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Accord sino-iranien : Washington élabore-t-il une nouvelle grande stratégie ?

Tandis que Pékin va de l’avant avec ses nouvelles « routes de la soie », les États-Unis revoient leur position sur la scène eurasienne
Le président américain Joe Biden s’exprime à Washington, le 14 avril 2021 (AFP)
Le président américain Joe Biden s’exprime à Washington, le 14 avril 2021 (AFP)

Il se passe des choses intéressantes en Eurasie. Certaines pourraient même présager un tournant pour certains postulats géopolitiques et structures inchangés depuis plus d’un siècle.

La Chine, après la pugnacité de ses débuts avec l’administration Biden lors des récentes négociations à Anchorage en Alaska, semble relancer son grand projet d’infrastructure, les nouvelles routes de la soie.

Beijing cherche à créer un grand bloc économique et commercial eurasien, étayé par un projet d’infrastructure massif d’une valeur estimée à 1 000 milliards de dollars, le plus vaste projet depuis le plan Marshall en 1948, dont les chiffres font pâle figure en termes d’achat de parité de pouvoir d’achat.

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Beijing et Téhéran ont récemment annoncé un accord de coopération sur 25 ans estimé à 400 milliards de dollars. S’il est mis en œuvre, celui-ci pourrait s’avérer être bien plus qu’une bouffée d’oxygène pour l’économie chancelante de l’Iran.

Cet accord se prête à de nombreuses interprétations, bien au-delà de son contexte libéral strict.

Les nouvelles routes de la soie reprendraient les tracés historiques et affecteraient le trafic maritime, réduisant l’exposition commerciale de la Chine face aux goulets d’étranglement tels que Malacca, Bab al-Mandab, Suez et Ormuz. L’Iran pourrait devenir un important segment dans le sud, avec des ramifications en Irak, en Syrie et en Turquie, et jusqu’à la Méditerranée et le sud de l’Europe.

L’accord sino-iranien est l’une des pièces d’une mosaïque composée par le Partenariat régional économique global (un récent accord de libre-échange asiatique) et l’accord global sur les investissements entre l’Union européenne (UE) et la Chine.

Il pourrait s’agir d’un prélude à l’adhésion formelle de l’Iran à l’Organisation de coopération de Shanghai, l’un des plus importants forums d’intégration eurasien, avec la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures.

Cauchemar stratégique

Mais si le projet d’intégration eurasien devait suivre les lignes politiques économiques envisagées par l’essor de la coopération entre la Chine et la Russie, il pourrait progressivement concrétiser le cauchemar stratégique contre lequel les grands spécialistes anglo-américains de la géopolitique mettent en garde depuis des années : un bloc eurasien hors de la zone d’influence américaine.

Dans le même temps, les négociations pour sauver l’accord sur le nucléaire irakien ont repris. L’Union européenne sert d’intermédiaire entre Washington et Téhéran car les responsables iraniens refusent toujours de rencontrer ouvertement leurs homologues américains tant que les sanctions décidées sous Trump restent en place.

Les diplomates se rencontrent pour des négociations sur le nucléaire irakien à Vienne, le 6 avril 2021 (Lars Ternes/délégation européenne à Vienne/AFP)
Les diplomates se rencontrent pour des négociations sur le nucléaire irakien à Vienne, le 6 avril 2021 (AFP)

Si les rumeurs concernant les premières phases de négociations trahissaient un optimisme surprenant, une torpille israélienne est arrivée opportunément avec le dernier acte de sabotage en date contre l’usine nucléaire iranienne de Natanz.

Cet incident est un contretemps dans le programme d’enrichissement d’uranium de Téhéran, au moment où il a annoncé enrichir son uranium jusqu’à 60 %, s’approchant du seuil des 90 % nécessaire à la bombe atomique.

À Tel Aviv et Washington, les rumeurs suggèrent une certaine autosatisfaction vis-à-vis de ce qui pourrait apparaître comme un affaiblissement significatif des leviers de négociation iraniens. On ne pourra le vérifier que lors des prochaines phases des négociations.

Pendant ce temps, Israël s’est engagé dans une guerre navale secrète contre l’Iran pour contrecarrer ses livraisons à la Syrie – et l’Iran commence désormais à réagir.

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Malheureusement, l’UE, qui a réussi à endosser le rôle crucial de médiateur entre Washington et Téhéran, a déployé un plan inopportun de sanctions contre certains dirigeants qui seraient responsable de la répression violente des manifestations en Iran en 2019.

En supposant que Bruxelles n’avait pas entrepris de saper sa crédibilité en tant que médiateur, en particulier au lendemain d’une autre tentative israélienne de torpiller la relance des négociations sur le nucléaire iranien, il est plausible que l’initiative européenne découle d’une décision prise il y a un certain temps et dont les autorités iraniennes avaient été informées au préalable, comme me l’a confirmé une source européenne faisant autorité.

Bien sûr, si l’UE avait attendu quelques semaines de plus, rien n’aurait changé. L’Iran a mal réagi, tandis que le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov n’a pas manqué l’occasion de se moquer de la gaucherie européenne.

Désescalade avec la Russie

Ces derniers jours, l’administration américaine a accéléré et peut être fait un grand pas en avant dans la politique étrangère qu’elle mène sur la scène eurasienne.

Le président américain Joe Biden a annoncé le retrait complet des forces américaines d’Afghanistan, qui devrait s’achever le 11 septembre et a proposé au président russe Vladimir Poutine un sommet pour aborder divers dossiers brûlants, à commencer par le délicat dossier ukrainien, qui a fait monter les tensions d’un cran ces dernières semaines.

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Ces deux initiatives américaines se prêtent à une interprétation composite, associées aux négociations iraniennes que la Maison-Blanche semble avoir l’intention de poursuivre, malgré les perturbations d’Israël.

D’un côté, la tentative de désescalade avec Moscou semble indiquer que Washington a finalement accepté le fait qu’il ne peut pas s’en prendre fermement à la fois la Russie, la Chine et l’Iran.

Le fait que Biden a d’abord proposé un sommet à Poutine, plutôt qu’au président chinois Xi Jinping, montre clairement que celui-ci est perçu comme la plus grande menace à Washington en ce moment.

Le dégagement total d’Afghanistan pourrait marquer le véritable début de la fin des guerres incessantes en Asie occidentale. Il sera intéressant de voir si un chemin similaire est emprunté en ce qui concerne l’Irak. Mais surtout, cela pourrait impliquer la reconnaissance par Washington que les routes de la soie sont une réalité indéniable et que rester en Afghanistan en tant que potentiel facteur perturbateur n’est plus nécessaire, ni tenable.

Se désengager d’Afghanistan pourrait également être un autre signal de conciliation envers Téhéran, mais un retour de flamme est possible : Téhéran se réjouirait-il vraiment si le retrait américain de Kaboul redonnait les pleins pouvoirs aux talibans ?

Nonobstant la déclaration de Joe Biden selon laquelle « America is back » (l’Amérique est de retour), une retraite stratégique américaine pour réduire sa présence intenable dans des zones où la partie est probablement perdue, serait plus à même d’aider la nouvelle administration à gérer la menace stratégique et sécuritaire la plus importante : restaurer l’ordre public au niveau national.

Une nouvelle grande stratégie ? Si tel est le cas, elle pourrait impliquer de resserrer les rangs avec les alliés européens et tenter de neutraliser les nouvelles routes de la soie dans ses ramifications en Europe occidentale

Washington met-il au point une nouvelle grande stratégie ? Si tel est le cas, elle pourrait impliquer de resserrer les rangs avec les alliés européens et tenter de neutraliser les nouvelles routes de la soie dans ses ramifications en Europe occidentale, au lieu de s’aventurer sur le chemin plus ardu en Asie centrale.

Cela pourrait également s’étendre à l’Asie de l’Est et la région indopacifique, stimulant le « Quad » (États-Unis, Japon, Inde et Australie réunis au sein du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité).

Dans ce contexte, un affrontement global avec la Chine n’est qu’un début. Pour réussir, les États-Unis devront rationaliser leurs ressources, élaguer les branches improductives et desséchées et émerger des sables mouvants sans issue et coûteux – pour reconstruire différemment, au lieu de « reconstruire mieux ».

Washington pourrait finalement cesser de perturber le « Heartland », le laissant (et tous les problèmes tenaces de sa partie moyen-orientale sensible) aux puissances continentales eurasiennes, tout en maintenant le contrôle américain sur le « Rimland » et les routes commerciales maritimes majeures.

Un tel recalibrage se fonderait sur le postulat selon lequel à l’avenir, le pouvoir ne sera plus détenu uniquement par ceux qui contrôlent la masse continentale eurasienne mais surtout, par ceux qui possèdent le big data et les technologies financières, en phase avec la quatrième révolution industrielle et son corollaire le Green New Deal.

- Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et à l’ONU. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos
Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.