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Syrie : comment reconstruire la confiance sociale dans un pays dévasté par la guerre

Il est impossible de résoudre le conflit actuel et de reconstruire le pays tant que de véritables mesures ne seront pas prises pour restaurer la confiance de la communauté et guérir les divisions internes
Un homme porte une fillette blessée lors d’un bombardement aérien dans un camp de fortune pour déplacés syriens près de la ville syrienne de Kafraya, le 7 septembre 2021 (AFP)

Si les destructions physiques causées par la guerre peuvent être mesurées et évaluées, d’autres formes de dégâts sont moins tangibles et potentiellement beaucoup plus difficiles à réparer. En Syrie, pays en proie à la guerre depuis plus d’une décennie, la perte de confiance sociale qui accompagne cette dernière menace la reconstruction future du pays.

Une étude récente du Syrian Dialogue Center (SDC), intitulée « Perceptions of building social trust between Syrians », énumère quatre catégories de confiance sociale : la confiance dans les personnes, dans les groupes, dans les institutions politiques et dans la communauté internationale.

Les politiques du régime en matière de sécurité ont alimenté la discorde sociale dans le pays

Un défi majeur pour les Syriens sera de reconstruire la confiance sociale, ce qui pourrait commencer au niveau communautaire, à l’aide de programmes scolaires axés sur l’apprentissage de la manière d’affronter les différences de façon objective. En parallèle, les dirigeants des diverses factions religieuses et ethniques doivent présenter un discours équilibré visant à apaiser les tensions et soutenir les efforts de paix civile.

Une solution politique impliquant le régime syrien et les forces d’opposition ne peut réussir sans confiance sociale, note l’étude de la DDC, qui avertit que « la perte de confiance signifie fondamentalement l’absence d’un environnement approprié pour s’engager dans cette voie ». De fait, la confiance sociale « représente une base essentielle pour toute solution imaginable dans le cas syrien […] c’est le ‘’ciment de la société’’ ».

La participation publique

L’une des rares autres études sur ce sujet, intitulée « Social Degradation in Syria », publiée en 2017 et basée sur des données recueillies plusieurs années auparavant, s’est penchée sur « l’indice de capital social » de la Syrie, lequel prend en compte divers facteurs, comme la participation publique aux processus de prise de décision et « l’étendue de l’entente entre les membres de la communauté au sujet d’une vision commune aux niveaux tant régional que national ».

L’étude a révélé que l’indice de capital social de la Syrie avait chuté d’environ 30 % depuis le début de la crise en 2011. L’indice de confiance mutuelle entre les individus avait diminué de 31 %, tandis que le sentiment de sécurité avait chuté de 59 % dans le contexte des opérations militaires, des bombardements, des destructions et des arrestations.

Des enfants syriens écoutent un conteur traditionnel dans un camp pour personnes déplacées dans la province d’Idleb, dans le nord-ouest du pays, le 29 avril 2021 (AFP)
Des enfants syriens écoutent un conteur traditionnel dans un camp pour personnes déplacées dans la province d’Idleb, dans le nord-ouest du pays, le 29 avril 2021 (AFP)

Depuis la publication de cette étude, les niveaux de confiance sociale ont sans aucun doute diminué à nouveau et pourraient être à leur plus bas niveau. Face aux opérations militaires qui se prolongent, à l’effondrement de l’économie et aux déplacements forcés, la confiance sociale – qui était déjà un problème avant 2011, avec de profondes divisions selon des lignes sectaires – a subi une série de nouveaux coups.

Les politiques du gouvernement syrien ont renforcé ces divisions, notamment en favorisant certains groupes au détriment d’autres et en générant des divisions entre zones urbaines et rurales, entre autres.

Les politiques du régime en matière de sécurité ont également alimenté la discorde sociale dans le pays, où les opposants politiques sont pris pour cible par les fidèles d’Assad, désespérés d’accroître leur propre pouvoir. La corruption, les pots-de-vin et les mesures extrajudiciaires des forces étatiques ont davantage endommagé la cohésion sociétale. Alors que les auteurs de tels crimes ne sont pas tenus de rendre des comptes, les citoyens syriens sont privés de leurs droits humains fondamentaux.

Des divisions extrêmes

Les manifestations populaires qui ont éclaté en 2011 ont profondément touché la société syrienne, générant de fortes divisions entre ceux qui soutiennent le changement et les réformes, ceux qui soutiennent le régime d’Assad malgré ses graves erreurs, et un troisième groupe qui garde le silence et ne prend pas position.

La détérioration de la confiance sociale en Syrie a sans doute été l’une des principales raisons des manifestations de 2011

Tandis que les loyalistes et les opposants au régime se considéraient les uns les autres comme des ennemis, ceux qui observaient une neutralité ont été accusés de ne pas avoir choisi leur camp. Les divisions ont déchiré des villes, des villages, des entreprises et même des familles.

Des divisions internes sont également apparues entre les différents camps ; par exemple, l’incapacité de l’opposition syrienne à gérer les zones sous son contrôle a conduit à des luttes intestines entre des personnes qui partagent pourtant les mêmes objectifs politiques.

Les interventions internationales ont également alimenté la polarisation, et des divisions ont émergé entre les fidèles à la Russie, à l’Iran, à la Turquie ou aux États-Unis.

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La détérioration de la confiance sociale en Syrie a sans doute été l’une des principales raisons des manifestations de 2011, dans la mesure où la population manquait de confiance dans le gouvernement syrien et sa capacité à améliorer le quotidien ou à entreprendre des réformes. Il est impossible de résoudre le conflit actuel et de reconstruire le pays tant que de véritables mesures ne seront pas prises pour restaurer la confiance de la communauté et guérir les divisions internes.

Cela nécessite un dialogue franc et transparent entre tous les Syriens, toutes tendances politiques confondues, afin de construire une compréhension commune du contrat social qui lie tout un chacun. Un tel dialogue doit coïncider avec un processus de justice transitionnelle visant à punir les personnes impliquées dans des crimes de guerre et crimes contre l’humanité, faire la lumière sur le sort des personnes disparues et indemniser leurs familles.

Toute solution politique doit permettre une large participation politique et sociale de la population, et doit être conçue par les Syriens eux-mêmes. Ce n’est qu’alors que le pays pourra échapper au cycle de la guerre et progresser vers une paix durable.

- Kenda Hawasli dirige l’unité sociale du Syrian Dialogue Centre. Ses recherches sont axées sur la société civile, les réfugiés et les femmes.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Kenda Hawasli
Kenda Hawasli is the director of the Social Unit at the Syrian Dialogue Centre. Her research interests focus on civil society, refugee, and women's issues