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L’État islamique mène sa dernière bataille pour le barrage

Si le barrage de Tabqa rompt, Raqqa sera submergée en quelques minutes et les inondations continueront en aval jusqu’en Irak

Ce pourrait être une victoire rapide, les forces de l’État islamique (EI) encore une fois contraintes de battre en retraite. Ou cela pourrait déclencher une catastrophe humanitaire et environnementale : un mur d’eau de plus de 50 mètres de haut tuant des milliers de personnes.

Au cours des derniers jours, les combats entre l’EI et les soldats des Forces démocratiques syriennes (FDS) – une alliance arabo-kurde soutenue par l’armée américaine – ont été intenses autour de Tabqa, site du plus grand barrage syrien et l’une des plus importantes bases aériennes du pays.

À l’heure actuelle, on ne sait pas qui contrôle quoi, mais il est essentiel que les FDS et les Américains remportent rapidement la bataille pour le barrage – au plus tard dans les quatre prochaines semaines

Le week-end dernier, les FDS ont pris le contrôle de la base aérienne et ses troupes ont avancé vers la ville voisine d’al-Thawra – anciennement al-Tabqa – et le complexe du barrage lui-même, selon certains rapports.

Cependant, ces rapports ont été très confus et souvent contradictoires : les médias kurdes affirment que le barrage est déjà complètement sous contrôle des FDS tandis que d’autres insistent sur le fait que l’EI est toujours à sa tête.

« À l’heure actuelle, on ne sait pas qui contrôle quoi, mais il est essentiel que les FDS et les Américains remportent rapidement la bataille pour le barrage – au plus tard dans les quatre prochaines semaines », a déclaré Tobias von Lossow, spécialiste des questions d’eau au Moyen-Orient auprès de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP).

« Nous n’en connaissons pas la cause, mais une des tours de contrôle du barrage a été gravement endommagée par un incendie », explique von Lossow.

« Au fur et à mesure de l’intensification des combats, les travaux d’entretien se raréfient. En attendant, le lac derrière le barrage est déjà à deux-tiers plein et continuera à se remplir davantage à mesure que l’eau s’écoule plus en amont, par-delà la frontière turque, avec un pic le mois prochain. »

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« Plus la bataille pour le barrage dure, plus il est probable qu’il soit rompu, que ce soit en conséquence d’une bombe perdue américaine, d’un entretien insuffisant ou par l’EI lui-même. Les conséquences d’un tel événement seraient immenses : la ville de Raqqa ainsi que les villes et villages en aval seraient submergés en quelques minutes et les inondations continueraient en Irak. »

Sous contrôle de l’EI depuis 2014

Ces derniers jours, l’EI a fait diverses déclarations sur l’état du barrage.

À un moment donné, le gouvernement syrien et l’EI ont déclaré que le barrage avait été gravement endommagé à la suite de frappes aériennes américaines. Ces déclarations ont été suivies par des signalements de personnes prises de panique cherchant à quitter le fief de l’EI, Raqqa, à 40 kilomètres à l’est de Tabqa.

Une capture d’écran, tirée d’une vidéo affichée sur un réseau social par l’agence de presse Amaq affiliée à l’État islamique le 27 mars 2017, montre une vue aérienne du barrage de Tabqa sur l’Euphrate (Reuters)

Par la suite, les responsables de l’EI ont insisté sur le fait qu’il n’y avait aucun danger au barrage et ont ordonné à la population de Raqqa de rester sur place.

Pour leur part, les forces américaines et kurdes ont nié que le barrage ait été endommagé, bien que des agences de presse aient affirmé que la principale salle de contrôle du complexe était hors service depuis trois jours et que, à un moment donné, une trêve dans les combats avait été observée pour que des ingénieurs puissent inspecter les installations.

Le barrage de Tabqa, également connu sous le nom de barrage de l’Euphrate, a été construit avec l’ingénierie et l’aide financière de ce qui était alors l’Union soviétique à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

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Le barrage fait plus de 4 kilomètres de long et 60 mètres de haut. Conçu pour fournir de l’eau et de l’électricité à une grande partie de la population syrienne, Tabqa n’a jamais réussi à atteindre ses objectifs opérationnels.

Le lac al-Assad – rebaptisé lac de la révolution par Google en 2014 – qui alimente le barrage, couvre près de 650 kilomètres carrés. Plus de 4 000 familles ont dû être déplacées lorsque le lac a été créé.

L’EI contrôle le barrage de Tabqa depuis 2014. Bien qu’il ait perdu le contrôle d’une grande partie du terrain le long des rives du lac al-Assad, on pense qu’un groupe de 400 à 500 combattants endurcis se trouve dans et autour du complexe du barrage.

Selon certains rapports, plusieurs hauts responsables de l’EI, ainsi que des otages de premier plan sont enfermés dans et autour du barrage.

Des ingénieurs, des journalistes et des soldats des Forces démocratiques syriennes (FDS) se mettent à couvert après le bombardement par l’État islamique de positions tenues par les FDS sur le barrage de Tabqa le 29 mars 2017 (Reuters)

« Daech a rencontré des difficultés avec le fonctionnement du barrage et – dans un accord mutuel avec Damas – des ingénieurs du gouvernement syrien ont été impliqués dans l’entretien », déclare von Lossow.

« Comme dernière mesure désespérée, Daech pourrait utiliser le barrage comme une arme et le rompre, mais alors la retraite du groupe, vers l’aval de l’Euphrate, serait bloquée. Toute brèche détruirait également le barrage de Baath, plus petit, à 18 kilomètres en aval de Tabqa. »

« Il est intéressant que Daech ait accusé les frappes aériennes américaines des dommages causés au barrage – peut-être cherche-t-il à rejeter le blâme si quelque chose tourne sérieusement mal. »

À un moment donné, l’EI a eu le contrôle de plusieurs barrages en Syrie et en Irak, y compris le barrage de Mossoul sur le Tigre, la plus grande de ces installations en Irak. Cela a donné au groupe une énorme influence, lui permettant de réguler l’approvisionnement en eau et en électricité sur de vastes portions de territoire.

L’EI a aujourd’hui perdu le contrôle de tous les barrages qu’il contrôlait autrefois en Irak ; les barrages de Tabqa et de Baath en Syrie sont – pour l’instant – les seuls qu’il contrôle toujours.

Kieran Cooke, ancien correspondant à l’étranger pour la BBC et le Financial Times, collabore toujours avec la BBC et de nombreux autres journaux internationaux et radios.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un combattant des FDS près de l’Euphrate en Syrie au début du mois (Reuters).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.