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Maroc : un discours sur l’unité nationale pour masquer la crise du régime ?

Alors que ce 18 novembre marque le 64e anniversaire de l’indépendance du Maroc, des patriotards prorégime surenchérissent sur le degré d’appartenance à la nation. Une manœuvre idéologique pour camoufler une crise de confiance dans les institutions ?
Des milliers d’Ultras Winners (les supporteurs du Wydad Athletic Club, ici lors de la victoire du club en quart de finale de la CAF en 2017) ont organisé, le 6 novembre, une marche vers le complexe sportif Mohammed V de Casablanca, au rythme de chansons patriotiques, tout en brandissant le drapeau national et le portrait du roi, à l’occasion du 44e anniversaire de la Marche verte (AFP)

Le sociologue français Émile Durkheim laissait entendre que le drapeau, considéré comme le totem des sociétés contemporaines, est un simple signe tenant lieu de la force collective. Toutefois, un usage idéologique démesuré de la portée symbolique de l’emblème national serait symptomatique d’une crise de légitimité du pouvoir.

Il est vrai que tout geste de profanation d’un drapeau national est condamnable. Mais cela ne justifie pas pour autant l’emballement frénétique de tout un système politico-médiatique, laissant entendre que les opposants au régime sont des traîtres qui pourraient menacer l’« unité nationale ».

Le 26 octobre à Paris, lors d’un rassemblement en soutien aux détenus du hirak du Rif, une femme a brûlé un drapeau marocain.

Quelques heures après, les organes de la presse se sont empressés de publier la photo de la femme en question, avant même qu’une enquête policière ne soit ouverte. Ce qui a entraîné un amalgame entre l’embrasement du drapeau marocain et les ambitions supposées séparatistes des activistes du hirak qui brandissent le drapeau communautaire rifain. 

Le mal aura déjà été fait. La profanation de l’emblème national semble avoir réduit à une peau de chagrin l’espoir de voir le dossier du hirak sortir de l’impasse.

Cette fois-ci, la « guerre des drapeaux » est réellement engagée, attestant de l’enlisement d’un conflit identitaire opposant, d’un côté, les héritiers présupposés de la république de l’émir Abdelkrim al-Khattabi (figure militaire de la résistance contre l’occupation espagnole et française) et de l’autre, la monarchie alaouite qui tend à pérenniser son pouvoir. 

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Ce fut là, sans aucun doute, la réponse politique du pouvoir à la demande révoltée de Zefzafi, il y a de cela quelques mois, de rompre l’allégeance au monarque et renoncer à la nationalité marocaine.

Conscients de l’enjeu de la situation, Zefzafi et les familles des détenus, dans l’association « Thafra pour la fidélité et la solidarité », se sont vite désolidarisés de cette femme et du groupe radicalisé qui a brûlé un drapeau marocain.

En France, un petit groupe de patriotards a observé un sit-in devant l’ambassade du Maroc en France. D’autres, plus zélés, ont appelé à l’organisation, le 16 novembre, d’une marche de solidarité en vue de dénoncer l’embrasement d’un drapeau marocain. D’autres encore ont décidé d’aller plus loin en vue d’entamer des poursuites judiciaires contre la femme impliquée dans cette affaire.

C’est dire toute la sensibilité qui entoure la question de l’identité nationale, en particulier alors que le 6 novembre, le roi a prononcé un discours à l’occasion de la célébration du 44e anniversaire de la Marche verte. D’ailleurs, lors de son allocution, le roi a rappelé que le Sahara occidental est une question d’intégrité territoriale qui figure au sommet des priorités politiques du royaume.

Griserie patriotique

Ce qui explique d’ailleurs la griserie patriotique du makhzen autour de la profanation d’un drapeau marocain en France. Plus que jamais secoué par les mouvements de protestations, le régime de Mohammed VI tente par tous les moyens de prendre sa revanche sur les activistes rifains.

Dans un enregistrement audio de Nasser Zefzafi, divulgué début novembre, le leader du hirak déclare avoir fait l’objet de torture et de maltraitance de la part des autorités. Interpellée par la gravité des propos, l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) a demandé à ce qu’une investigation soit ouverte afin de vérifier les accusations proférées par le leader du hirak. Des accusations qui ont été d’ailleurs en partie confirmées dans un rapport « disparu » commandé par le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) en 2017.

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De son côté, la réaction de la Délégation générale de l’administration pénitentiaire et la réinsertion (DGAPR) ne s’est pas fait attendre. Tout d’abord, dans un communiqué, datant du 4 novembre, le délégué général, Mohamed Salah Tamek, a démenti les manquements ou usages dénoncés par les détenus du hirak à la prison de Ras El Ma.

Ensuite, il a laissé entendre que les activistes rifains étaient mal placés pour donner des leçons, alors qu’ils ont déjà demandé à l’État à être déchus de leur nationalité. Un discours maladroit et stigmatisant qui nous rappelle, curieusement d’ailleurs, les propos déplacés tenus par le gouvernement de Saâdeddine el-Othmani, lorsqu’il a qualifié les activistes rifains de « séparatistes ».  

Et si comme cela ne suffisait pas, la DGAPR a décidé de sévir contre ceux que le makhzen considère comme des « dissidents ». Le lundi 4 novembre, Tamek a donné des ordres pour que des détenus de la prison de Ras El Ma à Fès soient mis au cachot pendant 45 jours et privés de visite.

Pendant ce temps-là, de nombreux activistes rifains ont entamé une grève de la faim. Prenant acte de cette situation désastreuse, les familles des détenus ont décidé de manifester, le vendredi 8 novembre, devant le siège de la DGAPR à Rabat.   

Le patriotisme d’État ne se limite pas à l’instrumentalisation de l’administration et des corps de l’État. Dans un courrier adressé aux directeurs des académies régionales, datant du 6 septembre 2017, le ministre de l’Éducation nationale de l’époque, Mohamed Hassad, a ordonné que l’hymne national soit chanté dans chaque établissement du royaume. Dans cette lettre, on peut lire notamment ceci : « L’hymne national interpelle un sentiment patriotique, d’amour pour la patrie, de fierté vis à vis à l’identité nationale et d’attachement à ses valeurs. »

Fin septembre, un lycéen a été arrêté en classe pour avoir « déformé » l’hymne national à Ksar el-Kébir suite à une plainte déposée par le directeur de l’établissement. En s’attaquant à un mineur, l’école publique marocaine a suscité la colère de l’opinion publique, scandalisée par l’intervention des forces de l’ordre pour déterminer du degré du patriotisme des élèves !     

L’exaltation patriotique s’est propagée même au domaine artistique et musical. Alors que certains croyaient que le mouvement du 20 Février était mort et enterré. Voilà qu’un trio de rappeurs underground surgit de nulle part pour rappeler que la réalité est bel et bien différente.

Empruntant la voie du rappeur Mouad Belghouat, alias Al-Haqad (l’enragé), actuellement exilé en Belgique, les trois rappeurs trash (Laz’ar, Lagnaoui et Ould Lagriya) ont choisi d’intituler leur morceau « Sawt achaâb » (la voix du peuple) et ce, en signe de solidarité avec le mouvement du 20 Février qui défend le même slogan politique.

Dans le clip, qui a généré plus de 8 millions de vues sur YouTube, les rappeurs révoltés dénoncent crûment le pouvoir totalitaire du roi et la marginalisation des Marocains délaissés dans la misère et le désespoir.

Pour éviter énième scandale, cette fois-ci, les autorités ont décidé de réagir malicieusement en arrêtant l’un des trois rappeurs, Lagnaoui, qui serait déjà impliqué dans une affaire pour outrage et insulte à l’encontre d’un policier. 

Après les rappeurs, les supporteurs

La chanson « Sawt achaâb », devenue l’« hymne des opprimés » au Maroc, va se propager dans les milieux des supporteurs ultras. L’hymne du club du Raja, intitulé « Fi bladi dalmouni » (injustice dans mon pays), est même devenu le slogan des manifestants algériens.

Redoutant la propagation du « rap engagé », le régime a tenté d’endiguer cette mouvance protestataire.

À l’occasion du match qui a opposé le Wydad Athletic Club (WAC) à l’Ittihad de Tanger, le 6 novembre, les supporters ultras du WAC ont ainsi été mis à contribution pour participer à la célébration du 44e anniversaire de la Marche verte.

Sauf que le patriotisme est un sentiment qui ne s’impose pas, sinon il devient foncièrement contre-productif et se transforme en un nationalisme aigri

Réunis par le slogan « Le Maroc avant tout », des milliers d’Ultras Winners (les supporteurs du WAC) ont organisé une marche festive vers le complexe sportif Mohamed V, au rythme de chansons patriotiques, tout en brandissant le drapeau national et le portrait du roi.

À l’époque du patriotisme d’État et du discours propagandiste sur l’unité nationale, le régime de Mohammed VI puise dans ses réserves pour entretenir en vain le mythe de l’« exception marocaine ».

Pour ce faire, les conseillers du prince s’évertuent à réinventer des formules idéologiques qui puisent dans le référentiel identitaire de la nation : tantôt, ils font appel à l’histoire de la dynastie alaouite, à la descendance du prophète et à la lutte nationaliste pour l’indépendance. Tantôt, ils prônent la « spécificité » de la culture et de la civilisation marocaine, tantôt ils prônent le rite sunnite malékite et le statut sacré de commandeur des croyants.

Sauf que le patriotisme est un sentiment qui ne s’impose pas, sinon il devient foncièrement contre-productif et se transforme en un nationalisme aigri qui tend à juxtaposer l’adhésion à une patrie avec la loyauté à un régime politique (Ernest Gellner).

Pour s’en sortir, Jürgen Habermas propose un « patriotisme constitutionnel » qui devrait dissocier l’identité commune de la citoyenneté. Dans le royaume chérifien, c’est plutôt le « particularisme culturel » qui préside à l’émergence d’un universalisme démocratique. Et ce n’est certainement pas l’emblème national qui y changera quelque chose !

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015). Aziz Chahir is a doctor of political science and research professor in Salé, Morocco. In particular, he works on issues related to leadership, political elite training and governability. He is also interested in the processes of democratization and secularization in Arab-Islamic societies, identity conflicts (the Amazigh cultural movement) and issues related to forced migration. An international consultant and associate researcher at the Jacques-Berque Center in Rabat, and secretary-general of the Moroccan Center for Refugee Studies (WCRC), he is the author of Who Governs Morocco: Sociological Study on Political Leadership (L'Harmattan, 2015).