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Avancée audacieuse : une Émiratie ouvre la voie à l’adoption par des mères célibataires

Aïcha Albusmait, mère adoptive célibataire, repousse les limites des valeurs traditionnelles de la société émiratie
Aïcha Albusmait et sa fille adoptive, Reem, célèbrent le cinquième anniversaire de la fillette (MEE/Amanda Fisher)

Le mois dernier, Aïcha Albusmait a ouvert les yeux sur un beau gâteau et une carte préparés par sa fille de cinq ans, Reem.

Comme beaucoup de femmes lors de la fête des mères, elle a été touchée par ce geste. Cependant, ce cadeau revêtait d’une certaine manière une plus grande importance : c’était seulement leur seconde fête des mères ensemble et la première qu’elles célébraient.

« J’ai l’habitude de célébrer la fête des mères avec ma mère, mais maintenant je me sens mère. »

Aïcha Albusmait n’est pas une personne ordinaire. A 49 ans, l’Emiratie a accompli une quantité vertigineuse de choses. Elle est titulaire d’un doctorat en communication, étudie pour obtenir un master en management du sport et est une fonctionnaire décorée qui a été nommée haut fonctionnaire du gouvernement de Dubaï en 2007 lors de la remise des prix du Dubai Government Excellence Programme.

Avant cela, elle était la première créatrice de mode émiratie « quand c'était encore tabou ». Une de ses robes a été portée par la superstar indienne Ashwariya Rai, bien avant que le monde ne l’ait saluée comme la plus belle femme de la planète.

Aïcha Albusmait est réputée pour aller à contre-courant.

« J’ai été nommée meilleure styliste au Moyen-Orient en 1996, mais on ne m’a pas encouragée à monter sur scène. Malgré tout, je me suis levée et on m’a remis mon trophée devant le public et les médias. »

Lorsqu’elle était étudiante, elle présentait une émission de télévision et rédigeait des articles sur les questions touchant les étudiants pour un journal national sous sa véritable identité. Aïcha Albusmait était visible à un moment où la société musulmane ne savait pas encore comment l’accepter.

Toutefois, ce n’est pas là ce qu’il y a de plus remarquable à propos de cette femme audacieuse et brillante. Cette femme d’affaires célibataire a adopté une fille à l’âge de 47 ans.

Un tel acte passe relativement inaperçu dans la plupart des endroits au monde, mais c’est particulièrement courageux au vu des valeurs traditionnelles de la société émiratie et de l’appréhension générale autour de cette pratique dans l’islam.

Avant-gardiste

« Avant, je me concentrais sur ma réussite professionnelle – me marier n’était pas l’objectif visé », a-t-elle confié.

« Je faisais beaucoup de choses que j’aimais, mais je n’ai été vraiment satisfaite que lorsque j’ai compris que mon seul défi serait de donner mon amour à une autre, l’élever et lui donner de l’amour et du bonheur. »

Aïcha Albusmait est à l’avant-garde d’un nombre croissant de femmes âgées d’une quarantaine d’années qui sont célibataires et souhaitent adopter. L’organisme en charge du développement local de Dubaï (CDA), qui supervise l’unique programme d’adoption, Embrace, a annoncé avoir observé un nombre important de femmes comme elle. Les quadragénaires émiraties célibataires représentent environ un cinquième de la liste d’attente.

Les enfants proposés à l’adoption chaque année sont très peu nombreux, la plupart ont été abandonnés par leurs mères expatriées évitant ainsi les conséquences d’un enfant illégitime dans un pays où avoir des relations sexuelles extra-conjugales est un crime.

Le Dr Huda al-Suwaidi est la directrice du service de développement de la famille au CDA. Après le lancement d’Embrace il y a deux ans, elle s’est dite surprise par le nombre de demandes faites par des Emiraties célibataires – illustrant « parfaitement à quel point le programme pourrait réussir ».

Le Dr Huda al-Suwaidi est la directrice du service de développement de la famille au CDA (MEE/Amanda Fisher)

« Nous sommes fiers d’Aïcha, elle illustre parfaitement comment un bon cœur peut transformer la vie des autres et les rendre heureux. Elle a prouvé que la maternité consiste à élever et prendre soin de son enfant, qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une question de relation biologique. »

Le docteur al-Suwaidi a indiqué que le CDA encourageait les femmes à suivre les traces d’Aïcha Albusmait et à élever un enfant qui n’a pas eu la chance de naître dans une famille stable.

Ce qui distingue vraiment Aïcha Albusmait, c’est qu’elle est prête à s’exprimer publiquement sur l’adoption de sa fille. Après avoir adopté Reem il y a deux ans, elle s’est confiée sur son expérience.

« Pour moi, en parler c’est donner une chance à un enfant de faire partir d’une famille. J’encourage tout le monde à adopter, pas uniquement les gens qui n’ont pas d’enfants. Selon l’islam, avoir un enfant orphelin dans votre famille [vous] rapproche de Dieu. »

Un air de famille

Etre une pionnière semble héréditaire.

La tante d’Aïcha Albusmait, Hessa Alossaily, qu’elle appelle Mama Hessa, est également l’une de ses plus proches amies. Cette femme politique a été la première Emiratie à apparaître dans les médias quand elle est devenue présentatrice en 1965, l’année où Aïcha Albusmait est venue au monde.

« Il y a deux choses qui me touchent particulièrement chez Aïcha. Tout d’abord, elle porte le même nom que ma mère – elle est née la semaine où ma mère est morte », a déclaré Hessa Alossaily en parlant de sa nièce. « Si j’avais eu une fille, j’avais décidé qu’elle porterait le nom "Aïcha" ; alors Aïcha est devenue ma préférée. Ensuite, c’est également une femme médiatique. Nous partageons la même passion, c’est très important. »

Hessa Alossaily, qui n’a elle-même pas d’enfant biologique, a déclaré qu’elles étaient toutes les deux « comme des jumelles » tant sur le plan affectif que sur le plan intellectuel.

« Dieu vous donne toujours ce qui manque à votre vie. Aïcha est comme une fille, une amie très proche. Nous pensons de la même façon, nous partageons les mêmes croyances et la même foi et il est rare dans la vie [de trouver] une autre personne qui partage vos rêves. »

C’est vers Mama Hessa que s’est tournée Aïcha Albusmait lorsqu’elle a pris la décision d’adopter.

« Je rêvais qu’Aïcha ait un enfant. Malheureusement, cela n’est pas arrivé [quand elle était plus jeune], alors quand elle a décidé de faire ça, nous l’avons préparé ensemble et dit "Faisons-le, il y a certaines choses qu’elle va gagner et d’autres qu’elle va perdre". »

La seule crainte d’Hessa Alossaily était qu’étant plus âgée, Aïcha n’ait pas la patience nécessaire avec un jeune enfant.

« J’étais un peu inquiète, mais je me disais qu’elle avait le droit de faire sa vie, c’est sa passion et je fais confiance à sa passion. »

Reem, qu’elle considère comme sa petite-fille, a été « un beau cadeau de Dieu », selon les mots d’Hessa Alossaily.

« Aïcha pouvait être égoïste à l’extrême jusqu’à ce qu’elle ait Reem et qu’elle oublie toutes ses choses préférées et ne pense plus qu’à Reem. »

Elle est fière du courage dont fait preuve Aïcha en parlant publiquement de l’adoption, ainsi que de ses efforts visant à créer un groupe Instagram pour les familles adoptives de la région (@osar_hadinah). Mais là encore, c'est naturel.

« Aïcha est une personne médiatique, elle a des responsabilités. Si elle ne partage pas ses convictions, elle ne fait pas son travail. Si vous croyez en quelque chose, allez-y. »

« Elle me donne le sentiment d’être jeune et je lui donne ma sagesse », a ajouté Hessa Alossaily.

Être le changement dans la société

Aïcha Albusmait raconte que lorsqu’elle parle ouvertement de son expérience, les réactions sont souvent positives, en particulier chez les jeunes et les étudiants qui ont même écrit à son sujet. Ce n’est toutefois pas de tout repos.

« Certaines personnes y sont totalement opposées, mais avec ma propre conviction... je pourrais toujours convaincre la société autour de moi. »

Elle a confié avoir du mal à surmonter les réactions négatives.

Beaucoup dénoncent encore l’adoption comme étant haram (interdite) par l’islam ; davantage d’éducation sur le sujet serait la bienvenue, pense-t-elle.

« Les gens doivent en savoir plus avant de juger les autres, pas après. »

Pourtant, Aïcha Albusmait affirme n’avoir jamais été particulièrement préoccupée par les opinions des autres. Son choix d’adopter reposait sur des recherches sur l’adoption au sein de l’islam et sur le fait qu’elle est persuadée que l’adoption profite à la société.

En outre, cela fait déjà des années qu’elle nage à contre-courant. Tout au long de sa vie, elle a joué un rôle important dans la communauté, étant bénévole auprès de groupes défavorisés tels que les personnes handicapées.

« Bien sûr, certains ne voyaient pas d’un bon œil ce que je faisais... mais j’ai commencé ces activités grâce au soutien de ma famille. Elles ont été la motivation qui m’a amenée où j’en suis maintenant : avoir le courage et la force de prendre mes décisions. »

Se tourner vers l’avenir, pas le passé

Aïcha Albusmait respecte le principe islamique de la transparence dans l’adoption et le fait de ne pas changer les noms de famille. Elle-même a été franche avec sa fille à propos de ses origines et lui en dira davantage chaque année, jusqu’à ce qu’elle connaisse toute l’histoire, a-t-elle expliqué.

Elle ajoute toutefois que l’avenir de Reem importe plus que son passé.

« Je ne vais pas dire que je ne m’en soucie pas, parce que c’est une partie de ma fille et de ses sentiments... mais je ne me soucie pas de ces choses autant que je me soucie de la façon dont elle va changer les choses dans sa société. Je veux qu’elle soit un exemple à suivre. »

Et si cette petite fille pleine de vivacité, qui a fêté son récent anniversaire avec une foule d’amis et sa famille au Cheeky Monkeys, devient effectivement un exemple à suivre, alors elle marchera dans les traces de sa mère.

Aïcha Albusmait assure que, grâce aux dirigeants progressistes des Emirats arabes unis, les femmes sont maintenant les égales des hommes. Son souhait est que les autres femmes n’hésitent pas à jouer un rôle plus important dans la société – que ce soit dans ce pays ou ailleurs.

« Les femmes à travers le monde devraient se concentrer uniquement sur le fait qu’elles font partie de la société exactement au même titre que les hommes... ce sont les hommes et les femmes qui engendrent les êtres humains, ainsi que la prospérité et le bonheur. »

Aïcha Albusmait a été qualifiée de beaucoup de choses dans sa vie : rebelle, femme d’affaires, tête de mule. Cependant, de toutes ces étiquettes, celle qui lui importe le plus est celle de « Umm Reem » (maman de Reem).

« Chaque fois que j’entends ces mots, je suis si heureuse. »
 

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.