant battage médiatique américain, aujourd’hui que nous ne l’étions en décembre dernier lorsque Trump a fait son annonce initiale, qui a provoqué, peut-être délibérément, la démission du (récalcitrant) secrétaire à la Défense James Mattis.

En fait, par l’intermédiaire de ses intermédiaires au Congrès et d’autres, comme l’ancienne ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley, l’administration Trump a fait marche arrière au nom de la sauvegarde des Kurdes menacés, se procurant ainsi une justification opportune pour la poursuite de l’occupation illégale de certaines parties de la Syrie, en précipitant une crise qu’elle a fondamentalement créée.  

Un soldat américain passe près d’un véhicule militaire turc lors d’une patrouille conjointe américano-turque, près de Tell Abyad, en Syrie, le 8 septembre (Reuters)
Un soldat américain passe près d’un véhicule militaire turc lors d’une patrouille conjointe américano-turque, près de Tell Abyad, en Syrie, le 8 septembre (Reuters)

Après tout, Trump n’a cessé de déclarer que vaincre la menace du groupe État islamique (EI) était l’unique objectif des États-Unis en Syrie, un scénario désormais réécrit pour mettre en avant la défense des Kurdes, lesquels déplorent publiquement le « coup de poignard dans le dos » de l’Amérique.

Excellant dans l’art de l’ironie et de l’autocontradiction, l’administration américaine opère sur des voies parallèles en Syrie et n’a aucun scrupule devant tout signe d’incohérence, bien que l’objectif principal de garder un levier militaire plutôt indéfiniment, hérité de l’administration Obama, soit plutôt cohérente.

Les fantômes de l’État islamique

Ensuite, l’une des principales failles de la politique de la Turquie en Syrie est qu’elle néglige le fait que la sécurité est un processus à double sens. La Turquie ne peut pas alimenter l’insécurité à l’intérieur de la Syrie tout en s’attendant à une plus grande sécurité au sein de ses propres frontières.  

Rien n’indique que l’armée américaine ait l’intention d’exécuter le plan de retrait claironné par Trump

La « zone de sécurité » de la Turquie promet d’être un havre de paix et un tremplin contre Damas pour les différentes factions anti-régime actuellement entretenues par l’armée d’invasion de la Turquie, qui ont peu ou pas d’allégeance envers la Turquie et ont noué une alliance tactique avec Ankara tout en nourrissant leurs propres ambitions.  

Pire encore, les combattants mal gardés de l’EI dans les prisons kurdes, au nombre de 8 000 à 11 000, selon un récent rapport de l’ONU, sont maintenant prêts pour une évasion majeure, contrairement à la déclaration optimiste de la Maison-Blanche selon laquelle, dans la foulée de l’opération turque, la Turquie sera responsable des prisonniers de l’EI.

Un scénario plus probable dans le cas d’une invasion turque à grande échelle est que les soldats turcs arrivant dans les 30 centres de détention (comme le camp surpeuplé d’al-Hol) ne trouveront que les fantômes des combattants de l’État islamique qui vont les hanter pendant encore un certain temps. L’invasion malavisée de la Turquie sera une aide providentielle pour l’EI, qui est déjà en train de se préparer à faire son « retour ».

Une offensive imprudente

Enfin, autre faille majeure du plan de la Turquie en Syrie : il sous-estime la capacité des Kurdes aguerris à riposter et, peut-être un peu comme avec les Houthis au Yémen, à amener la guerre en territoire turc, probablement avec l’aide de Damas et Téhéran, qui a manifesté sa colère contre l’offensive imprudente d’Ankara en organisant des manœuvres militaires inopinées à la frontière turque.

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Du point de vue de Téhéran, quelle que soit la proximité des relations entre l’Iran et la Turquie, la Turquie n’en demeure pas moins un pays de l’OTAN qui empiète sur la souveraineté territoriale de l’allié stratégique de la Syrie, c’est-à-dire une ligne rouge absolue.

En conséquence, Erdoğan, qui est blâmé dans les médias iraniens pour ne pas avoir mis en œuvre le prétendu accord de Sotchi sur Idleb, suite au processus d’Astana visant à tracer une voie diplomatique pour l’avenir de la Syrie après le conflit, risque de faire dérailler la diplomatie trilatérale avec la Russie et l’Iran, qui jusqu’ici se portait bien.

En d’autres termes, l’hypothèse turque selon laquelle Ankara peut s’engager dans une violation flagrante de la souveraineté syrienne sans nuire au processus d’Astana est simplement une illusion égoïste qui doit être contredite par les ramifications négatives sur les affaires régionales ; ces dernières connaîtront probablement une « refonte régionale » des alliances avec la réconciliation des Kurdes avec (le très renforcé) Damas au lendemain de la « trahison » américaine et une détérioration irrémédiable des relations de la Turquie avec l’Irak et l’Iran.  

Il y a presque toujours des alternatives à la guerre et à la conquête. Comme l’a laissé entendre le président russe Vladimir Poutine lors de sa rencontre avec Erdoğan en janvier 2019, une alternative consiste à ressusciter l’accord d’Adana de 1998, qui peut être révisé en permettant une zone démilitarisée de 5 à 8 km le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie.  

Toutefois, tant que la Turquie continuera à jouer la carte de l’opposition contre Damas, il est peu probable que la Syrie revienne à l’accord d’Adana. L’action de la Turquie constitue une violation de la paix et de la sécurité internationales qui pourrait être sanctionnée par l’ONU.

- Kaveh Afrasiabi, titulaire d’un doctorat, est un ancien professeur de sciences politiques à l’université de Téhéran et l’auteur de plusieurs livres sur la politique étrangère de l’Iran. Ses écrits ont paru dans plusieurs publications en ligne et sur papier dont, entre autres, UN Chronicle, le New York Times, Der Tagesspiegel, le Middle East Journal, la Harvard International Review et The Guardian.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Kaveh Afrasiabi
Kaveh Afrasiabi, PhD, is a former political science professor at Tehran University and the author of several books on international affairs and Iran’s foreign policy. His writings have appeared on several online and print publications, including UN Chronicle, New York Times, Der Tagesspiegel, Middle East Journal, Harvard International Review, Bulletin of Atomic Scientists and The Guardian among others.