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L’accord entre l’Iran et la Chine pourrait transformer les rapports de force au Moyen-Orient

En donnant à la Chine un point d’appui permanent en Iran, l’accord pourrait améliorer la position régionale de Beijing et ébranler la suprématie stratégique américaine dans le Golfe
Le président iranien Hassan Rohani rencontre le président chinois Xi Jinping à Téhéran en 2016 (présidence iranienne/AFP)

Le gouvernement iranien aurait approuvé un projet d’accord sur 25 ans avec la Chine en matière de coopération économique et politique. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Abbas Mousavi, affirme qu’il s’agit d’un moment de fierté pour la diplomatie iranienne. 

Téhéran n’a pas révélé l’intégralité de l’accord, mais un précédent article de Petroleum Economist suggère que l’Iran devrait accorder d’énormes concessions à la Chine, notamment des remises significatives sur le pétrole et le gaz, ainsi que la possibilité de retarder les paiements jusqu’à deux ans et de payer en devises faibles.

L’intérêt plus prononcé de la Chine pour l’Iran devrait alerter les Américains et les amener à revoir leur approche envers Téhéran

La Chine se verrait également accorder un droit de préemption sur les opportunités d’implication dans tout projet pétrochimique en Iran. S’il est mis en œuvre, cet accord rendrait l’Iran très dépendant de la Chine sur le plan économique, tandis que Beijing acquerrait une source d’énergie conséquente et sûre, ainsi qu’un point d’appui dans le Golfe. 

Dans les médias iraniens circulent déjà de nombreuses rumeurs selon lesquelles Téhéran aurait cédé l’île de Kish à Beijing. Si de telles rumeurs sont probablement fausses, il est probable en revanche que l’Iran offre des complexes militaires à la Chine dans ses ports du Golfe.

L’accord prévoit également la présence de jusqu’à 5 000 membres des services de sécurité chinois sur le terrain pour protéger les projets chinois, un élément qui ébranle sérieusement l’indépendance politique de l’Iran. Cet accord promet de faire progresser la position de la Chine non seulement au Moyen-Orient, mais également en Asie centrale et dans le Caucase.

Via l’Iran et le Caucase, Beijing disposerait d’une route terrestre vers l’Europe et même la mer Noire, si tant est que la Géorgie lui permette d’accéder à ses ports.

L’avantage pour l’Iran, si la Chine tient ses engagements, est l’injection de liquidités significatives dans son économie, surtout dans son secteur de l’énergie (280 milliards de dollars) et ses infrastructures de transport et industrielles (120 milliards de dollars). 

Une telle injection contribuerait certainement à revigorer l’économie de l’Iran et à créer plus d’emplois. En retour, cela renforcerait le régime islamique et calmerait l’opposition sur le plan national.

Pivot vers l’Est

Mais le sort de cet accord n’est pas encore scellé car il doit encore être approuvé par le Parlement. Lorsque cet accord a été annoncé dans les médias iraniens, de nombreux commentateurs se sont inquiétés du fait qu’il pourrait rendre l’Iran excessivement dépendant de la Chine, faisant remarquer qu’après la révolution de 1979, l’Iran n’avait pas mis fin à ses années de dépendance vis-à-vis des États-Unis pour devenir une semi-colonie de la Chine. 

J’ai précédemment comparé cet accord à la notoire concession Reuter en 1872 : le Times avait alors qualifié cet accord, conclu entre un banquier britannique – le baron Julius de Reuter – et le roi de perse, de plus grand abandon des ressources et de la souveraineté d’un pays face à un intérêt étranger. 

Un pétrolier battant pavillon iranien accoste au Venezuela, le 25 mai (AFP)
Un pétrolier battant pavillon iranien accoste au Venezuela, le 25 mai (AFP)

Une des principales raisons du fait que l’Iran se tourne vers la Chine et les autres pays asiatiques, désigné localement par l’expression « pivot vers l’Est », est l’échec des efforts répétés de Téhéran, à commencer par ceux de l’administration de l’ayatollah Hachemi Rafsandjani, à développer les relations économiques avec l’Occident en prélude à de meilleures relations politiques.  

La dernière de ces ouvertures a eu lieu après la signature de l’accord sur le nucléaire en 2015. L’Iran a proposé d’acheter des avions Boeing et Airbus, affirmant qu’il accueillerait les sociétés américaines et européennes – notamment les sociétés du secteur énergétique, telles que Total – dans le pays. La réaction aux ouvertures de l’Iran n’a toutefois pas été positive.

En 2018, le président américain Donald Trump s’est retiré de l’accord sur le nucléaire et a imposé de nouvelles sanctions dévastatrices à l’Iran, notamment sur la vente de son pétrole. Son initiative a convaincu même de nombreux modérés en Iran que Washington ne souhaitait pas l’amélioration des relations, et voulait au contraire un changement de régime à Téhéran.

Les opposants radicaux à de meilleures relations entre l’Iran et les États-Unis ont bénéficié d’un second souffle, voyant dans la Chine un sauveur potentiel et un bouclier contre de futures pressions américaines, notamment au Conseil de sécurité de l’ONU.

Réduction des tensions

Si l’accord entre l’Iran et la Chine est mis en place, il revigorerait l’économie iranienne et stabiliserait sa politique. Un tel rétablissement économique et politique améliorerait la position régionale de l’Iran et inciterait peut-être ses adversaires à réduire les tensions avec Téhéran, au lieu de suivre aveuglément les politiques américaines. Les pays arabes pourraient se précipiter pour conclure leurs propres accords spécifiques avec la Chine.

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Par ailleurs, en donnant à la Chine un point d’appui permanent en Iran, l’accord pourrait améliorer la position régionale de Beijing et ébranler la suprématie stratégique américaine dans le Golfe. Cela pourrait faire progresser la position de la Chine à l’international.

Mais les États-Unis pourraient empêcher une telle évolution en revenant à l’accord sur le nucléaire, en levant les sanctions et en autorisant les sociétés européennes et américaines à commercer avec Téhéran. L’effet immédiat serait de faire revivre les forces modérées en Iran, ce qui, à long terme, aboutirait à de meilleures relations politiques.

En poursuivant une politique totalement hostile envers Téhéran, les États-Unis ont limité leurs choix stratégiques en Asie du Sud-Ouest et ont ainsi été manipulés par certains de leurs partenaires locaux, tels que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. L’intérêt plus prononcé de la Chine pour l’Iran devrait alerter les Américains et les amener à revoir leur approche envers Téhéran.

- Shireen T. Hunter est chercheuse affiliée au Centre pour la compréhension entre musulmans et chrétiens de l’Université de Georgetown. Le Moyen-Orient (en particulier la région du golfe Persique), la Méditerranée, la Russie, l’Asie centrale et le Caucase (du Nord et du Sud) font partie de ses domaines d’expertise. Shireen T. Hunter a étudié à l’université de Téhéran (licence et doctorat en droit international sans thèse), à la London School of Economics (maîtrise en relations internationales) et à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève. Elle a publié dix-neuf ouvrages.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.