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Quatre manières dont l’ascension de Mohammed ben Salmane changera l’Arabie saoudite

L’homme consacré gouvernera d’une main de fer, appliquera des politiques économiques imprévisibles et provoquera probablement de nouveaux incendies dans la région

Comme prévu, ce mercredi, le roi Salmane a finalement promu son jeune fils Mohammed au rang de prince héritier après avoir congédié Mohammed ben Nayef qui, selon des sources officielles, a demandé à être relevé de ses fonctions de prince héritier en raison de « problèmes d’ordre privé ».

Le roi a également modifié des sections de la Loi fondamentale de 1990 afin de passer à une succession verticale de père en fils pour la fonction de roi, mettant fin à la succession horizontale de frère à frère qui avait été mise en place par le fondateur du royaume, le roi Abdelaziz ibn Saoud, en 1933.

Mohammed ben Salmane pense que l’argent résout les problèmes, mais cela ne lui a pas permis de revendiquer des victoires dans les nombreuses guerres qu’il a commencées

On ne sait pas encore pourquoi le roi n’a pas nommé de vice-prince héritier, comme il est de coutume dans ces circonstances.

En outre, la question centrale – à savoir si le roi abdiquera bientôt pour permettre à son fils de devenir roi avant que lui-même ne meure – reste sans réponse. Historiquement, aucun roi saoudien n’a abdiqué de son plein gré. Le roi Saoud a été destitué en 1964 suite à un siège du palais suivi d’une exfiltration vers la Grèce.

Sans plus tarder, 31 des 34 membres royaux du Conseil d’allégeance, un consortium royal créé pour servir de forum de consultation, auraient « voté » en faveur de l’accession de Mohammed ben Salmane à son nouveau rôle.

La Saudi Press Agency a immédiatement publié une vidéo où l’on voit le jeune Mohammed remercier son cousin Ben Nayef d’être parti en douceur sans causer d’histoires et démontrer son affection en essayant en vain de lui embrasser les pieds en signe de gratitude.

Le roi a également nommé Abdelaziz ben Saoud ben Nayef, neveu du prince héritier destitué et petit-fils du défunt prince Nayef, qui avait été ministre de l’Intérieur jusqu’à sa mort (1975 – 2012), au poste de ministre de l’Intérieur, perpétuant ainsi le vieux fief de Nayef au sein du ministère le plus important pour la sécurité intérieure.

Divertissement et néolibéralisme

Cette nouvelle nomination a de nombreuses significations pour l’avenir du royaume – et toutes renvoient à l’incertitude causée par l’imprévisible Mohammed.

Premièrement, la poursuite d’un règne menée d’une main de fer à l’intérieur du pays sera fermement établie. Mohammed ben Salmane réduira au silence toutes les voix dissidentes tout en autorisant des libertés personnelles limitées coordonnées par sa nouvelle commission du divertissement, chargée de divertir modérément les Saoudiens.

Il est courant chez les dictateurs d’autoriser à leurs sujets marginalisés certaines formes d’amusement contrôlé afin d’éviter une d’implosion

Il est courant chez les dictateurs d’autoriser à leurs sujets marginalisés certaines formes d’amusement contrôlé afin d’éviter une implosion. Les femmes seront également les symboles d’une nouvelle modernité de consommation saoudienne et pourraient bientôt avoir le droit de conduire en voiture. À l’avenir, les Saoudiens s’amuseront jusqu’à un certain point sans être harcelés par la police religieuse.

Mohammed ben Salmane continuera d’ignorer un establishment religieux wahhabite obsolète, marginalisé et discrédité. Toutefois, avec la dispersion des Saoudiens qui avaient rejoint le califat de l’État islamique et le retour possible de ceux qui sont partis en Syrie, il pourrait s’attendre à une chevauchée tumultueuse sur le siège suprême.

Lorsqu’al-Qaïda a été dispersé et chassé d’Afghanistan après 2001, de nombreux Saoudiens qui avaient rejoint ses rangs sont revenus et ont causé la pire crise terroriste connue par le pays. L’État islamique a déjà revendiqué plusieurs attentats en Arabie saoudite depuis 2015, mais la vision sectaire du groupe pourrait s’avérer utile pour la crise que Mohammed ben Salmane traverse actuellement avec l’Iran.

Deuxièmement, les politiques économiques imprévisibles qui pourraient ne pas aboutir à l’économie néolibérale souhaitée – notamment sevrer l’Arabie saoudite de sa dépendance au pétrole d’ici 2020, réduire l’État-providence, privatiser et, surtout, introduire 5 % de la compagnie pétrolière saoudienne Aramco sur les marchés internationaux d’ici septembre 2017 – se poursuivront.

Mohammed ben Salmane pourrait donc annoncer un jour que les Saoudiens doivent se serrer la ceinture, mais un autre jour, il pourrait les récompenser pour leur acquiescement en dégelant les salaires du secteur public et en leur accordant des congés supplémentaires. L’instauration fructueuse d’un paradis néolibéral avec moins de jours de travail et une faible productivité pourrait nécessiter une intervention miraculeuse.

Une défaite dans la lutte régionale

Troisièmement, Mohammed ben Salmane aura du mal à faire du royaume une puissance régionale sérieuse au même titre que la Turquie, l’Iran et Israël, qui montrent actuellement leurs muscles dans le but d’apparaître comme des forces dominantes dictant l’issue de plusieurs conflits dans le monde arabe. Il a déjà éloigné l’Iran et la Turquie, cette dernière s’étant rangée du côté du Qatar dans la crise actuelle. Il a également promis d’introduire la guerre au cœur de l’Iran, une déclaration qui équivaut à une déclaration de guerre.

L’État islamique et lui partagent la même vision sectaire et pourraient bien coopérer, surtout lorsque l’État islamique sera à court de cibles en Syrie et en Irak

Mohammed ben Salmane ne semble pas conscient des implications de ses déclarations extravagantes. Toutefois, l’État islamique et lui partagent la même vision sectaire et pourraient bien coopérer, surtout lorsque l’État islamique sera à court de cibles en Syrie et en Irak. L’État islamique pourrait être chargé de transposer sa campagne terroriste en Iran une fois vaincu à Mossoul et à Raqqa.

Il a peut-être marqué des points auprès d’Israël, aujourd’hui décrit sur le ton de la plaisanterie comme le dernier État sunnite en raison de ses efforts visant à former une alliance panislamique à la fois contre l’Iran et contre le Qatar. Il continuera de coopérer clandestinement avec Israël dans les domaines de la sécurité et de l’économie, même s’il ne faut pas s’attendre à voir un drapeau israélien flotter de sitôt à Riyad. Cela nécessitera de la préparation et de la coordination, et les enjeux d’une démarche si controversée sont élevés.

Une symbiose entre Trump et Mohammed ben Salmane

Quatrièmement, Mohammed ben Salmane continuera de courtiser le président américain Donald Trump en échangeant des contrats d’armement et des promesses d’investissement contre un soutien continu – du moins en public. Comme Mohammed ben Salmane, Trump est également imprévisible et les deux hommes pourraient se brouiller pour des différences mineures. Cependant, ils continueront d’afficher une entente de façade jusqu’à ce qu’ils atteignent leurs objectifs à la fois dans leur pays et à l’étranger.

Le nouveau prince héritier ne semble pas avoir du temps à consacrer à l’Europe à l’heure actuelle. Il continuera d’y voir une destination de vacances pour son nouveau yacht et une source d’armes supplémentaires qu’il ne peut se procurer ailleurs. Cela signifie que les fabricants d’armes européens et les gouvernements britannique et français se disputeront les faveurs du jeune prince.

Trump rencontre Mohammed ben Salmane, alors vice-prince héritier d’Arabie saoudite, au Bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington, en mars 2017 (Reuters)

Ces deux pays ont peut-être perdu Mohammed ben Nayef, leur candidat saoudien favori, qui avait réussi à établir de bons rapports avec les services de renseignement occidentaux et était considéré comme crucial dans la lutte contre le terrorisme. La Première ministre britannique Theresa May aura besoin du nouveau prince héritier pour des raisons économiques, étant donné que la Grande-Bretagne risque de connaître une décroissance économique et politique à la suite du Brexit.

À l’heure actuelle, le royaume de Salmane semble prendre forme face à de véritables défis à la fois nationaux et régionaux. Même si cette nouvelle nomination ne sera probablement pas contestée par les autres princes ou par des groupes à l’intérieur du pays, l’avenir semble chaotique.

Mohammed ben Salmane n’est ni un pompier capable, ni un homme d’État tactique. Il pense que seul l’argent résout les problèmes, mais cela ne lui a pas permis de revendiquer des victoires dans les nombreuses guerres qu’il a commencées. Il est plus susceptible de provoquer de nouveaux incendies dans la région que d’éteindre ceux qui sévissent déjà.

Madawi Al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et le genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le ministre saoudien de la Défense Mohammed ben Salmane, alors vice-prince héritier, rencontre des officiers des forces aériennes saoudiennes en mars 2015 pour discuter des plans et de l’évolution des opérations militaires au Yémen (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.