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Spoliation des biens culturels : les musées doivent restituer le butin du pillage colonial

La vente aux enchères de biens acquis illégalement ou le refus de les restituer ne sont qu’une nouvelle forme de colonialisme
Tête du dieu Amon avec les traits du pharaon Toutânkhamon, datant de 1333-1323 avant JC, mise aux enchères chez Christie’s (AFP)

L’hiver dernier, environ 200 personnes ont assisté au « Stolen Goods tour », une visite non officielle des objets spoliés qui sont exposés au British Museum de Londres. Des militants irakiens, maoris, chypriotes grecs et hawaïens se sont rassemblés pour demander le retour des biens pillés dans leur pays d’origine.

Que les descendants d’anciennes colonies soient obligés de se bagarrer et de supplier pour obtenir la restitution de biens acquis illégalement n’est pas seulement du sel dans une blessure violente et brutale, mais cela revient à continuer à promouvoir et à défendre le colonialisme.

En omettant de reconnaître les origines criminelles d’objets appartenant légitimement à d’autres nations ainsi que les dommages qui se poursuivent aujourd’hui, les musées contribuent à la nostalgie coloniale qui ravage des pays comme la Grande-Bretagne, où 59 % des citoyens sont fiers de l’Empire britannique et 49 % croient que celui-ci a contribué à améliorer la situation des anciennes colonies.

La pierre de Rosette

L’année dernière, un certain nombre de nations spoliées par l’Empire britannique ont présenté des demandes officielles de restitution d’objets importants sur les plans culturel, religieux et historique. Mais l’incapacité de la Grande-Bretagne à reconnaître ses crimes historiques – tant sur le plan diplomatique que sur le plan social – a abouti à un statu quo qui donne la priorité au droit du colonisateur de conserver les artéfacts acquis illégalement au détriment du droit des nations pillées de jouir de leurs biens culturels.

En novembre dernier, les autorités égyptiennes ont renouvelé leur demande – vieille de plusieurs décennies – de restitution de la pierre de Rosette à temps pour l’ouverture prochaine du très attendu Grand Musée égyptien du Caire. Cet artéfact, l’un des objets les plus visités du British Museum, a été saisi par les soldats Britanniques en 1801 après leur victoire contre l’armée napoléonienne en Égypte.

Deux semaines plus tard, la gouverneure de l’île de Pâques, Tarita Alarcón Rapu, a demandé au British Museum de restituer – même en prêt – la statue du Hoa Hakananai’a (qui signifie « ami perdu ou volé »), prise à l’île chilienne sans autorisation en 1868. Les larmes aux yeux, Tarita Alarcón Rapu a déclaré au musée : les Anglais ont « volé notre âme ».

Tarita Alarcón Rapu, gouverneure de l’île de Pâques, donne une conférence de presse devant le British Museum après avoir demandé la restitution du Hoa Hakananai’a, le 20 novembre 2018 à Londres (AFP)
Tarita Alarcón Rapu, gouverneure de l’île de Pâques, donne une conférence de presse devant le British Museum après avoir demandé la restitution du Hoa Hakananai’a, le 20 novembre 2018 à Londres (AFP)

Le Stolen Goods Tour au British Museum a coïncidé avec la célèbre exposition « I am Ashurbanipal », une collection de dizaines de milliers d’objets antiques assyriens pillés au XIXe siècle à l’actuel Irak et réquisitionnés par l’archéologue britannique Austen Henry Layard. Alors que cette découverte a contribué à la gloire de Layard, le vol subséquent des artéfacts, d’une valeur souvent inestimable, est depuis longtemps tombé aux oubliettes.

Patrimoine culturel à vendre

En octobre, le gouvernement irakien a protesté contre la vente d’un bas-relief assyrien vieux de 3 000 ans, cédé pour 28 millions de dollars aux enchères à Christie’s New York. Début juin, l’Égypte a pour sa part demandé au bureau des Affaires étrangères britannique d’empêcher la vente d’un portrait sculpté représentant la tête de Toutânkhamon, ainsi que d’autres pièces égyptiennes, prévue en juillet par la célèbre maison de vente aux enchères, en vue de sa restitution au Caire

Le patrimoine culturel ne devrait pas être à vendre ni appartenir à un individu. La vente aux enchères de l’histoire irakienne et assyrienne valide et soutient la longue histoire de pillage colonial de l’Occident.

Cependant, la loi relative au British Museum, qui date de 1963, empêche le musée de retirer officiellement des artéfacts de sa collection, sauf dans des cas très exceptionnels – et très rares. En conséquence, la plupart des demandes de rapatriement d’objets sont officieuses.

Combien d’Irakiens ou d’Égyptiens ordinaires peuvent obtenir un visa pour la Grande-Bretagne ou se permettre le coût d’un voyage à Londres ?

Cette loi archaïque – que le British Museum dit ne pas chercher à modifier – rend non seulement difficile et coûteuse l’exécution de ses obligations morales, mais renforce également l’acceptation sociale obsolète selon laquelle la Grande-Bretagne a le droit de piller des artéfacts, peu importe la violence avec laquelle ils ont été saisis.

L’industrie du divertissement a aussi sa part de responsabilité. Le romantisme avec lequel les pillards y sont représentés nous rend insensibles à la spoliation des biens culturels. Des pilleurs de tombes comme Lara Croft ou Indiana Jones sont salués comme des héros pour avoir dérobé des artéfacts inestimables. Dans Le Temple maudit, Indiana Jones confesse d’ailleurs qu’il est motivé par la gloire et la fortune.

En outre, le fait qu’il s’empare de la majorité des objets pour qu’ils soient « sauvegardés » dans des musées occidentaux ne rend pas ces crimes moins illégaux.

Une couronne et un calice éthiopiens sont exposés au Victoria and Albert Museum à Londres le 5 avril 2018 (AFP)
Une couronne et un calice éthiopiens sont exposés au Victoria and Albert Museum à Londres le 5 avril 2018 (AFP)

Le British Museum se présente comme le musée du monde pour le monde, affirmant qu’il est une maison d’histoire dont l’entrée est libre. Dans une déclaration à Middle East Eye, le musée estime qu’« il vaut la peine de partager ces collections le plus largement possible afin qu’elles puissent être vues par un public aussi large que possible ».

Mais combien d’Irakiens ou d’Égyptiens ordinaires peuvent obtenir un visa pour la Grande-Bretagne ou se permettre le coût d’un voyage à Londres ? Pourquoi le fardeau financier et émotionnel de la découverte de sa propre histoire culturelle incombe-t-il à ceux qui ont été brutalisés par les régimes qui tirent maintenant profit de leur pillage colonial ?

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La justification répandue selon laquelle les pays occidentaux sont plus à même de présenter et préserver ces artéfacts volés n’est pas seulement racialisée, elle est également fausse. Nombre de ces objets sont entre les mains de propriétaires privés depuis des décennies et ne sont pas exposés aujourd’hui dans un contexte reconnaissant le coût violent de leur acquisition ou le traumatisme infligé aux visiteurs des anciennes colonies.

Dans sa réponse à MEE, le British Museum déclare : « Nous réfutons certainement l’idée que nous promouvons le colonialisme. L’objectif du musée est de garantir que cette collection mondiale est accessible gratuitement au public le plus large possible. C’est une ressource unique : son étendue et la profondeur de sa collection permet à un public mondial d’examiner les identités culturelles et d’explorer le réseau complexe de cultures humaines interconnectées. »

L’idée erronée selon laquelle les musées seraient de simples lieux de divertissement familial décontextualise les biens culturels de pays étrangers en les présentant comme rien de plus qu’un ravissement pour les yeux. Pour des établissements censés éduquer, quelle est la leçon à tirer de cela ?

Nana Oforiatta Ayim, galeriste et historienne ghanéenne, explique : « Au British Museum, vous avez les galeries africaines et [vous y lisez des descriptions] comme : ‘’Tambour ashanti du XVIe siècle’’, rien d’autre. Vous ne savez pas à quoi sert [l’objet], quel est son contexte, comment il a été amené ici, qui l’a volé. Le musée, tel qu’il existe aujourd’hui, est un projet impérialiste qui tourne autour de la question du pouvoir. »

Le British Museum possède une collection riche de huit millions de pièces, mais seul 1 % de tous ces objets est exposé en même temps. Cela signifie-t-il que l’institution est incapable de préserver et de présenter correctement sa collection ? Ou bien qu’elle ne sait pas quoi faire de la quantité d’artéfacts en sa possession ?

Perpétuer le vol

La formation dispensée à des archéologues irakiens par le British Museum à la suite des destructions perpétrées par le groupe État islamique en Irak mérite d’être saluée et témoigne du désir et de la capacité des anciennes colonies à préserver leurs artéfacts.

En novembre dernier, le musée londonien a en outre accepté de restituer certains bronzes du Bénin au Nigéria, qui seront exposés au nouveau Musée royal du Bénin. En avril 2018, c’est le Victoria and Albert Museum qui a annoncé son intention de restituer sous forme de prêt permanent des objets pillés par les soldats britanniques il y a 150 ans.

Si elles ne sont pas responsables de la sombre histoire de leurs artéfacts, les institutions muséales devraient tout de même rendre des comptes pour la perpétuation de ces vols

Le moment est donc venu pour des musées qui ont longtemps profité d’objets pillés de faciliter le rapatriement des biens culturels dans leurs pays d’origine. Dans certains cas, ces pays ont les infrastructures nécessaires pour abriter des objets d’une valeur inestimable, comme le prochain musée du Caire, dont le coût s’élève à un milliard de dollars.

Dans d’autres cas, il incombe à ceux qui ont tiré profit de ces objets volés d’aider les pays à les héberger.

Le British Museum a souligné dans sa déclaration à MEE qu’il n’était pas impliqué dans la saisie de la statue du Hoa Hakananai’a et de la pierre de Rosette, mais que ceux-ci lui avaient été confiés ultérieurement. Il s’agît là peut-être de la notion la plus problématique : le fait qu’un musée n’ait pas commis le vol directement lui donnerait-il le droit de conserver l’artéfact ?

Si elles ne sont pas responsables de la sombre histoire de leurs artéfacts, les institutions muséales devraient tout de même rendre des comptes pour la perpétuation de ces vols et la promotion de l’héritage colonial.

- Ruqaya Izzidien est une auteure indépendante anglo-irakienne spécialisée dans les questions sociales et culturelles. Son travail a été publié dans le New York Times et le New Statesman, ainsi que par la BBC et Al Jazeera English.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Ruqaya Izzidien
Ruqaya Izzidien is a British-Iraqi freelance writer and author specialising in social and cultural affairs. Her work has been published in The New York Times, the New Statesman, the BBC and Al Jazeera English.