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Les affaires de mœurs, la technique du régime marocain pour faire taire les voix critiques

Plusieurs éléments jettent le trouble dans l’arrestation de Soulaiman Raissouni, la troisième dans un même journal connu pour son franc-parler à l’égard de Mohammed VI
Le 25 mai, la justice marocaine a placé en détention préventive le rédacteur en chef du quotidien indépendant Akhbar al-Yaoum, Soulaimane Raissouni, 48 ans, soupçonné d'agression sexuelle (AFP)
Le 25 mai, la justice marocaine a placé en détention préventive le rédacteur en chef du quotidien indépendant Akhbar al-Yaoum, Soulaimane Raissouni, 48 ans, soupçonné d'agression sexuelle (Twitter)

La récente arrestation de Soulaiman Raissouni, rédacteur en chef du quotidien critique Akhbar al-Yaoum, le 22 mai à Casablanca, suscite bien des interrogations.

Le journaliste est le troisième membre de l’équipe de ce journal à se faire appréhender de manière spectaculaire par la police, après Taoufik Bouachrine, le fondateur de ce média, qui purge actuellement une peine de quinze ans de prison, et sa propre nièce et consœur Hajar Raissouni (arrêtée en août 2019, condamnée dans une affaire d’avortement illégal et finalement graciée), qui a fait l’année dernière la une de la presse internationale.

Pour le moment, seuls Reporters sans frontières (RSF), l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et le Forum de la modernité et de la démocratie sont montés au créneau pour dénoncer une énième machination politique afin de martyriser encore plus ce quotidien et le pousser à la fermeture en le privant de ses têtes pensantes.

Les organisations internationales de défense des droits de l’homme restent étrangement muettes et n’ont pas encore manifesté leur réprobation, comme si, à l’ère du MeToo, elles étaient tétanisées par certaines accusations plus que par d’autres.

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Il faut dire que le régime de Mohammed VI a commencé à faire preuve ces dernières années d’une audacieuse métamorphose en matière de méthodologie pour faire taire les dernières voix qui osent le questionner.

Soulaiman Raissouni a-t-il violé ou tenté de violer un homosexuel chez lui à Casablanca en 2018, c’est-à-dire il y a presque deux ans, comme le prétendent le plaignant « Adam Muhammed », un nom d’emprunt, la police et le parquet de Casablanca ?

À première vue, il est difficile d’affirmer ou d’infirmer cette accusation quand on n’a pas été présent, mais la cause paraît entendue pour le parquet et la presse habituelle du lynchage et de la diffamation, ainsi que quelques voix isolées pour qui tout mâle est forcément coupable de quelque chose.

Pourtant, à y regarder de plus près, en s’intéressant aux faits et en écartant les présuppositions et les hypothèses intéressées, plusieurs éléments jettent le trouble sur cette accusation.

Opération hollywoodienne

Premier point. Tous les journalistes d’Akhbar al-Yaoum qui ont été arrêtés ces derniers temps l’ont été pour des affaires dites de « mœurs ».

Taoufik Bouachrine l’a été pour « viol » et « trafic d’êtres humains », Hajar Raissouni pour « avortement illégal » et Soulaiman Raissouni pour « attentat à la pudeur, avec violence et séquestration ».

Si on joint à cette liste le cas de Hicham Mansouri, un formateur en journalisme d’investigation, dont la porte d’appartement a été défoncée par la police sans mandat en 2015 et qui a été incarcéré pendant dix mois pour « participation à une relation adultère » avant un exil en France, on a l’étrange sensation que le régime est devenu friand en affaires sexuelles.

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Deuxième point. Soulaiman Raissouni a été arrêté dans la rue par une escouade de la police composée de quinze agents, alors qu’une convocation portant la mention habituelle « pour une affaire urgente vous concernant » l’aurait conduit jusqu’au poste de la maréchaussée sans avoir à déranger la quiétude d’un si grand nombre de membres des forces de l’ordre.

À la rigueur, deux ou trois policiers auraient suffi pour l’interpeller. Le nombre important de policiers pour arrêter un suspect, quarante pour Taoufik Bouachrine, une dizaine pour Hajar Raissouni et une quinzaine pour le rédacteur en chef d’Akhbar al-Yaoum, comme si ce quotidien, qui traverse de graves difficultés financières, était une cellule terroriste, attire l’attention.

Troisième point. Comment se fait-il que les médias du régime aient deviné la date et l’heure de l’arrestation de M. Raissouni, certains d’entre eux ayant dépêché deés journalistes pour filmer la scène de la détention ?

Quatrième point. Soulaiman Raissouni n’a pas été arrêté en état de flagrant délit. Or, le parquet et la police ont décidé de monter une opération hollywoodienne de capture parce qu’un faux profil Facebook d’un homme utilisant l’alias d’« Adam Muhammed », se revendiquant « homosexuel marocain », a publié un post le 14 mai dans lequel il a décoché de graves accusations contre le journaliste.

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Celui-ci lui aurait sauté dessus en 2018 dans son appartement casablancais « pour assouvir ses penchants sexuels ». Tout est possible bien entendu et personne n’est au-dessus de la loi (retenons bien ce concept !), mais la présumée victime n’apporte aucune preuve, aucun témoin, aucun enregistrement vidéo ou sonore alors que nous sommes à l’ère de la tablette, ni même aucune de ces expertises médicales spécifiques dont raffole la brigade des mœurs quand elle veut faire tomber un homosexuel, un pédophile ou une femme ayant subi un « avortement illégal ».

De plus, aucune plainte n’a été déposée en 2018. Cet homme, que la police a facilement identifié, a été convoqué sans l’avoir demandé alors que les commissariats et les tribunaux marocains regorgent de plaintes et d’affaires non traitées par manque de personnel ou d’intérêt.

Par ailleurs, c’est seulement après l’arrestation du journaliste qu’« Adam Muhammed » s’est décidé à porter plainte.

Cinquième point, le plus significatif. C’est le parquet qui s’est autosaisi de l’affaire après avoir, soi-disant, lu les posts d’« Adam Muhammed » sur Facebook.

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Vieille ficelle

Sixième point. C’est une question que se posent tous ceux qui sont quelque peu respectueux des règles de droit : n’aurait-il pas mieux valu avant cet hallali auditionner premièrement la présumée victime, prendre le temps d’enquêter sur cette affaire, réunir des témoignages et des preuves avant de convoquer le présumé victimaire et si besoin procéder à son arrestation ?

Septième et dernier point. Pourquoi le déclarant et certains avocats de l’accusation parlent-ils de « multitude de plaintes », alors qu’il n’en est rien, et tentent, à l’heure où cette chronique est écrite, de joindre d’autres femmes au dossier ? Pour faire plus gros et donner de la consistance à un dossier qui repose uniquement sur la parole d’une personne ? Vieille ficelle.

Sauf coup de théâtre, quelles premières conclusions peut-on tirer de ces premiers éléments ?

Qu’au Maroc, n’importe qui peut être arrêté et encellulé sur la base d’une simple accusation verbale ou écrite, vraie ou fausse, sur un simple soupçon, alors qu’en droit marocain, il faut des preuves pour traîner quelqu’un dans la boue de la justice et que la détention reste une mesure exceptionnelle.

Si le royaume du Maroc n’était pas régulièrement (du moins publiquement) choyé et valorisé par certaines chancelleries occidentales, qui ont besoin de son concours pour les affaires d’immigration clandestine ou de terrorisme islamiste, on pourrait se croire dans une république bananière latino-américaine du XXe siècle dirigée par un affreux galonné aux allures ubuesques ou dans une monarchie moyenâgeuse où sévit la lettre de cachet.

Pour ceux qui assurent, comme le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM), faire confiance à la justice marocaine, voici un exemple type, parmi des dizaines d’autres, qui affirme le contraire.

En 2017, la journaliste Saloua Bouchaib a accusé le directeur général de la deuxième chaîne de télévision marocaine 2M, Salim Cheikh, de « viol ». Elle a aussi utilisé les réseaux sociaux pour propager ses graves accusations.

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Contrairement à « Adam Muhammed », Saloua Bouchaib a publié des conversations, des appels téléphoniques et même les suppliques inquiètes de M. Cheikh. Évidemment, cela ne présuppose rien sur la culpabilité ou l’innocence de l’intéressé.

Mais bizarrement, ni le parquet de Casablanca, ni la Brigade nationale de police judiciaire (BNPJ), devenue ces dernières années une police des mœurs bis, ne se sont saisis de l’affaire en dépit d’un grand battage médiatique.

Le parquet s’est inscrit aux abonnés absents et la police a fait la sourde oreille. Aucune escouade de police ne s’est rendue à la maison du suspect pour l’arrêter. C’est seulement quand ce dernier a déposé plainte pour « diffamation » que la machine s’est mise en branle pour harceler la journaliste.

Un beau matin, une convocation policière portant la mention « affaire urgente vous concernant » est arrivée au domicile de la journaliste. Depuis, elle vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Paradoxal, non ? Mais il y a d’autres paradoxes dans cette affaire. « Adam Muhammed » est soutenu par le parquet, la police et les médias du régime, généralement peu tendres envers la communauté homosexuelle dans ce pays (surtout quand les homos sont marocains et pauvres).

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Il s’en prend aussi de manière véhémente à l’AMDH, une des très rares organisations de défense des droits de l’homme dans le monde arabo-musulman qui non seulement défend les gays, mais appelle ouvertement à l’abrogation de l’article 489 du code pénal qui rend passible de trois ans de prison ferme toute pratique de l’homosexualité.

Faut-il rappeler qu’en 2007, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Chakib Benmoussa, actuel président de la Commission spéciale sur le modèle de développement, avait traité du haut de la tribune de la Chambre des représentants les homosexuels marocains de « pervertis sexuels » ?

Se souvient-on qu’en 2015, l’hebdomadaire Maroc Hebdo, proche de certains cercles musclés, avait publié en une de son numéro un menaçant « Faut-il brûler les homos ? » ?

Enfin, sait-on qu’en 2019, l’Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et intersexes (ILGA) a recensé 170 homosexuels arrêtés au Maroc ?

Non, Soulaiman Raissouni n’est pas au-dessus des lois. Mais les autres non plus. Qu’ils soient directeur général d’une chaîne de télévision d’État, responsable politique ou policier.

Que la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN), qui incarne la loi et l’ordre, nous explique pourquoi les plaintes visant des policiers sont systématiquement classées quand le plaignant est journaliste, activiste ou politicien indocile.

Qu’elle nous dise aussi pourquoi en 2014, à Paris, son directeur général a fui ses collègues français venus lui remettre une convocation urgente pour se rendre chez une juge parisienne pour des faits de « torture » et a traversé la frontière hispano-française en fraude.

Oui, tous les Marocains, et pas seulement les quidams et les dissidents, doivent être soumis à la loi, et tous doivent être traités de la même manière, avec équité et justice.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.  

Ali Lmrabet
Ali Lmrabet est un journaliste marocain, ancien grand reporter au quotidien espagnol El Mundo, pour lequel il travaille toujours comme correspondant au Maghreb. Interdit d’exercer sa profession de journaliste par le pouvoir marocain, il collabore actuellement avec des médias espagnols et francophones et prépare une thèse de doctorat sur l'histoire du Maroc.