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Arabie saoudite : la normalisation israélienne est le prix fixé par Biden pour sa rencontre avec MBS

Le prince héritier saoudien se sert de l’économie pour faire pression sur le président américain afin de réhabiliter sa propre image et inverser la politique d’engagement sélectif de Washington
Le prince saoudien Mohammed ben Salmane photographié à Washington, en juin 2016 (AFP)
Le prince saoudien Mohammed ben Salmane photographié à Washington, en juin 2016 (AFP)

L’Arabie saoudite utilise la normalisation avec Israël comme monnaie d’échange pour retrouver sa position privilégiée à Washington. Avec la guerre en Ukraine et la hausse des cours mondiaux de l’énergie, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) est en position de force sur le plan économique, mais de faiblesse politique et militaire, dans les négociations.

Les récentes informations concernant des pourparlers sérieux et secrets de haut niveau avec des responsables israéliens suggèrent que ce n’est qu’une question de temps avant que l’Arabie saoudite n’annonce officiellement le succès de ces discussions, peut-être lors de la visite attendue du président américain Joe Biden à Riyad dans les semaines à venir. 

Pour assurer la position de roi convoitée par MBS, régler les insécurités militaires saoudiennes et assurer un approvisionnement abondant en pétrole, Biden doit prendre des décisions rapides

Dans la situation actuelle, l’Arabie saoudite dispose d’un atout de taille. Dans le contexte des pénuries de carburant et de la hausse des cours du pétrole, le prince héritier mise sur les ressources pétrolières prisées de l’Arabie saoudite. Les États-Unis ont demandé à plusieurs reprises d’accroître la production de pétrole et de compenser la perte de pétrole russe. Ces demandes sont restées lettre morte auprès de Riyad. Mais le prince héritier a récemment cédé à ces appels et pompé plus de pétrole – bien que rien ne montre que cela ait atténué les pénuries mondiales d’énergie.

MBS sait que le pétrole peut être utilisé comme une arme pour faire pression sur l’administration Biden afin que cette dernière le réhabilite et renverse sa politique d’engagement sélectif, sans lui accorder une pleine reconnaissance à Washington. 

En effet, il semble que le pétrole ait réussi à graisser les rouages difficiles et sensibles de la relation entre Riyad et Washington. Biden sait que l’Arabie saoudite est la clé pour gagner la guerre contre la Russie. En échange de ce pétrole supplémentaire, le prince héritier sera récompensé par une visite du président américain. Cependant, Biden ne veut pas perdre complètement la face et apparaître vaincu face à un autocrate impitoyable. Il lui faut rentrer à Washington avec une annonce historique. 

Flux de propagande

Il se peut que la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël soit le prix à payer pour apaiser les critiques aux États-Unis qui ont fait pression sur Biden pour qu’il boycotte le prince héritier en guise de punition pour ses politiques dangereuses et ses atteintes aux droits de l’homme, notamment la guerre contre le Yémen et l’autorisation du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi.

Israël contribue sans aucun doute à réhabiliter l’image du prince héritier, car ses centres de recherche et ses lobbies d’extrême droite à Washington ont intensifié leur propagande en vue d’améliorer l’image de MBS. Il est ironique qu’Israël soit maintenant le plus grand propagandiste de l’Arabie saoudite à Washington.  

Un manifestant porte un masque représentant le prince héritier saoudien lors d’une manifestation contre le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, en 2018 (AFP)
Un manifestant porte un masque représentant le prince héritier saoudien lors d’une manifestation contre le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, en 2018 (AFP)

Mohammed ben Salmane ne manque jamais une occasion de rappeler à ses interlocuteurs nationaux et internationaux qu’il ne s’oppose pas à la normalisation, sous réserve que cela ne porte pas atteinte aux droits des Palestiniens. Lors d’une récente visite à Washington, le frère du prince héritier, Khalid, a cité en privé un sondage d’opinion douteux pour affirmer que les Saoudiens de moins de 30 ans étaient de plus en plus en faveur de la normalisation, donnant ainsi une certaine légitimité à la décision déjà prise d’aller de l’avant concernant la reconnaissance d’Israël.

En réalité, il est impossible de sonder en toute objectivité l’opinion publique saoudienne sur la question, étant donné la répression à laquelle sont confrontés ceux qui transgressent ou critiquent les politiques de MBS. 

Dans le même temps, si le prince héritier entame des négociations en position de force sur le plan économique, il reste faible sur le plan politique. MBS veut que Biden s’engage à soutenir ses prétentions au trône à la mort de son père. L’incertitude de sa position future ne peut être surmontée que si les États-Unis approuvent pleinement et ouvertement son leadership.

À cet égard, la visite de Biden à Riyad pourrait s’avérer un geste symbolique crucial : en contrepartie de plus de pétrole, le prince héritier veut que Biden mette fin aux spéculations sur son propre avenir au sein d’une famille royale divisée

Un marché dangereux

Sur le plan militaire, le prince héritier demeure également très faible sans les États-Unis, qui ont historiquement répondu aux vulnérabilités militaires de l’Arabie saoudite par un soutien ponctuel, plutôt que par un pacte de sécurité à long terme. L’exportation d’armes vers l’Arabie saoudite a toujours dépendu de la bonne volonté du Congrès, plutôt que du seul président américain. 

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Pendant la guerre du Golfe de 1990 et plus récemment la guerre au Yémen, le soutien américain s’est fait à la demande, sans accord de sécurité contraignant avec Riyad. La récente absence de réaction de Washington lorsque les installations pétrolières saoudiennes ont été touchées par des missiles des Houthis, soutenus par l’Iran, doit avoir inquiété le prince héritier. Il veut aujourd’hui que les Américains s’engagent à garantir la sécurité du pays contre toutes les menaces étrangères. 

Un accord de sécurité avec Washington sera le prix attendu de la part d’un président américain réticent. Le prince héritier proposerait une normalisation complète avec Israël et, en retour, il s’attendrait à ce que Washington engage ses ressources militaires pour défendre l’Arabie saoudite. MBS pourrait vouloir que Biden désigne l’Arabie saoudite comme un allié majeur non membre de l’OTAN, comme il l’a déjà fait pour le Qatar, lui donnant un accès préférentiel à l’équipement et à la technologie de l’armée américaine.

La normalisation saoudienne avec Israël est assurément une question délicate. Pour assurer la position de roi convoitée par MBS, régler les insécurités militaires saoudiennes et assurer un approvisionnement abondant en pétrole, Biden doit prendre des décisions rapides. Il reste à voir si Biden acceptera le marché consistant à faire d’importantes concessions politiques et militaires pour voir s’ouvrir davantage les mannes du pétrole saoudien après avoir précédemment snobé le prince héritier et promis de le rendre persona non grata à Washington. 

Une variable importante se perd dans cette équation difficile : une paix durable entre Israël et les Palestiniens, qui continuent d’exercer une pression populaire sur Israël tout en payant un prix élevé en vies humaines perdues sous l’occupation. Ni les Israéliens ni les Palestiniens ne seront plus en sécurité après la normalisation de MBS avec Israël. 

- Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule Arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Madawi al-Rasheed is visiting professor at the Middle East Institute of the London School of Economics. She has written extensively on the Arabian Peninsula, Arab migration, globalisation, religious transnationalism and gender issues. You can follow her on Twitter: @MadawiDr