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Le roi Mohammed VI cède du terrain face à MBS

Le régime marocain n’a plus d’autre choix que de tenter un rapprochement avec l’Arabie saoudite face aux manœuvres algériennes dans le Golfe. La fin de l’équilibrisme diplomatique ?   
Le rapprochement de Mohammed VI avec le prince héritier Mohammed Ben Salmane est une stratégie gagnant-gagnant pour les deux monarchies de droit divin (AFP)

En réaction à la visite d’État du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, en Arabie saoudite, le 25 février, le régime marocain s’est trouvé acculé à opérer un rapprochement avec Riyad.

Les diplomaties marocaine et saoudienne auront plus à gagner si elles parviennent à surmonter leur crise politique

À cet effet, Mohammed VI a chargé son plus proche conseiller, Fouad Ali al-Himma, de se rendre précipitamment à Riyad, le 26 février, en vue de s’entretenir avec le prince Mohammed ben Salmane.

Dans le même temps, le monarque n’a pas rompu ses relations amicales avec le Qatar. Un jour après la visite à Riyad, l’émissaire royal, en compagnie du ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita, ont été reçus par le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani.

Pourquoi de telles agitations diplomatiques autour de la crise du Golfe de la part du Maroc et de l’Algérie ? Faut-il y voir un prélude à un revirement diplomatique de Rabat à l’égard de Riyad ? Ou une simple détente provisoire en attendant que le régime de Mohammed VI trouve une nouvelle parade ?    

Tensions autour du Sahara occidental

Une chose est sûre : les diplomaties marocaine et saoudienne auront plus à gagner si elles parviennent à surmonter leur crise politique.

Du côté marocain, le royaume mène une guerre diplomatique sans relâche au Front Polisario. Début 2020, Rabat est arrivé à convaincre de petits pays africains d’ouvrir leurs consulats au Sahara occidental. La réaction d’Alger ne s’est pas fait attendre : en réaction à l’ouverture du consulat général de Côte d’Ivoire à Laâyoune, le 18 février, l’ambassadeur d’Algérie en poste à Abidjan a été rappelé pour consultations.

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Du côté du Front Polisario, les manœuvres diplomatiques marocaines ont été considérées comme un affront politique au peuple sahraoui.

C’est ce qu’avait d’ailleurs déclaré, en février, le sénateur américain républicain James Inhofe, président de la commission de défense du Sénat américain, en « réitérant son soutien au peuple sahraoui et à sa lutte pour sa juste cause ».

Au plan régional, fort du soutien de l’Algérie et l’Afrique du Sud, le Front Polisario est parvenu à consolider sa position au sein de l’Union africaine (UA), qui avait exigé, le 7 février à Addis-Abeba, la présence de tous les membres de l’organisation continentale lors des sommets avec des partenaires internationaux.

C’est d’ailleurs dans ce cadre-là que l’on pourrait expliquer la décision de l’Arabie saoudite de reporter le sommet Afrique-Ligue arabe, prévu le 16 mars à Riyad, auquel le Front Polisario devait être convié.

Le refus à peine voilé du prince Mohammed ben Salmane d’accueillir le Front Polisario pour la participation à cet événement semble avoir été favorablement reçu par la diplomatie marocaine. Celle-ci a vu dans ce geste éminemment politique une « main tendue » de la part du prince héritier au souverain alaouite. Sauf que ce dernier ne s’est pas montré suffisamment réactif à l’« ouverture politique » opérée par le prince saoudien.

Plus entreprenant, le président algérien a pris de court le régime marocain en décidant d’effectuer une visite d’État de trois jours, sa première visite à un pays étranger depuis son investiture en décembre, en Arabie saoudite à l’invitation du roi Salmane.

Le même jour, le roi Mohammed VI s’est empressé de dépêcher son conseiller royal, Fouad Ali al-Himma, et son ministre des Affaires étrangères pour rencontrer le prince ben Salmane.

Selon une source diplomatique, le Maroc serait candidat à l’organisation d’une conférence internationale susceptible de sceller une réconciliation entre Riyad et Doha

Selon des sources officielles, cette rencontre de haut niveau vise la préparation de la visite du roi Mohammed VI en Arabie saoudite. L’objectif déclaré étant de renforcer les liens historiques entre les deux pays et relancer une coopération économique et sécuritaire entre Rabat et Riyad.

Une source diplomatique sous couvert d’anonymat évoque l’idée d’une médiation du Maroc, potentiellement candidat à l’organisation d’une conférence internationale susceptible de sceller une réconciliation entre Riyad et Doha.

À première vue, on serait tenté de conclure que la politique de la « neutralité active » du royaume l’aurait préparé à jouer les médiateurs entre Riyad et Doha.

Un pays stabilisateur

Riyad a aidé Rabat dans la construction du mur de sable dans le Sahara occidental, en pleine guerre entre le Maroc et le Polisario au milieu des années 1980.

En 2012, les pétromonarchies à l’instar de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar et du Koweït ont convenu d’accorder cinq milliards de dollars au Maroc pour l’aider à financer des projets structurants, afin de renforcer son économie et son secteur touristique.

En 2016, le Maroc a pris part à la coalition arabe au Yémen menée par Riyad contre les rebelles houthis soutenus par l’Iran. Malgré son engagement militaire à défendre les pays du Golfe, le royaume a décidé en 2019 de se retirer de la guerre au Yémen.

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De leur côté, les pays du Golfe ont besoin d’un pays stabilisateur comme le Maroc qui attire les investissements étrangers et dispose d’une ouverture géostratégique sur l’Europe.

Par ailleurs, le royaume s’est fait remarquer par son non-engagement dans l’embargo imposé en 2017 sur le petit émirat qatari. La même année, le roi Mohammed VI a brisé le blocus imposé au Qatar en se rendant de Dubaï à Doha. Il a même décidé d’envoyer des avions chargés d’aides alimentaires à l’émirat qatari.

L’ancrage social et économique du Maroc en Afrique pourrait offrir aux pays du Golfe une profondeur stratégique pour relancer des investissements et canaliser des points de tensions dans la région, à commencer par la Libye qui fait désormais l’objet de convoitises de la part de nouvelles puissances régionales, à l’instar de la Turquie.

Redorer l’image écornée du prince héritier

Le rapprochement du souverain alaouite avec le prince héritier ben Salmane est une stratégie gagnant-gagnant pour les deux monarchies de droit divin.

Concernant le conflit saharien, les pays du Golfe peuvent jouer un rôle important pour aider le Maroc à dissuader les membres influents du Conseil de sécurité de l’ONU d’adopter des positions qui vont à l’encontre de ses intérêts.

Du côté de l’Arabie saoudite, tout rapprochement avec le Maroc pourrait contribuer à redorer l’image écornée du prince héritier, impliqué dans l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi.

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De son côté, l’émirat du Qatar pourra espérer en finir avec l’embargo pour pouvoir relancer ses projets d’investissement, tout en s’impliquant dans la résolution des conflits dans la région.

Dans tous les cas, la visite du roi Mohammed VI à l’Arabie saoudite est loin de constituer un revirement diplomatique dans la politique étrangère de Rabat dans la région. Il s’agit de manœuvres diplomatiques sérieuses à même de contribuer à terme au dégel des relations politiques entre Rabat et Riyad.

Une mission qui s’annonce difficile pour le régime de Mohammed VI, qui peine à accepter son écartement du dossier libyen et l’entrisme de la diplomatie turque, ainsi que l’inflexibilité du général Sissi à composer avec le régime marocain.

À cela, il faudra ajouter les agissements du Front Polisario, soutenu par l’Algérie, qui parvient à se fait entendre dans les enceintes internationales.

Et c’est justement là où une alliance entre le Maroc et les pays du Golfe semble à la longue bénéfique pour les deux parties. Une manière d’attester de la fragilité du jeu de l’« équilibrisme diplomatique » du roi Mohammed VI, qui ne résiste vraisemblablement pas à la doxa des intérêts imposée par le prince Mohammed Ben Salmane.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).