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De Londres à Bagdad, l’invasion catastrophique qui continue de faire des victimes

À Westminster, le rapport Chilcot a condamné la décision de Tony Blair d’envahir l’Irak. À Bagdad, les gens recollent encore les morceaux
Une Irakienne pleure la mort de 250 personnes suite à un attentat à Bagdad (AFP)

Depuis dimanche soir, des familles sont venues en groupes auprès des décombres encore fumants qui étaient il y a quelques jours à peine un tronçon fréquenté du quartier de Karrada, à Bagdad.

Des squelettes carbonisés jonchaient toujours la route suite à un violent attentat perpétré par le groupe État islamique, qui a tué 250 personnes, ce qui en fait l’attentat le plus meurtrier en Irak depuis l’invasion américaine de 2003. Ce chiffre ne fait que s’ajouter aux centaines de milliers de morts qui ont suivi cette invasion.

Une invasion qui, selon le rapport Chilcot présenté ce mercredi, était « inutile ». Saddam Hussein, dirigeant irakien de l’époque, ne représentait pas une « menace imminente », les alternatives pacifiques n’étaient pas épuisées et la planification épouvantable de l’après-guerre a causé malheur sur malheur.

L’enquête sur l’Irak de Sir John Chilcot a conclu que l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair a ignoré la succession de mises en garde contre ce que l’action militaire était susceptible de déclencher.

Le rapport Chilcot a indiqué que la raison initiale de la course à la guerre, à savoir la peur du programme d’armes chimiques de Saddam, était fondée sur « des renseignements erronés ». Il a également prouvé que dès 2002, Blair affirmait qu’il se tiendrait du côté du président américain, George W. Bush, « quoi qu’il arrive » et quelles que soient les circonstances.

Telles ont été les conclusions du rapport de 2,6 millions de mots, dont la publication a nécessité sept ans, sept ans au cours desquels l’Irak a poursuivi sur la voie de la violence et de l’instabilité. Et les événements de ce week-end à Bagdad en sont l’un des résultats honteux.

Alors que Blair a échappé aux accusations de mensonge concernant les armes de destruction massive de Saddam et, désormais, devrait certainement échapper au tribunal des crimes de guerre à La Haye, il est certain que ce rapport a été le plus accablant de toutes les analyses d’après-guerre d’un gouvernement britannique.

D’après Chilcot, Blair a ignoré de nombreuses « mises en garde explicites » selon lesquelles l’invasion pouvait ouvrir la voie à l’extrémisme islamiste et au chaos dans la région, ainsi qu’à des souffrances indicibles. La plupart des experts s’accordent à dire que l’État islamique est né des conséquences sanglantes de l’invasion irakienne. Blair n’est toujours pas de cet avis.

Tony Blair sur la défensive suite au rapport Chilcot

Blair a également ignoré la mise en garde selon laquelle l’invasion de l’Irak pouvait avoir des contrecoups dans les rues britanniques ; ceux-ci ont été ressentis moins de trois ans plus tard, lorsque 52 civils ont été tués dans les rues de Londres par une journée chaude et ensoleillée de juillet.

« Il est maintenant clair que la politique concernant l’Irak a été basée sur des renseignements et des évaluations erronés. Ils n’ont pas été remis en cause et ils auraient dû l’être », a déclaré Chilcot dans le centre de conférences, un verdict qui collera à la peau de Blair pour le reste de ses jours.

D’autres se sont saisis de la conclusion de Chilcot selon laquelle les circonstances juridiques entourant l’invasion et la décision de Blair de déployer plus de 45 000 soldats britanniques étaient « loin d’être juridiques », bien que cela n’ait pas constitué l’aller simple pour la Cour pénale internationale de La Haye en faveur duquel de nombreux critiques de Blair avaient plaidé.

En effet, Chilcot a révélé que lorsque Lord Goldsmith, alors procureur général, a demandé à Blair à la veille de la guerre la garantie que l’Irak était coupable d’une « violation substantielle », le Premier ministre la lui a donnée le lendemain, sans partager son processus de prise de décision avec son cabinet. Sir John, dans un ton sec caractéristique de la fonction civile, s’est montré cinglant : « La base précise sur laquelle Blair a pris cette décision n’est pas claire. »

Le conflit qui en résulte a entraîné la mort de 179 soldats britanniques, hommes et femmes. Seulement une heure après que Chilcot a publié son rapport, le leader travailliste Jeremy Corbyn, se levant dans le parlement où la plupart des députés avaient voté en faveur de la guerre en 2003, a salué le courage de ces soldats. Il a toutefois été prompt à souligner que l’attentat à la bombe dévastateur de ce dimanche à Bagdad a été « perpétré par un groupe dont les origines remontent au lendemain de l’invasion ».

De nombreux députés travaillistes, dont plusieurs de ses rivaux potentiels pour le leadership du parti, ont voté en faveur de la guerre. Corbyn, qui n’a pas voté en faveur de la guerre, a été accueilli par des huées venues des bancs derrière lui. « À tout point de vue, l’invasion et l’occupation de l’Irak ont été une catastrophe », a-t-il déclaré.

Plus tard ce mercredi, cependant, Corbyn s’est excusé pour la guerre en Irak au nom du Parti travailliste.

« Je veux aujourd’hui m’excuser au nom de mon parti pour la décision désastreuse de partir en guerre en Irak », a-t-il déclaré après avoir rencontré des familles de soldats britanniques qui ont perdu la vie.

On oublie souvent que Blair a remporté des élections législatives après sa décision d’envahir l’Irak. Mais lorsqu’il a fait sa déclaration plus tard dans l’après-midi, c’était dans le costume de l’un des Premiers ministres britanniques d’après-guerre les plus détestés.

C’est un Blair ému et visiblement fragile qui a affirmé assumer « l’entière responsabilité » des décisions qui ont entraîné la participation du Royaume-Uni au conflit, ajoutant qu’il a exprimé « plus de tristesse, de regrets et d’excuses » que l’on ne pourrait jamais imaginer.

« Une catastrophe supervisée par un terroriste qui radote tel un fou »

Dans une conférence de presse extraordinaire qui a duré plus longtemps que la déclaration de Sir John plus tôt dans la journée, il a ensuite nié avoir donné à Bush « carte blanche » pour envahir l’Irak. « Ce que je ne peux pas faire et ne ferai pas, c’est dire que nous avons pris la mauvaise décision », a-t-il déclaré.

Il a imploré le public britannique de « se mettre » dans son costume de Premier ministre à la suite des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

Et malgré les innombrables attentats à la voiture piégée, attentats-suicides, décapitations, exécutions, assassinats, mutilations et meurtres de sang-froid, il a toujours farouchement nié que l’invasion a joué un rôle dans la montée de l’État islamique ou même du Printemps arabe.

Pour les familles qui ont perdu des êtres chers dans le conflit, qu’elles soient irakiennes ou britanniques, la journée aura été difficile à avaler, alors que certains affublent Blair du titre de « pire terroriste » du monde.

Reg Keys, qui a perdu son fils en Irak dans les premiers jours du conflit et qui est associé à jamais à la bataille pour faire face à Blair, a déclaré que Sir John « a rendu les familles fières ». Plus tôt, celles-ci se sont exprimées lorsque le Premier ministre David Cameron a déclaré que « des leçons peuvent être tirées », mais l’idée qu’une Grande-Bretagne post-Brexit avec une place sans doute réduite dans le monde puisse un jour envahir à nouveau un État souverain semble absurde.

Le Premier ministre sortant, qui a voté en faveur de la guerre alors qu’il était simple député, a ajouté en réponse à Corbyn qu’il était « important de se souvenir » que « l’extrémisme islamiste violent a commencé bien avant la guerre en Irak ».

Il est vrai que la violence sectaire existait en Irak avant 2003. Toutefois, les détracteurs de la guerre ont été prompts à se référer à une série de documents divulgués par Chilcot qui mettaient en garde contre le fait que la violence et les militants islamistes pouvaient se déchaîner à la suite de l’invasion.

L’un des plus saisissants est un mémo déclassifié de 2001 entre Sir Richard Dearlove, l’ancien directeur de l’agence britannique d’espionnage à l’étranger, et Sir David Manning, ambassadeur britannique à Washington.

Dans ce mémo autrefois classé « top secret », Manning a prévenu que l’attaque contre l’Irak risquait d’« élever la menace d’une action terroriste », « [augmentait] la méfiance » vis-à-vis des États-Unis et du Royaume-Uni dans le monde islamique, les divisions à l’ONU ou encore les dommages causés à la relation entre le Royaume-Uni et l’UE, la Russie et la Chine, et renouvelait « la colère et la rancœur dans les rues arabes » entraînant « une pression populaire conséquente sur les régimes régionaux », ce qui laissait peut-être présager le Printemps arabe qui allait suivre l’invasion.

Au cours des semaines et des mois à venir, des milliers de rapports et de témoignages comme celui-ci seront déversés, mais déjà l’un d’entre eux, le mémo « quoi qu’il arrive », a été saisi par les médias britanniques.

Dans ce mémo de Blair de juillet 2002 adressé à George W. Bush, l’ancien Premier ministre a écrit : « Je serai avec vous, quoi qu’il arrive. »

Il a ensuite appelé Bush à se rendre à l’ONU pour obtenir son approbation et tenter de s’attaquer au sort des Palestiniens, mais pour beaucoup, ce mémo et cette suggestion que Blair a soutenu sans équivoque l’invasion dès le début de l’année 2002 seront considérés comme l’un des premiers éléments déclencheurs de la guerre et de ses conséquences mortelles, y compris la montée du groupe État islamique qui a suivi.

Une grande partie des retombées de Chilcot seront centrées sur le point de vue des hommes et des femmes tels que Reg Keys et Rose Gentle, ceux qui ont perdu leurs fils et leurs filles en Irak. Les pertes numériques de ces familles sont peut-être moins conséquentes que le nombre de victimes irakiennes, dont celles de dimanche à Bagdad, mais la rancœur et la décision qui a suscité leur douleur ont la même origine.

Pour certains, Chilcot sera toujours injustement qualifié d’« opération blanchiment », mais les familles présentes au Queen Elizabeth Centre ont applaudi Sir John lorsqu’il a terminé sa déclaration mercredi matin. Ils ont au moins pu, en quelque sorte, tourner la page.

À présent, en Irak, les civils s’affairent à célébrer l’Aïd sous la menace de nouveaux attentats de l’État islamique. Dans les rues de Bagdad, les Irakiens ont peu de raisons d’applaudir.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.