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Rompre l’allégeance au roi : le geste si symbolique des leaders du hirak 

Alors que Mohammed VI tente de mettre les jeunes au cœur de ses préoccupations, du moins dans son discours, voilà que les leaders du hirak du Rif veulent se défaire de leur allégeance au roi
Le leader du Hirak du Rif, Nasser Zefzafi et ses compagnons en prison ont décidé de défier l'autorité même du roi Mohammed VI (Reuters)

Dans une vidéo live diffusée sur Facebook, le père de Nasser Zefzafi, en présence des membres des familles de six leaders de la contestation populaire dans la région du Rif, a fait savoir qu’« une demande officielle [avait] été envoyée par les détenus au ministre de la Justice et au président du ministère public leur réclamant la déchéance de la nationalité marocaine », en ajoutant qu’il ne fallait pas prendre cette demande à la légère.

À la première lecture de la lettre de Nasser Zefzafi, on peut légitimement s’interroger sur la légalité de cette réclamation de déchéance de la nationalité. À cette question, la loi répond de manière claire : les cas de figure pour la perte de la nationalité marocaine, tels qu’ils sont présentés dans le Code de la nationalité marocaine de 1958, ne s’appliquent pas aux six détenus politiques du hirak du Rif.

Posted by Ahmed Zefzafi on Friday, August 23, 2019

Message du père de Nasser Zefzafi, Ahmed, posté sur Facebook, annoncant que les leaders du hirak réclament la déchéance de la nationalité marocaine

Mais là n’est pas le plus important. Ce qui compte dans la manœuvre de Nasser Zefzafi c’est, avant tout, la portée politique, hautement symbolique, de la demande de déchéance qui recèle un acte de défiance au roi et à son autorité politico-religieuse.

Les dernières annonces remontent à 2015 : trois demandes de déchéance de la nationalité marocaine ont été présentées aux autorités. Elles concernaient la militante pro-Polisario Aminatou Haidar, le boxeur Zakaria Moumni et le juge sahraoui Mohamed Kandil.

Avant cela, en 2010, Ahmed Benseddik, proche du sérail et ex-responsable d’une filiale de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), a révoqué la bay’a envers Mohammed VI en raison de la prévarication de son régime.

Un acte de défiance face au monarque

Historiquement, les oulémas s’accordent sur l’importance de l’acte d’allégeance et le devoir de la communauté des musulmans de le respecter, sauf dans le cas où le sultan ne remplit pas son contrat moral envers ses sujets.

Ce fut le cas notamment début du XXe siècle, lorsque les oulémas décidèrent de rompre leur lien d’allégeance envers le sultan Moulay Abdelaziz, qui manqua à ses devoirs de protéger le royaume, et d’accorder leur soutien au sultan Moulay Abdelhafid.

Les oulémas ont toujours considéré les personnes qui rompaient leur lien d’allégeance au sultan comme des hérétiques

Ce qui n’a pas empêché ce dernier, pour autant, d’abdiquer en acceptant de signer l’accord du protectorat en 1912.

Dans un autre registre, il faut noter que dès l’avènement de la dynastie alaouite, début du XVIIe siècle, les oulémas ont toujours considéré les personnes qui rompaient leur lien d’allégeance comme des hérétiques infidèles à combattre pour éviter de semer la division (fitna).

Le précédent Zefzafi 

Renoncer à sa nationalité marocaine, au-delà de l’acte juridique et procédural que cela représente, pourrait être considéré comme un acte de défiance, à peine voilé, remettant en question le pouvoir religieux du sultan.

Pour mémoire, Nasser Zefzafi n’en est pas à son premier coup d’essai. Fin avril 2017, le leader du hirak du Rif avait interrompu l’imam de la mosquée Mohammed V à Al Hoceïma. « Est-ce que les mosquées sont faites pour Dieu ou le makhzen ? » s’était-il écrié, selon une vidéo de l’incident, diffusée sur la toile. Accusé d’avoir tenu un « discours provocateur » qui tendait à « semer le trouble » dans la mosquée, Zefzafi avait justifié sa réaction, à juste titre d’ailleurs, en expliquant que le discours de l’imam insistait sur le devoir des fidèles de se mobiliser contre les manifestants.

Cette fois-ci, le leader du Mouvement a décidé de s’attaquer directement au roi en remettant en doute l’autorité de ce dernier en tant que « grand imam » (al-imam al-a’dam) et « commandeur des croyants » (amir al-mouminine).

Cela étant dit, les vraies raisons qui ont incité les leaders du hirak du Rif à renoncer à leur nationalité marocaine et à rompre le lien d’allégeance au roi sont probablement diverses et variées.

Cette demande de déchéance de la nationalité marocaine et la révocation de l’allégeance sont des signes révélateurs du manque d’adhésion à la monarchie, lié à l’injustice ressentie face à ce régime dont la dérive autoritaire est pour le moins dangereuse.

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Concrètement, cela nous pousse à nous demander : comment un mouvement populaire de protestation pacifique peut-il faire autant de mal au régime de Mohammed VI, qui se présente comme un « exemple de stabilité et un havre de paix, de droits et de libertés » dans toute la région ?

Comment expliquer l’acharnement politico-médiatique du pouvoir contre de jeunes activistes qui se sont trouvés acculés à rejeter leur nationalité et à rompre leur lien d’allégeance avec le roi, alors qu’ils protestaient pour dénoncer les inégalités socioéconomiques et la marginalisation de la région du Rif ?     

Crispation identitaire 

Il n’est pas exagéré de voir dans la crise politique du Rif l’émanation socioculturelle d’un conflit identitaire qui a fortement marqué l’histoire du royaume.

La question d’une « identité nationale » homogénéisante par rapport à des identités locales étouffées, stigmatisées, voire même marginalisées, revient actuellement au devant de la scène politique. Et pour cause : depuis le protectorat français, les rapports entre les leaders nationalistes rifains et le Palais n’ont jamais été au beau fixe.

L’animosité entre le sultan et l’émir Abdelkrim al-Khattabi, qui fonda sa République en 1921, reste encore gravée dans les mémoires des Marocains. Après l’indépendance, les populations rifaines garderont les séquelles des répressions violentes de la sanglante révolte du Rif (1957-1958).

Photo (datant de février 1948) d’Abdelkrim al-Khattabi, ancien chef (avec son frère) de la rébellion dans le Rif (AFP)

L’acte de Zefzafi de demander la déchéance de la nationalité marocaine et le rejet du lien d’allégeance est certainement une tentative mûrement réfléchie, visant à inscrire la crise politique du Rif dans le cadre d’une « altération identitaire » profonde où la question du « nous » (Rifains opprimés) face à « eux » (le roi et ses élites) est désormais posée avec acuité sur la place publique.   

Mais l’aspect historique et identitaire n’est certainement qu’un élément parmi beaucoup d’autres qui pourraient nous aider à comprendre la crispation de la situation politique actuelle dans la région du Rif.   

Pacifisme du hirak du Rif 

Tout d’abord, rappelons que la contestation populaire dans le Rif n’est pas un mouvement qui prône la violence. Bien au contraire, les populations rifaines organisaient des manifestations pacifistes, qui appelaient les autorités à un dialogue constructif et les protestataires à la retenue, afin d’éviter tout affrontement avec les forces de l’ordre.

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Malgré cela, de nombreux manifestants ont été harcelés, violentés et même arrêtés et jugés injustement dans le cadre de procès expéditifs et éminemment politiques.

Devant le refus des autorités de prendre en considération l’esprit civique et le caractère pacifique des manifestations, les leaders du hirak exprimaient ainsi une frustration sociale, tout à fait légitime, qui semble avoir motivé leur décision de demander la déchéance de leur nationalité marocaine.

La répression violente du mouvement du Hirak semble avoir nourri un sentiment de désespoir parmi les leaders de la contestation populaire.

La violence des autorités à l’encontre des populations rifaines remonte à des enlèvements de certains manifestants et le classement des affaires des martyrs du 20 février 2011 à Al Hoceima.

Elle est surtout liée à la mort tragique du martyr Mouhcine Fikri, broyé tragiquement dans un camion poubelle.

Le délégué interministériel aux droits de l’homme a même déclaré, tout récemment, que « lors des manifestations populaires dans la région du Rif, ce sont les forces de l’ordre qui auraient fait l’objet de violences de la part de groupes de manifestants ‘’non identifiés’’ ».

Quant au roi Mohammed VI, il semble avoir choisi l’option sécuritaire pour espérer mater le mouvement de protestation du Rif.

La répression violente semble avoir nourri un sentiment de désespoir parmi les leaders de la contestation populaire

Il se dit même que la mise à l’écart du puissant général Hosni Benslimane serait due à son engagement contre la répression des protestations dans la région du Rif.

Dans certains de ses discours, Mohammed VI a même salué « le travail remarquable des forces de l’ordre et l’engagement des sécuritaires dans le maintien de la paix dans la région ». Et comme si cela ne suffisait pas, le wali la région Tanger-Tétouan, Mohamed Yacoubi, a été même promu au poste de wali de la région de Rabat.

Résignation des « élites médiatrices » 

Après la montée des protestations en 2017 dans la région du Rif, les autorités publiques se sont trouvées face à face des manifestants. Les représentants de l’État, en la personne du wali de la région Tanger-Tétouan et du procureur du roi, se sont trouvés acculés à descendre négocier avec les leaders du hirak, en l’absence d’élites politiques et de représentants de la société civile.

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La démission des partis politiques, à commencer par les parlementaires et les conseillers communaux, a obligé d’ailleurs le wali de la région Tanger-Tétouan, à discuter avec les activistes, parmi lesquels un certain Nasser Zefzafi.

es manifestants avaient justement dénoncé la démission des partis qu’ils désignaient par le mot « boutiques politiques » (adakakine assiyassiya). Ils appelaient surtout à ce que les têtes de la corruption et les trafiquants de drogue qui jouissent de l’impunité et la de compromission de certains responsables de l’État et de quelques chefs de partis.

Le leader du mouvement avait appelé la classe politique à assumer ses responsabilités, à commencer par le président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Ilias el-Omari, d’origine rifaine, qui a préféré quitter le territoire après l’éclatement des manifestations.

Entre-temps, l’État s’est évertué à chercher des canaux de communication avec les leaders du hirak afin d’endiguer l’élan de solidarité autour du mouvement de contestation populaire dans le Rif.

Piqué au vif, le régime tente par tous les moyens de discréditer les leaders du hirak, allant parfois même jusqu’à essayer de les obliger à solliciter la grâce royale. Le pouvoir en place aurait même conduit, subrepticement, sous l’égide du conseiller royal, Fouad Ali el-Himma, des médiations secrètes visant à désamorcer la crise du Rif.

On parle ainsi de plus en plus d’une « intermédiation avortée » menée par le publicitaire et homme du sérail, Noureddine Ayouch, qui aurait eu des entretiens infructueux à la prison d’Oukacha avec Nasser Zefzafi, leader du mouvement et ses codétenus.

Un parent des leaders du hirak incarcérés porte une affiche sur laquelle est écrit : « prison marocaine » lors d’un procès, à l’extérieur du tribunal, à Casablanca, le 12 septembre 2017 (Reuters)

Certaines sources avancent que l’échec des « négociations » est à imputer à l’empathie du publicitaire controversé qui aurait félicité Zefzafi pour son engagement indéfectible à la tête du hirak. Un comportement qui n’a pas été du goût des dignitaires du régime qui se sont empressés de stopper les manœuvres dans les coulisses.

Ce qui nous renseigne ici sur  ce que l’on pourrait qualifier de « cafouillage d’État » dans la gestion de la crise du Rif. Aussi, cela laisse apparaître au grand jour la fragilité du système politique et, surtout, l’incapacité du régime et de ses élites à composer avec les forces de l’opposition.

Partialité et dépendance de la justice  

La frustration des activistes du Rif a été portée à son paroxysme suite aux enlèvements des leaders du hirak et aux procès judiciaires inéquitables qui se sont soldés par des jugements excessifs en première instance, allant jusqu’à vingt ans de réclusion pour Zefzafi.

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De nombreuses ONG nationales et internationales de droits de l’homme avaient, à juste titre, dénoncé les procès politiques et l’acharnement de la justice contre les activistes.

Une grande partie d’entre eux a même été contrainte par la police judiciaire de signer des procès-verbaux montés de toutes pièces par les agents de l’administration centrale.

À cet effet, les leaders du hirak ont décidé de ne pas faire appel et appelé les Marocains à dénoncer l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques.   

La situation est devenue intenable après que le gouvernement a décidé de dénigrer les revendications socioéconomiques et culturelles des manifestants. Ces derniers appelaient à la mise en place des infrastructures nécessaires pour offrir des services publics de qualité.

Au début du nouveau règne, on a cru un instant que l’enclavement du Rif allait prendre fin, surtout suite à la visite du roi Mohammed VI 

Dans la région d’Al Hoceima, par exemple, où un grand nombre d’habitants sont atteints de cancer, il n’existe aucun hôpital public à même de répondre aux besoins pressants des populations.

Sans parler du taux élevé de chômage parmi les jeunes et la précarité des écoles publiques.

Ce qui contribue, de fait, à accentuer les inégalités sociales et territoriales dans la région du Rif, par rapport au reste du pays. Au début du nouveau règne, on a cru un instant que l’enclavement du Rif allait prendre fin, surtout suite à la visite du roi Mohammed VI et sa volonté affichée d’assurer le développement de la zone. À cet effet, en 2015, une enveloppe d’environ 610 millions d’euros a été débloquée pour faire d’Al Hoceima « le phare de la Méditerranée ». Mais dans la réalité, la situation socioéconomique de cette province n’a pas été améliorée.

Propagande d’État et dérive autoritaire 

Au lieu de s’atteler à réaliser les chantiers annoncés, l’exécutif s’est montré particulièrement hostile aux revendications des populations rifaines, allant même jusqu’à les traiter de « séparatistes ».

Ce qui nous rappelle, malencontreusement, le discours stigmatisant de Hassan II qui qualifia les Rifains d’« awbach » (racaille) ou encore les forces de l’ordre qui, lorsqu’elles s’adressaient aux populations du Rif, n’hésitent pas à les appeler « ouled Esbanyoul » (fils d’Espagnols).

Agissant de la sorte, l’exécutif s’est engagé dans une entreprise hasardeuse de répression et diabolisation du mouvement auprès de l’opinion publique, notamment à travers des campagnes médiatiques contre les leaders du hirak. 


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L’État, peu enclin à obliger les politiques à rendre des comptes – l’échec d’Al Hoceima « phare de la Méditerranée »  est en partie dû à un manque d’engagement du conseil de la région Tanger-Tétouan-Al-Hoceima dans le contrôle et le suivi de l’action des représentants locaux à favoriser la réalisation de projets de développement dans la région – n’a fait que nourrir le sentiment d’injustice parmi les populations rifaines.

En se refusant la voie de l’apaisement et la conciliation avec les populations rifaines marginalisées, les autorités se sont engagées dans une propagande aigrie conjuguée à une guerre psychologique contre les activistes.

L’objectif étant de discréditer le hirak et de contribuer à l’usure du soutien populaire au mouvement. Parallèlement, la propagande médiatique officielle, y compris sur les réseaux sociaux, avait tenté d’endiguer le mouvement de contestation populaire du Rif, en excluant, systématiquement, les leaders du mouvement de la grâce royale.

« État de droit » et instrumentalisation du CNDH

Dans un État de droit, les droits des citoyens sont garantis par la loi et protégés par la justice. Ce qui n’est pas toujours le cas au Maroc, surtout lorsque les forces de police commettent des exactions à l’encontre des citoyens.

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Ce fut le cas notamment lors de la répression violente du mouvement du Rif. Tout le monde ou presque se rappelle de cette vidéo, diffusée par les services de renseignements, montrant Zefzafi et ses amis cagoulés à bord d’un hélicoptère, suite à leur arrestation puis leur transfert d’Al Hoceima à Casablanca.

Devant le juge, lors de son procès qui a débuté le 10 avril 2017, Nasser Zefzafi a dit avoir fait l’objet d’humiliation et torture de la part des forces de police, évoquant ainsi des « insultes », « coups de poing au visage » et « doigts dans l’anus ».

Il s’en est suivi un traitement inhumain des activistes rifains qui ont écopé de peines de prison ferme et à leur tête Zefzafi : vingt ans de prison ferme et une mise à l’isolement plus de quinze mois pendant la durée de l’enquête.

Le 10 juillet 2017, une vidéo divulguée sur la toile montrant, quasiment nu, le leader du hirak, a suscité indignation et colère sur les réseaux sociaux.

Dans un rapport datant du 17 décembre 2018, Amnesty International a dénoncé, notamment « des actes de torture, des manquements aux droits et des conditions de détention inhumaines ».

Fin décembre 2017, le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) a élaboré un rapport interne, réalisé par des médecins experts, dans lequel les auteurs évoquent, expressément, des violences avérées subies par les leaders du mouvement suite à l’intervention des forces de l’ordre.

Des jeunes d’Al Hoceima au tribunal d’Al Hoceima le 14 juin 2017. Ils ont été condamnés à dix-huit mois de prison ferme (Twitter @IkramBenchrif)

Devant ce sentiment d’injustice et d’absence d’équité, les leaders du hirak semblent avoir opté pour la polarisation de la crise avec le régime, même s’ils regrettent l’absence d’une volonté politique de réconciliation vers l’instauration d’un nouveau « contrat social » avec le Rif.

À cette fin, ils n’hésitent pas à pointer du doigt la responsabilité de l’État dans les violations des droits de l’homme.

Les leaders du Hirak semblent avoir opté pour la polarisation de la crise avec le régime

Dans la culture populaire rifaine, cela serait synonyme de trahison d’un système patrimonial de valeurs fondé sur l’honneur, la dignité et le loyalisme.

Un discours qui n’a pas été du goût des dignitaires de l’État à en juger, notamment, par le rapport commandité par le CNDH sur les violations présumées des droits des détenus.

Le rapport n’a pas encore été publié de peur de susciter davantage la colère des sécuritaires.

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À l’époque où le rapport avait été divulgué, la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) s’était empressée d’ailleurs de nier son « authenticité ».

Par ailleurs, malgré les appels successifs adressés par Nasser Zefzafi à la nouvelle présidente du CNDH, afin qu’elle daigne publier le rapport en question, la réponse de cette ex-militante de gauche, d’origine rifaine, a été catégorique.

Tout en affirmant qu’un rapport du CNDH mettra la lumière prochainement sur le hirak, Amina Bouayach a déclaré que « les activistes rifains n’étaient pas des détenus politiques et que la torture n’est plus pratiquée dans les prisons et les postes de police au Maroc ».

Des familles démunies et meurtries souffrent le martyre pour se déplacer d’Al Hoceïma à Casablanca afin de pouvoir rendre visite à leurs enfants

Cette déclaration malencontreuse et idéologiquement orientée semble avoir contribué à attiser les tensions entre le régime et les leaders du mouvement.

La position officielle d’Amina Bouayach vient en tout cas marquer une certaine rupture avec la stratégie de son prédécesseur, réduisant ainsi encore davantage les marges de manœuvre du CNDH et, surtout, son indépendance.   

À cela, il faut ajouter les conditions déplorables de déplacement et de séjour imposées par les autorités aux familles des activistes rifains. Des familles démunies et meurtries qui souffrent le martyr pour se déplacer d’Al Hoceïma à Casablanca afin de pouvoir rendre visite à leurs enfants.

Internationalisation du hirak

Il est à noter que, dès son avènement, le hirak s’est bel et bien inscrit dans une dynamique de transformations à la fois régionale et internationale.

Pour preuve, le soutien dont a bénéficié Zefzafi et ses amis de la part des communautés marocaines établies à l’étranger, notamment en Europe et surtout aux Pays-Bas.

Dès son avènement, le hirak s’est bel et bien inscrit dans une dynamique de transformations à la fois régionale et internationale

C’est d’ailleurs grâce à ce soutien international, et notamment au travail des ONG des droits de l’homme, que la voix des protestataires a pu se faire entendre.

On ne compte plus le nombre de marches, sit-in et manifestations organisées par les Marocains résidants à l’étranger en signe de solidarité avec Nasser Zafzafi et les activistes rifains.

Les parents de Nasser Zefzafi se sont aussi mobilisés afin de défendre le leader du mouvement. Invité par de nombreuses associations et universités européennes, notamment, le père de Nasser Zefzafi a contribué à internationaliser le hirak en se focalisant sur la défense des droits des activistes et sur la légitimité des revendications socioéconomiques et culturelles des populations rifaines.

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Posted by Abdellah Taïa on Tuesday, July 11, 2017

L’internationalisation du hirak va certainement contribuer à augmenter la pression sur le régime marocain, objet de nombreuses critiques au sein même des cercles proches du pouvoir.

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La dimension internationaliste du mouvement populaire du Rif marquera certainement, dans les prochaines années, un revirement majeur dans la stratégie de l’État marocain face à l’exacerbation de la question identitaire.

Désormais, les activistes rifains seraient davantage tentés d’emprunter la voie de la polarisation, en refusant tout compromis avec un pouvoir intransigeant animé par la soif de vengeance et de domination.

D’où le risque de voir le mouvement vers une radicalisation qui pourrait déboucher vers un séparatisme non déclaré dont la racine historique se trouve bien ancrée dans l’imaginaire collectif des Rifains.

De plus, l’internationalisation de la crise du Rif aura certainement un impact négatif sur l’image du régime qui se présente comme un « modèle » dans la région en matière de respect des droits et des libertés. Les rapports des ONG des droits de l’homme commencent à mettre à nu la gestion sécuritaire du hirak et des procès de justice entachés d’irrégularités, notamment des interrogatoires de police arrachés sous l’intimidation et la torture ou encore des conditions de détention inhumaine.   

La « nation » à l’épreuve des identités locales

Tout cela pour dire que le régime de Mohammed VI semble être en mauvaise posture face à l’élan de solidarité autour de la contestation populaire dans le Rif.

Afin de tenter de désamorcer la crise, le roi a décidé de museler les institutions étatiques en nommant en décembre 2018, Amina Bouayach, une ex-militante de gauche, d’origine rifaine, à la tête du CNDH, et Ahmed Chaouki Benayoub, un autre ex-militant de gauche, au poste de délégué interministériel aux droits de l’homme (DIDH).

Afin de tenter de désamorcer la crise, le roi a décidé de museler le rôle des institutions étatiques

Après avoir instrumentalisé l’appareil sécuritaire et la justice, pour « sceller le sort » des activistes rifains, et orchestré une propagande officielle de bas étage en vue de discréditer le leadership de Zefzafi et ses amis, l’heure maintenant est à la diversion politique.

Piqué au vif, le régime a tenté, en vain, de relancer les chantiers économiques programmés dans la province d’Al Hoceima.

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En même temps, le pouvoir essaie de jouer la montre, en annonçant, à demi-mot, un énième remaniement gouvernemental, prévu pour la prochaine rentrée politique.

Conscient des risques inhérents à l’internationalisation de la contestation populaire et, surtout, à la médiatisation de l’affaire des leaders du hirak, le régime ne s’attendait tout de même pas à ce que ces derniers franchissent le pas vers la polarisation de la crise, en réclamant la déchéance de la nationalité marocaine et, encore moins, la rupture du lien d’allégeance.

Le jeu se déroule désormais sur le terrain idéologique, celui de la « guerre identitaire » avec son lot de surenchères, polémiques et accusations de tout genre.

Dans la lettre de Zefzafi, on pourrait lire ceci : « Nous sommes de deux côtés opposés. Nous avons voulu une patrie pour tout le monde, mais il l’ont voulu comme une propriété dont ils ont le monopole bradant son peuple et pillant ses ressources ».

Nasser Zefzafi fait référence à la bravoure de l’émir et à sa ténacité à ne pas courber l’échine face au makhzen

Comme si l’histoire se répétait, hier avec l’émir Abdelkrim, ennemi juré des alaouites, leader de la résistance lors de la guerre du Rif et premier et unique président de la République du Rif (1921-1927).

Aujourd’hui, toute proportion gardée, Nasser Zefzafi fait référence à la bravoure de l’émir et à sa ténacité à ne pas courber l’échine face au makhzen.

Fidèle à la tradition de ses ancêtres, il essaie de remettre en question l’autorité politicoreligieuse du roi, tout en rejetant son appartenance juridique à l’État marocain (nationalité). Mais sans que cela ne soit interprété comme un rejet de l’appartenance nationale (al-intima’ al-watani) des Rifains au pays de leurs ancêtres (marocanité).

Par ce jeu symbolique, Zefzafi inscrit sa lutte et celle des Rifains contre le régime, dont il ne reconnaît plus aucune légitimité, dans le cadre d’un conflit identitaire historique qui oppose « honneur » (code éthique/tribal) à la « baraka » (ordre religieux/shurafāa).

Un classique dans la pure tradition rifaine décrite magistralement par les historiens du XIXe siècle.

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Le Rifain a toujours privilégié l’honneur de la tribu, alors que le sultan met toujours en avant son statut religieux de sharif afin d’asseoir sa domination.

Alors que Mohammed VI tente, systématiquement, de mettre les jeunes au cœur de ses préoccupations, du moins dans son discours, voilà que des jeunes activistes rifains veulent se défaire de leur allégeance au roi.

Une décision qui a coïncidé – comme par hasard – avec le 56e anniversaire du monarque et la célébration de la fête de la jeunesse. Mais c’est justement là que. réside l’un des grands défis du Maroc : faire cohabiter l’idée de « nation » (al-watan) avec les tendances régionalistes qui prônent la « libération » des identités locales, fondées historiquement sur une langue, une culture et un passé commun.