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L’absence prolongée de Mohammed VI inquiète les Marocains

Le roi du Maroc n’a pas pu inaugurer la rentrée parlementaire. L’excuse officielle, la crise sanitaire, peine à masquer la véritable raison de son absence : son état de santé
Mohammed VI n’a pas fait d’apparition officielle dans le cadre de ses prérogatives constitutionnelles de chef d’État depuis plusieurs mois (AFP)
Mohammed VI n’a pas fait d’apparition officielle dans le cadre de ses prérogatives constitutionnelles de chef d’État depuis plusieurs mois (AFP)

Le dimanche 9 août, une vidéo du roi du Maroc Mohammed VI à bord de son yacht et escorté par des jet-skis, à proximité de Ceuta, a défrayé la chronique.

Abstraction faite de la véracité de la vidéo en question, cette anecdote a relancé le débat sur l’absence remarquable du monarque dans un contexte de crise marqué par l’hégémonie de l’appareil sécuritaire.

Il faut reconnaître que depuis l’avènement de la pandémie de COVID-19, le ministre de l’Intérieur règne en maître absolu dans la gestion de la crise. Pour s’en convaincre, il suffit de revenir sur les décisions, pour le moins arbitraires, de prolonger l’état d’urgence sanitaire au plus grand dam du gouvernement, dirigé par le Parti de la justice et du développement (PJD), d’obédience islamiste.

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C’est dire toutes les tensions qui traversent une classe politique livrée à elle-même dans un contexte d’incertitude caractérisé par l’absence prolongée du chef de l’État, qui n’a pas pu assister à la rentrée parlementaire, le 9 octobre.

À la place, le roi a préféré adresser à partir du palais royal de Rabat un discours diffusé en direct à l’intérieur de l’enceinte du Parlement, à l’occasion de l’ouverture de la première session de la cinquième année législative de la dixième législature.

Selon le cabinet royal, cette décision prend en considération les mesures préventives décidées par les autorités publiques sur hautes orientations royales pour faire face à la propagation de la pandémie. C’est en tout cas ce que l’on pourrait lire en substance dans le communiqué du ministère de la Maison royale, du protocole et de la chancellerie, datant du mercredi 7 octobre.

Par ailleurs, tous les députés n’ont pas été tenus d’assister à l’ouverture de la session d’automne du Parlement. Ils avaient la possibilité de suivre le discours royal par visioconférence pour éviter d’éventuelles contaminations.

Les deux corps du roi

Or, à y voir de plus près, on ne peut que relever la fragilité de l’argument présenté par le cabinet royal, les autorités publiques ayant la possibilité d’effectuer des tests pour les députés afin d’éliminer tout risque de contamination.

Sinon, comment expliquer le fait que l’État ait autorisé l’ouverture des écoles et l’organisation des cours en présentiel, alors qu’il redoute la propagation du virus dans l’enceinte parlementaire ?

Par ailleurs, les députés se réunissent régulièrement dans le cadre des séances des questions orales, tout en veillant à respecter les mesures barrières. Comme cela se passe d’ailleurs dans les Parlements des pays les plus démocratiques. Le bon sens politique suppose donc que le roi assiste à l’ouverture de la session parlementaire à l’instar des autres présidents et chefs d’État.

Le roi n’ayant pas fait d’apparition officielle dans le cadre de ses prérogatives constitutionnelles de chef d’État depuis plusieurs mois, il apparaît ainsi que le COVID-19 n’est pas le seul prétexte à l’absence du monarque : bien d’autres raisons vraisemblablement inhérentes à son état de santé ne lui permettraient pas de s’acquitter de ses fonctions comme le stipule l’article 65 de la Constitution de 2011.

En l’absence du monarque, l’entourage royal s’évertue de fait à combler le vide, en donnant l’impression que le roi est toujours aux commandes et que rien ne lui échappe

La monarchie dégage une charge symbolique non négligeable dans l’imaginaire des Marocains. Le monarque est perçu comme une incarnation à mi-chemin entre l’humain et la divinité. Il possède de ce fait deux corps, pour reprendre ici le titre du fameux essai d’Ernst Kantorovitch, l’un renvoyant à un corps terrestre et mortel et l’autre se voulant l’incarnation du corps immortel et politique.

D’où ce mystère qui entoure la santé du monarque, surtout lorsque ce dernier tombe malade ou quand il peine à remplir ses fonctions politiques.

L’absence du roi de la place publique devient ainsi source d’intrigue et parfois même d’inquiétude pour l’entourage royal, qui craint une crise de leadership consubstantielle avec une fragilisation du régime.

Et pour cause, le monarque est tellement omnipotent que la moindre absence de la vie publique devient synonyme de crise de légitimité à gouverner, susceptible de déstabiliser le système politique tout entier.

En l’absence du monarque, l’entourage royal s’évertue de fait à combler le vide, en donnant l’impression que le roi est toujours aux commandes et que rien ne lui échappe.

Tantôt, la propagande officielle le met en avant en train de présider une veillée religieuse, en commémoration du décès de son père, pour rappeler la centralité du commandeur des croyants. Tantôt, le roi est présenté comme le « protecteur » qui veille sur ses sujets – voir son entretien avec le président chinois pour faire bénéficier les Marocains du vaccin contre le COVID-19. Tantôt, il est associé à la figure paternaliste de celui qui n’hésite pas à présenter ses condoléances à un de ses sujets parmi les plus fidèles.

Le souverain troque son habit de commandeur des croyants contre celui de chef politique toujours aux commandes, comme lorsqu’il a appelé, tout récemment, le gouvernement à généraliser l’Assurance maladie obligatoire (AMO) ou encore quand il a décidé de prolonger de six mois le mandat de la Commission spéciale pour le nouveau modèle de développement (CSNMD).

Le business royal avant tout…

Malgré ces efforts laborieux, les Marocains ne peuvent s’empêcher de nourrir les scénarios les plus extravagants sur la santé du roi et surtout sa maladie, qui dure déjà depuis quelques années – selon ce que laissent entendre les communiqués officiels, une pneumonie virale qui a nécessité deux interventions cardiaques. 

Alors que certains restent malgré tout confiants quant à la pérennité du régime, d’autres s’interrogent à juste titre sur l’hégémonie de l’appareil sécuritaire. Car celui-ci semble profiter de l’état d’urgence sanitaire pour resserrer l’étau sur les populations, à en juger par la vague d’arrestations de journalistes et de militants des droits humains.

Pendant ce temps, d’autres demeurent persuadés de la capacité du régime à assurer sa continuité, qui résiderait dans une domination émanant d’une articulation historique entre l’empire chérifien (tradition) et l’État-nation (modernité).

Enfin, les plus sceptiques restent convaincus que la méthodologie démocratique suppose une transparence quant à l’état de santé des politiques, à commencer par le chef de l’État, qui devrait veiller à l’intérêt général de la collectivité.

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Cela s’avère d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’un roi qui exerce tous les pouvoirs. Or, dans la réalité, il n’en est rien de tout cela. Depuis son avènement en 1999, Mohammed VI passe davantage de temps à l’étranger qu’au Maroc.

Après un peu plus de vingt ans de règne, il a reconnu ouvertement que le modèle de développement marocain était inapte et devait être repensé de fond en comble.    

Dans son dernier discours par vidéoconférence adressé aux députés, le monarque a lancé un énième « fonds d’investissement stratégique », qui porte son nom, doté d’environ 1,4 milliard d’euros provenant du budget de l’État, visant à favoriser une relance économique, tant espérée par des populations de plus en plus défavorisées.

Dans un contexte de crise sans précédent, Mohammed VI n’a de cesse d’appeler les Marocains à faire preuve de patriotisme, afin de faire face à la pandémie, tout en leur rappelant, sur un ton méprisant, que « l’État n’a plus rien à donner aux citoyens ».

Risque d’un sentiment d’exaspération

Dans le même temps, alors que le gouvernement s’apprête à adopter une politique d’austérité des plus drastiques, le monarque a décidé secrètement de se payer un hôtel particulier, près de la tour Eiffel et appartenant à un membre de la famille royale saoudienne, pour au moins 80 millions d’euros !

De quoi donner le tournis à des millions de Marocains démunis, surtout ceux qui ont perdu leurs revenus avec la crise sanitaire et qui se demandent avec stupéfaction comment le chef de l’État peut se permettre des folies pareilles en de telles circonstances.

Malgré sa maladie et son absence dans la gestion des affaires de l’État, le roi n’a pas perdu sa présence d’esprit pour faire fructifier sa fortune. Sachant par ailleurs qu’il n’a jamais daigné réduire le budget alloué à la liste civile (somme dont dispose le roi pour ses besoins domestiques) émanant du budget de l’État.

Par l’acquisition de l’hôtel particulier en question à un prix exorbitant, Mohammed VI fait fi de la misère d’un peuple en détresse et d’une économie à l’agonie. En dépit de ses rares apparitions, il demeure présent dans le giron des milliardaires arabes obnubilés par le luxe et l’opulence.

D’où le risque de voir émerger un sentiment d’exaspération parmi les Marocains, qui pourrait accentuer la crise de confiance en la monarchie, désormais absente et plus affairiste que jamais.    

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).