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Qui a tué Mohamed Morsi ?

Regardez autour de vous. Ils se qualifient de dirigeants du monde libre
Des personnes tiennent des photos de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi lors d’une cérémonie funèbre symbolique, le 18 juin 2019, à Istanbul (AFP)

Le premier président égyptien élu démocratiquement a connu une fin aussi dramatique que sa seule et unique année au pouvoir.

Rien que la date de sa mort est significative. Mohamed Morsi est décédé ce 17 juin, sept ans après le second tour de l’élection présidentielle qui l’a amené au pouvoir. 

Pendant tout son séjour en prison, Morsi a été maintenu à l’isolement. Il a été autorisé à recevoir des visites de sa famille seulement trois fois en près de six ans. L’État avait amplement l’occasion de tuer un diabétique souffrant d’hypertension artérielle en privé ; cependant, s’il voulait convaincre le peuple égyptien de la mort de son ancien président, le travail devait être fait en public, c’est ainsi que ce sont produits les événements lundi.

Le plus cruel des pharaons

Nous ne saurons jamais la vérité. L’ennemi de Morsi, l’homme que ce dernier avait choisi pour diriger l’armée et qui l’a destitué par la suite, Abdel Fattah al-Sissi, n’autorisera jamais une enquête internationale. L’Égypte est gouvernée par un pharaon aussi absolu et cruel que ceux qu’elle a pu connaître au cours de sa longue histoire.

Mais même si Morsi est mort de causes naturelles, qui est le responsable devant le tribunal de l’Histoire ?

Morsi a pourri en prison, oublié de tous à l’exception d’une poignée de défenseurs des droits de l’homme qui se sont retrouvés à s’époumoner dans une pièce vide

Comme il serait facile et commode de rejeter la responsabilité de la mort de Morsi sur Sissi lui-même. Comme il est utile pour les dirigeants occidentaux de hausser les épaules et de dire, à la manière de vrais orientalistes, qu’un régime comme celui de Sissi est normal dans un « voisinage difficile ».

Autre variation sur le même thème : la réaction de l’ancien président américain Barack Obama au massacre de la place Rabia dans les semaines qui ont suivi le coup d’État militaire. Il aurait dit à ses conseillers que les États-Unis ne pouvaient pas aider l’Égypte si les Égyptiens s’entretuaient. Ce commentaire explique à lui seul la raison pour laquelle l’Occident est en décadence : la réaction d’Obama au pire massacre jamais survenu depuis la place Tian’anmen a été de revenir à sa partie de golf.

Morsi a été maintenu à l’isolement pendant près de six ans. Combien de fois au cours de cette période les dirigeants occidentaux ont-ils fait pression sur Sissi pour pouvoir le contacter ? Zéro. 

Lorsqu’un conseiller du département d’État a tenté de convaincre l’ancien secrétaire d’État, John Kerry, de la nécessité de faire pression sur Sissi pour permettre à la Croix-Rouge d’accéder aux détenus dans les prisons égyptiennes, Kerry s’en est pris à lui : « Donnez-moi une politique pour laquelle les Égyptiens ne me hurleront pas dessus », m’a rapporté plus tard une source informée de l’incident.

Au-dessus des lois

Combien de visites très médiatisées Sissi a-t-il été autorisé à faire pendant la période de détention de Morsi ? Il était honoré sur la scène internationale partout dans le monde. La France lui a fourgué des navires de guerre de classe Mistral. L’Allemagne lui a fourgué des sous-marins

À Charm el-Cheikh cette année, Sissi a pu accueillir des dirigeants mondiaux de l’UE et de la Ligue arabe, prétendant défendre l’ordre mondial. Loin de se faire sermonner sur les droits de l’homme lors de ce sommet, c’est Sissi qui leur a fait la leçon. S’exprimant sur le pic d’exécutions cette année, il a déclaré aux dirigeants européens que l’exécution de détenus faisait partie de « notre humanité », qui est différente de « votre humanité [européenne] ».

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« L’ordre mondial fondé sur des règles est clairement menacé », a opiné le président du Conseil européen, Donald Tusk. « Nous avons convenu ici à Charm el-Cheikh que les deux côtés vont travailler ensemble pour le défendre. Les solutions multilatérales restent le meilleur moyen de faire face aux menaces pour la paix et la sécurité internationales. »

Monsieur Tusk, qu’est-ce que Sissi a à voir avec l’ordre « fondé sur des règles » ? Vous vous fichez de qui ?

Le président égyptien se met au-dessus des lois – au-dessus des élections et du Parlement, hors de toute portée légale, voire de la Constitution. Ce sont tous ses jouets, de la cire molle entre ses mains. Il règnera aussi longtemps qu’il vivra, aussi absolument que quiconque en Égypte ou au Moyen-Orient.

Morsi a pourri en prison, oublié de tous à l’exception d’une poignée de défenseurs des droits de l’homme qui se sont retrouvés à s’époumoner dans une pièce vide. Le monde a évolué et ses dirigeants ont complètement oublié l’homme autour duquel ils s’étaient brièvement rassemblés.

Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, la répression par Sissi de ses opposants politiques n’a pas simplement été marginalisée, elle a été saluée. Quand on lui a demandé s’il soutenait les efforts visant à permettre à Sissi de rester au pouvoir pendant quinze ans de plus, Trump a répondu : « Je pense qu’il fait un excellent travail. Je ne sais rien de ces efforts, je peux simplement vous dire qu’il fait un excellent travail… excellent président. »

Alors, qui est responsable de la mort de Morsi ? Regardez autour de vous. Ils se qualifient de dirigeants du monde libre.

L’héritage de Morsi

Morsi n’est pas mort en vain, bien que cela puisse apparaître comme tel aujourd’hui. Mon collègue journaliste Patrick Kingsley et moi-même avons été les derniers journalistes à l’interviewer, une semaine seulement avant son éviction. Morsi m’a semblé être un homme de bien au milieu d’événements qui échappaient rapidement à son contrôle. Même le palais dans lequel nous l’avons filmé n’était pas son principal siège du pouvoir, d’où son personnel et lui avaient été transférés plus tôt. Le pouvoir lui échappait, alors même qu’il me proclamait qu’il avait une confiance absolue dans l’armée.

Il était meilleur en tête-à-tête qu’en public. Il arrivait à communiquer beaucoup mieux en privé qu’en public.

Mohamed Morsi s’adresse aux Égyptiens sur la place Tahrir après son élection en 2012 (AFP)
Mohamed Morsi s’adresse aux Égyptiens sur la place Tahrir après son élection en 2012 (AFP)

Ses discours étaient souvent incompréhensibles, mais il en a prononcé deux importants pendant son mandat de président. Le premier était le jour où il a été investi à cette fonction. Morsi voulait prêter serment, place Tahrir, devant la révolution qui l’avait amené au pouvoir. On lui a dit que cela devait se passer devant la Cour constitutionnelle, remplie de l’État profond, avec des membres qui s’étaient juré de s’opposer à lui de gré ou de force.

Nous savons aussi aujourd’hui, de la part des participants eux-mêmes, que Tamarod, le mouvement populaire fondé pour exprimer l’opposition à Morsi, était une création du renseignement militaire

En fin de compte, à la manière qui était propre à Morsi, il a été investi deux fois : une fois devant la cour et l’État profond, l’autre devant le peuple égyptien, place Tahrir.

Ce qu’il a dit sur la place Tahrir mérite d’être répété. « Peuple d’Égypte, vous êtes la source de l’autorité. Vous la donnez et vous la refusez à qui vous voulez », affirmait Morsi. 

Et il le pensait. Ceci est étroitement basé sur un verset du Coran, qui dit que Dieu accorde la gloire à qui il veut et qu’il l’ôte à qui il veut. Mais voici un islamiste qui disait au peuple qu’il était souverain.

« Protégez la révolution » 

Son dernier discours en tant que président portait un message démocratique tout aussi puissant. Il s’adressait aux générations futures.

« Je veux protéger les filles. Elles seront les futures mères qui enseigneront à leurs enfants que leurs pères et leurs ancêtres étaient véritablement des hommes qui ne succombent pas à l’injustice et qui ne suivent jamais l’opinion des corrompus et qui n’abandonnent jamais leur patrie ou leur légitimité. »

« Protégez la révolution. Protégez la révolution que nous avons obtenue avec notre sueur et le sang de nos martyrs, ainsi qu’avec notre marche de deux ans et demi. Vous devez tous la protéger, que vous en soyez un partisan ou un adversaire. Prenez garde à ce que la révolution ne vous soit pas volée. »

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C’est exactement ce qui s’est passé. La révolution n’a pas été volée seulement par l’armée, qui n’allait jamais permettre à un président issu des Frères musulmans de rester. Elle a été volée par l’élite qu’est la classe libérale du Caire, qui a décrié Morsi, le présentant comme un dictateur islamiste. Elle a été volée par les politiciens qui ont menti en prétendant que Morsi s’était emparé de tout pouvoir et était incapable de le partager.

Comme nous le savons aujourd’hui, le journaliste Hamdeen Sabahi et le politicien Ayman Nour s’étaient vu proposer de hautes fonctions par Morsi. Nour reçut pour instruction de former son cabinet comme il le souhaitait. Il est ironique que Morsi ait dit à Nour qu’il devait inclure un poste, celui de Sissi en tant que ministre de la Défense. Ils ne l’ont pas raconté à l’époque. Ils l’admettent maintenant. 

Nous savons aussi aujourd’hui, de la part des participants eux-mêmes, que Tamarod, le mouvement populaire fondé pour exprimer l’opposition à Morsi, était une création du renseignement militaire.

Je ne dis pas cela pour absoudre la confrérie de toute responsabilité pour ce qui s’est passé. Tout président appartenant aux Frères musulmans était probablement condamné dès le début. À de nombreux égards, la confrérie a abandonné la place Tahrir pour l’étreinte chaleureuse et perfide de l’armée. Ils ont commis d’énormes erreurs de jugement, mais ces erreurs n’étaient pas, en elles-mêmes, la cause de ce qui allait suivre. 

Un héros démocratique

Mohamed Morsi lui-même était un homme honnête et un vrai démocrate. Pendant une grande partie de l’année où il a été au pouvoir, il n’avait pas le contrôle, il était pris dans un tourbillon devenu trop grand pour lui.  

Il a juré de ne jamais reconnaître le coup d’État militaire qui l’a renversé et il est resté fidèle à sa parole

Qui est responsable de la mort de Morsi ? Nous le sommes tous. Sa mort ne bénéficiera qu’à deux forces : Sissi et le régime militaire qui l’entoure, et le groupe État islamique (EI), qui « lui souhaitait l’enfer et le pire des états ».

Morsi a consacré sa vie à un peuple qui l’a abandonné. Si Sayyid Qutb, idéologue et ancien leader de la confrérie, est devenu un héros pour les islamistes, tant les Frères musulmans qu’al-Qaïda, l’héritage de Morsi sera démocratique.

Morsi a cité un poème avant son effondrement :

« Mon pays me sera toujours cher, peu importe à quel point j’ai été opprimé, et mon peuple sera toujours honorable à mes yeux, peu importe à quel point il a été dur avec moi. »

L’homme désormais honoré sur les réseaux sociaux comme le « président martyr » jouira dans la mort d’un statut qu’il n’a jamais obtenu de sa vie. Il a juré de ne jamais reconnaître le coup d’État militaire qui l’a renversé et il est resté fidèle à sa parole. C’est l’héritage de Morsi, et c’est important.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.