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Ahmed Zefzafi : « Dans le Rif, la police arrête les jeunes pour un simple tweet »

Alors que Mohammed VI a gracié 60 membres du hirak rifain pour l’Aïd, le père de Nasser Zefzafi, leader de la contestation, raconte le quotidien de son fils en prison, et celui d’Al Hoceima, sous pression des forces de l’ordre
Ahmed Zefzafi rend visite à Nasser, son fils, condamné à vingt ans de prison, chaque mercredi (AFP)

Soixante détenus condamnés pour leur implication dans le soulèvement du Rif en 2016-2017 ont été graciés par le roi à l’occasion de l’Aïd el-Fitr. Aucun leader du hirak n’est concerné par cette mesure

Le 6 avril, la justice marocaine a même confirmé en appel les peines de prison allant jusqu’à vingt ans pour les meneurs du mouvement. Parmi eux : Nasser Zefzafi, 39 ans, qui s’est imposé comme le visage de la contestation populaire dans le nord du Maroc, avec ses discours virulents contre l’État « corrompu » ou « l’arbitraire » du pouvoir.

Jugé en appel aux côtés de 41 autres accusés, cet ancien chômeur détenu depuis mai 2017 était absent à l’énoncé de la sentence : comme tous ses compagnons détenus, il boycotte les audiences depuis janvier pour dénoncer un procès « non équitable ». 

L’accusation avait requis en appel une aggravation des peines ne correspondant au maximum prévu par la loi, théoriquement, la peine de mort pour ceux accusés de « complot visant à porter atteinte à la sécurité intérieure », comme Nasser Zefzafi. 

Arrêté il y a deux ans pour avoir interrompu le prêche d’un imam hostile au mouvement dans une mosquée d’Al Hoceima, l’épicentre de la protestation, le militant de 39 ans « a été placé à l’isolement plus de quinze mois » pendant l’enquête « dans des conditions s’apparentant à de la torture », selon Amnesty International. 

Toutes les accusations de violences policières ont systématiquement été rejetées par les autorités marocaines.

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Pendant le procès en première instance, le meneur avait assuré avoir été « torturé » pendant un interrogatoire de la police. Finaliste du prestigieux prix Sakharovpour la liberté de l’esprit remis chaque année par le Parlement européen, il vient d’être proposé pour le prix des droits de l’homme Vaclav Havel 2019. 

Dans cet entretien, Ahmed Zefzafi, son père, raconte à Middle East Eye le quotidien de son fils en prison et la vie à Al hoceima, sous le harcèlement des forces de l’ordre.

Middle East Eye : Votre fils a été condamné à vingt ans de prison. Quelle a été sa réaction à l’annonce du verdict ?

Ahmed Zefzafi : Il l’a pris comme un sarcasme, une ironie de plus. Le verdict rendu par la justice marocaine n’a aucune valeur car les arrestations sont injustes et la justice partiale. 

Tout au long du procès, le tribunal n’a jamais daigné entendre les propos des témoins ni regarder les vidéos présentées par les avocats. Ces preuves démentent pourtant tous les chefs d’inculpation envers les détenus du Rif. 

Pour ma part, quand j’ai réalisé que mon fils était condamné à vingt ans de prison, j’ai été convaincu que la justice n’est qu’un leurre. D’ailleurs, mon fils Nasser a toujours dit que le procès à l’encontre des détenus du Rif n’est pas de nature juridique, mais politique.

Tous les détenus ont subi de la violence et de la torture. Mon fils a six points de suture à la tête

MEE : Le Maroc est aujourd’hui accusé par plusieurs organisations nationales et internationales d’actes de torture envers les détenus du Rif…

AZ : Tous les détenus ont subi de la violence et de la torture. Mon fils a six points de suture à la tête car, lors de son arrestation, dans l’hélicoptère qui le conduisait d’Al Hoceima à Casablanca, il s’est fait tabassé durant des heures. 

Mahmoud Bouhannouch (condamné à quinze ans de prison) a été torturé au commissariat. Pour arrêter Brahim Bouziane (condamné à trois ans de prison), les forces de l’ordre ont mené un vrai raid de nuit. Ils ont vandalisé sa maison et l’ont violenté devant sa famille. Ce sont des exemples parmi d’autres. 

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Pendant les arrestations, on emmène les manifestants dans une estafette, la police tourne dans la ville et les tabasse. Ils sont insultés, traités de « bâtards», de « fils d’espagnols ». 

Toutes ces humiliations qu’ont subies les détenus du hirak à Al Hoceima mais aussi à la prison d’Oukacha sont décrites dans un rapport détaillé, réalisé par des médecins légistes mandatés par le Conseil marocain des droits de l’homme (CNDH). 

MEE : Où se trouve actuellement ce rapport ?

AZ : Ce rapport est entre les mains du CNDH qui ne veut pas le rendre public dans sa totalité après plusieurs demandes. Je souhaite et je demande à nouveau qu’il soit publié pour que tout le monde sache ce qui s’est passé. 

MEE : Vous avez déclaré que l’administration pénitentiaire de la prison Ras El Ma, à Fès, où est détenu votre fils, a empêché les journaux d’entrer dans sa cellule. Que s’est-il-passé ?

AZ : Chaque mercredi, je rends visite à Nasser et je lui achète des journaux. Dans un de ces journaux, on parlait « des activistes du Rif ». Le responsable de la prison qui contrôle ce qu’on fait entrer pour les détenus l’a jeté ! 

J’ai dit aux gardiens qu’ils voulaient rendre mon fils fou en lui enlevant la seule liberté qui lui restait. Vous savez, 500 000 Européens ont failli attribuer le prix Sakharov à Zefzafi. Mais ici, on lui interdit de lire un simple journal qui se vend dans tous les kiosques marocains ? C’est absurde !

Pendant les arrestations, on emmène les manifestants dans une estafette, la police tourne dans la ville et les tabasse. Ils sont insultés, traités de « bâtards », de « fils d’espagnols »

MEE : Que reste-t-il du hirak à Al Hoceima ? Y-a-t-il encore des arrestations ?

AZ : À Al Hoceima, le hirak est toujours vivant à la colère populaire continuera de se manifester mais « sous les brodequins », écrasée par la répression. 

Lors de la marche de solidarité nationale à Rabat, le 21 avril, pour réclamer la libération des détenus du hirak, j’ai lancé un appel aux côtés des familles pour demander au peuple marocain de venir manifester dans le Rif. Le lendemain, il y avait déjà plus de policiers dans la ville que d’habitants ! 

Ce défilé permanent des forces de l’ordre est écœurant, c’est une humiliation quotidienne. Il y a des arrestations chaque semaine. Pour de simples publications sur internet, un petit tweet, un commentaire sur Facebook, où le fait de prendre son téléphone dans la rue, on te soupçonne et on t’emmène au poste de police. 

Le mahzen a maté le hirak d’une façon semblable à la révolte que nous avons vécu dans la région en 1958. À la différence qu’aujourd’hui, il est encore plus dur. 

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Les responsables de la situation veulent maintenir l’image du prestige de l’État par la matraque, mais le seul prestige qui doit exister, c’est celui de l’État de droit. Ces méthodes violentes sont censées être révolues ! Je croyais que notre pays avait créé en 2006 l’instance « Équité et Réconciliation » [qui avait pour objectif de réconcilier les Marocains avec les années passées sous le règne autoritaire de Hassan II] afin d’en finir avec l’approche sécuritaire.

MEE : Qui sont vos soutiens ?

AZ : Les signes de solidarité au Maroc sont forts. La voix du peuple a réclamé la libération des détenus à Rabat, lors d’une grande marche nationale, le 21 avril.

Le Maroc n’a jamais connu une telle situation dans l’histoire où les solidarités proviennent aussi d’autres pays, comme la France, le Canada ou les Pays-Bas. 

Je pense que la crainte, aujourd’hui, en haut, est de voir l’image que notre pays peut renvoyer à l’extérieur écornée. D’ailleurs, la région connaît toujours un embargo de l’information. Les journalistes étrangers ne peuvent plus venir ici. Récemment, deux Européens se sont rendus à Oujda. La police leur a demandé de quitter les lieux immédiatement, alors qu’ils ne souhaitaient même pas se rendre à Al Hoceima.

Ces responsables qui ont commis des délits restent impunis, tandis que nos fils innocents sont en prison

MEE : Aux revendications sociales du Rif pour le travail, la santé, l’emploi, le roi et le gouvernement ont répondu en lançant un programme de développement. Les promesses ont-elles été tenues ?

AZ : De quel projet de développement parlez-vous ? Toutes les revendications sociales que la population rifaine a présenté devant le roi et le wali à Tanger, ce que l’on appelle le programme de développement « Manarat Al Moutawassit » [Le phare de la Méditerranée] n’a jamais vu le jour à Al Hoceima. 

Après les arrestations, les travaux de surface ont commencé. Les quais de la ville, qui faisaient notre fierté, ont été remplacés par du béton. Tous les boulevards sont troués et en travaux. Ils ont enlevé toute sa beauté à Al Hoceima et fait quelque chose d’absurde ! 

Le roi a limogé des ministres et des responsables politiques parce que rien n’a été fait pour répondre aux besoins de la population dans notre région. Ce qui rend légitime les revendications du hirak. Pourtant ces responsables qui ont commis des délits, eux, n’ont pas été poursuivis ou inquiétés, ils restent impunis, tandis que nos fils innocents sont en prison.

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MEE : Est-ce que votre famille et les autres familles de détenus subissent des intimidations ?

AZ : Quelques personnes des renseignements généraux ont tenté de m’intimider. Mais personne ne m’intimide ! Et que vont-ils me faire à moi, un modeste citoyen retraité de 70 ans ? 

MEE : Qui tenez-vous pour responsable de la situation ?

AZ :Un jour j’ai posté une vidéo qui pose cette question : « Qui sont les responsables ? Qui dirige le Maroc ? ». Car, vraiment, je le dis, on ne sait pas qui nous gouverne. Au Maroc, chaque personne d’autorité à qui tu t’adresses lève son index et te dit : « Ce sont des ordres d’en haut ! ».

MEE : Comment voyez-vous l’avenir ?

AZ : J’ai lancé un appel à la solidarité, un appel à la population, aux associations, aux partis, aux syndicats pour venir manifester ici, à Al Hoceima, pour lever cet embargo qui pèse toujours sur le Rif. 

Jusqu’à ce jour, seule Nabila Mounib [figure de la gauche marocaine] a dit qu’elle était prête à exprimer son soutien sur place. Quant à l’avenir, je ne suis pas devin. Je demande aux responsables, ceux qui ont entre les mains la question du Rif, de libérer tous les détenus qui sont innocents, sans conditions. Et d’arrêter d’aggraver les blessures.