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Derrière le front de la guerre menée par les Houthis à la frontière saoudo-yéménite

Sur les collines rocheuses surplombant la ville saoudienne de Najran, des combattants houthis mènent une campagne d’usure en espérant, pour nombre d’entre eux, récupérer les régions du Yémen intégrées à l’Arabie saoudite en 1934
Rafeeq al-Wadi devant ce qu’il décrit comme un site militaire saoudien capturé. La périphérie de Najran peut être aperçue au loin (capture d’écran)
Par
ALESHASH et KITAF, Yémen

Pendant trois jours, Rafeeq al-Wadi et son cameraman ont parcouru les montagnes rocheuses jusqu’à la frontière entre l’Arabie saoudite et le Yémen, craignant à tout moment d’être repérés par un drone de reconnaissance ou un hélicoptère de combat qui auraient pu mettre fin à leurs jours en quelques secondes.

« Tous les jours, du matin au soir, nous marchions à pied. J’étais certain à 95 % que je ne reviendrais pas », confie Wadi, qui a demandé à ne pas être identifié par son vrai nom pour des raisons de sécurité, en partageant avec Middle East Eye des images où on le voit semble-t-il surplomber la ville de Najran, dans le sud de l’Arabie saoudite, avec un micro dans la main et un AK-47 autour de l’épaule.

Reporter militaire houthi, Wadi explique à MEE que ces images de jour ont été filmées début juin lors du raid des Houthis en territoire sous contrôle saoudien dans la région frontalière de Najran.

Des images présumées du raid diffusées par les médias pro-houthis ont montré les rebelles yéménites en train de frapper des véhicules blindés avec des lance-roquettes et s’emparer de matériel militaire abandonné.

Les Houthis ont affirmé s’être emparés de vingt sites militaires appartenant à la Garde nationale saoudienne mais aussi aux mercenaires soutenus par l’Arabie saoudite et avoir tué environ 200 combattants alignés avec la coalition dirigée par l’Arabie saoudite ; MEE n’a toutefois pas été en mesure de corroborer ces informations.

La plupart des sites identifiés par les Houthis se trouvaient sur le territoire yéménite adjacent à la frontière et étaient sous le contrôle des forces saoudiennes. Les forces saoudiennes ont riposté avec des tirs de roquettes et des bombardements et ont également lancé des frappes aériennes plus loin sur le territoire yéménite.

Les sites capturés en juin sont encore sous contrôle houthi et une contre-offensive saoudienne a été perturbée par un tir de missile houthi sur un camp militaire à al-Sudais, un massif situé à l’intérieur du territoire saoudien à seulement quelques kilomètres de la ville de Najran, explique Wadi à MEE.

D’après Wadi, l’endroit où il se trouvait se situait du côté yéménite de la frontière, mais dans un territoire contrôlé par les forces saoudiennes depuis que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite est intervenue au Yémen en 2015.

Une comparaison des images avec les images satellites de Google Maps laisse entendre qu’il surplombe la périphérie de Najran depuis une colline située au sud-ouest de la ville.

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L’attaque s’est inscrite dans le cadre d’une stratégie plus agressive des Houthis dans la région frontalière : ils ont enflammé le territoire saoudien par une série de frappes de drones et de missiles, touchant notamment à plusieurs reprises au cours des dernières semaines l’aéroport d’Abha, dans le sud de l’Arabie saoudite.

La peur des drones

MEE s’est entretenu avec Wadi dans la ville d’Aleshash, à une soixantaine de kilomètres de l’Arabie saoudite, le lieu le plus proche de la frontière que j’ai pu atteindre après avoir obtenu de la part des autorités houthies la rare permission de me rendre au nord-est de Saada, dans l’une des zones les plus contestées de la guerre civile qui secoue le pays.

Même dans la sécurité relative d’Aleshash, assis sous une paroi rocheuse en surplomb, c’est la peur des attaques de drones que nous évoquons.

« Nous roulons sur les routes en craignant Salmane »

– Faid Mosali, chauffeur de camion

Les reportages dans cette région, où les Houthis ont commencé à combattre en 2004, d’abord contre les forces pro-gouvernementales de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, puis depuis 2015 contre la coalition saoudienne soutenant le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi, sont strictement réglementés. Au-delà de ce lieu, tout est considéré comme une zone militaire.

Mon chauffeur, Abu Hakim, un combattant houthi d’une trentaine d’années, m’a été assigné par les autorités, qui fournissent également un pick-up Toyota pour notre voyage.

Wadi et un autre garde du corps houthi nous accompagnent et le simple fait de prendre des photos du paysage nécessite leur autorisation. Si je ne la leur demande pas, on m’ordonne d’effacer les images. Mes entretiens avec les populations locales sont également surveillés et enregistrés.

Le slogan houthi « Allah est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, malheur aux juifs, l’islam vaincra » apparaît partout où nous allons, barbouillé à la peinture sur des murs et des rochers, comme pour rappeler constamment qui contrôle ce territoire au mépris de la redoutable puissance de feu de la coalition saoudienne, majoritairement de fabrication américaine.

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Malgré les dégâts causés par la guerre et la menace persistante des frappes aériennes, il y a beaucoup d’autres voyageurs sur la route, mais peu d’entre eux sont disposés à s’arrêter et à parler.

En arrivant au pont d’Oseillah dans la vallée de Noshour, dans le district d’al-Safraa, à environ 30 km au nord de Saada, le passage endommagé par les bombes est impraticable et une file de véhicules, dont des autobus et des camions, s’est formée pour parcourir difficilement un sentier accidenté et non pavé.

« Nous roulons sur les routes en craignant Salmane », confie Faid Mosali, un chauffeur de camion, évoquant les avions de combat du roi saoudien. Il se penche par la fenêtre pour regarder à travers la poussière.

Caméras et armes

« J’ai ressenti une grande joie », raconte Wadi, se remémorant le moment où il a eu pour la première fois cette vue sur Najran. « Je suis désormais satisfait d’avoir capturé ces images pour les montrer à tous les Yéménites. »

Montrant sa caméra, il ajoute : « C’est mon arme la plus puissante. »

Ancien professeur d’anglais et père de trois enfants, Wadi, 32 ans, a été engagé comme caméraman pour la branche médiatique des Houthis après que l’école où il travaillait dans la région d’al-Talh, près de Saada, a été bombardée en mai 2015. Le même jour, les Houthis ont annoncé avoir abattu un avion de combat marocain F-16 qui s’est écrasé près d’Aleshash.

Abu Hakim (à gauche) et Rafeeq al-Wadi (MEE/Naseh Shakeh)
Abu Hakim (à gauche) et Rafeeq al-Wadi (MEE/Naseh Shakeh)

Dénonçant l’« agression » de la coalition, il confie à MEE qu’il s’est senti obligé de rendre compte des attaques de représailles des Houthis contre les Saoudiens et leurs alliés.

En avril 2018, le frère de Wadi, Shafeeq, et son beau-frère ont tous deux été tués lors d’une frappe aérienne de la coalition dans la région de l’Asir, où ils travaillaient dans la logistique et livraient de la nourriture et des fournitures aux combattants houthis sur le front.

« Il a quitté la maison un mois et demi après son mariage », explique Wadi à propos de la mort de son frère. « Je ne savais pas comment dire à l’épouse de mon frère et à ma sœur que leurs maris étaient tombés en martyrs. »

« Je ne savais pas comment dire à l’épouse de mon frère et à ma sœur que leurs maris étaient tombés en martyrs »

– Rafeeq al-Wadi, journaliste houthi

Wadi ajoute qu’un autre frère de son défunt beau-frère, qui travaillait également pour la branche médiatique des Houthis en tant que caméraman, a été tué alors qu’il couvrait les opérations à Najran.

D’après Wadi, il aurait posé sa caméra et serait retourné dans la mêlée avec son arme alors qu’un échange de tirs s’intensifiait sur l’un des sites militaires capturés.

Bien qu’ils soient armés et vêtus d’un treillis militaire, les membres des médias houthis n’ont guère de protection sérieuse lorsqu’ils travaillent sur le front.

D’après Wadi, au moins 200 employés des médias houthis ont été tués alors qu’ils couvraient des opérations militaires. Si le chiffre ne peut être vérifié de manière indépendante, la chaîne de télévision houthie Al-Masirah diffuse souvent des images de funérailles de caméramans tués au cours des combats.

Interrogé quant à savoir pourquoi il ne porte pas de casque ni de gilet pare-balles pour se protéger contre les éclats d’obus, Wadi hausse les épaules.

« À l’avenir, si Dieu le veut, j’essaierai », confie-t-il.

« Je peux mourir à tout moment »

Dans les villes et les villages que nous traversons au nord-est de Saada, nous sommes accueillis avec des regards suspicieux et hostiles et des questions sur l’identité de notre employeur.

Certains supposent que nous sommes membres du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, le principal organisme d’aide humanitaire qui fournit de la nourriture à des millions de personnes au bord de la famine au Yémen. Au marché d’Aleshash, un homme s’adresse à nous pour se plaindre du fait qu’il n’a reçu qu’un demi-sac de blé.

On ne sait pas à quelle quantité il pensait avoir droit. Le PAM fournit généralement à ses bénéficiaires un sac et demi de blé, de l’huile, du sucre et des pois, mais une partie de l’aide est distribuée via des intermédiaires locaux.

L’homme reproche ces pénuries aux « commerçants », même si, comme d’autres personnes avec qui nous avons parlé, il n’est pas disposé à entrer dans les détails, craignant peut-être des représailles.

La plupart évitent les questions. Un autre homme nous explique qu’il vit confortablement malgré la guerre, tandis qu’un troisième affirme que tout ce qu’il veut est une aide pour se marier.

Abdullah Ahmed Hussein, assis sur une camionnette sur le marché d’Aleshash (MEE/Naseh Shaker)
Abdullah Ahmed Hussein, assis sur une camionnette sur le marché d’Aleshash (MEE/Naseh Shaker)

Malgré les pénuries, à 10 heures du matin, le marché grouille de monde. La plupart des acheteurs portent des vêtements bédouins et un fusil à l’épaule. Il est difficile de déterminer s’il s’agit de combattants houthis ou simplement de membres d’une tribu locale pour qui le port d’une arme est monnaie courante.

Assis sur un vieux pick-up qui sert à vendre du khat, Abdullah Ahmed Hussein est l’un des rares à ne pas être armé. Père de huit enfants, il confie à MEE qu’il passe simplement le temps à rester assis avec le vendeur de qat.

« Je n’ai pas de travail, rien. Je suis dhabeh et je peux mourir à tout moment », affirme Hussein, utilisant une expression arabe familière pour désigner une personne qui s’ennuie ou qui est fatiguée de la vie.

« Nous manquons de gaz pour cuisiner et de nourriture. Presque tout est en pénurie », explique Hussein alors qu’une foule se masse autour de nous.

L’homme affirme avoir entendu des explosions en provenance de la région frontalière début juin. Mais cela n’a guère dérangé les habitants d’Aleshash, ajoute-t-il. Les bruits de la guerre sont devenus une toile de fond de la vie dans la ville, commente-t-il.

Un hôpital dans une tente

Lorsque nous approchons de Kitaf, à l’est d’Aleshash, une région récemment touchée par de violents combats, les véhicules se font rares sur la route. Nos radios sont branchées sur les bavardages de la salle de contrôle houthie, au cas où un drone est repéré, auquel cas nous serions invités à nous abriter sous les arbres.

Dans le centre de Kitaf, certaines parties de l’hôpital ont été réduites en ruines. En mars, le bâtiment a été endommagé par une frappe aérienne de la coalition qui a touché une station-service voisine. Au moins cinq enfants et trois adultes ont été tués, selon Save the Children, qui soutient l’hôpital.

Une ambulance est garée à gauche de la porte principale du bâtiment endommagé, tandis qu’une tente est encore érigée de l’autre côté de la porte.

L’hôpital de Kitaf. Ce conducteur d’ambulance affirme avoir été blessé lors de la frappe aérienne qui a touché l’établissement (MEE/Naseh Shaker)
L’hôpital de Kitaf. Ce conducteur d’ambulance affirme avoir été blessé lors de la frappe aérienne qui a touché l’établissement (MEE/Naseh Shaker)

« Nous y avons reçu des patients dans les jours qui ont suivi l’attaque qui a rasé l’hôpital », explique à MEE Ashraf Zaid, un pharmacien, en montrant la tente.

L’homme de 27 ans raconte qu’il se tenait près de la fenêtre de la pharmacie de l’hôpital lorsque l’attaque s’est produite. Tout ce dont il se souvient, c’est du bruit des avions de combat au-dessus de lui, puis d’une explosion.

Lors de la visite de MEE, le bâtiment principal de l’hôpital est toujours hors d’usage par crainte de nouvelles attaques. Des hélicoptères de combat peuvent être entendus à proximité et le personnel ajoute que l’on entend aussi fréquemment des avions de chasse.

« Je veux qu’Abha, Jizan, l’Asir et Najran nous soient rendus » 

– Abu Hakim, chauffeur houthi

Alors que les combats s’intensifient également à proximité, la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a aussi menacé de prendre « des mesures sévères » à la suite d’une attaque de missile lancée le 13 juin contre l’aéroport d’Abha, pour un bilan de 26 blessés.

« Nous souffrons à cause des avions. Sans eux, nous traiterions les patients correctement », explique Zaid.

Le conducteur de l’ambulance est un autre survivant de l’attaque ; il affirme à MEE qu’il a été blessé à la tête par des éclats d’obus et qu’il souffre maintenant de stress post-traumatique.

Depuis Kitaf, la route continue en direction du district d’al-Buqaa, mais tous nos interlocuteurs nous déconseillent d’aller plus loin.

La ligne de front entre les Houthis et les forces saoudiennes coupe la route à environ 15 kilomètres de la ville et est trop dangereuse pour que l’on puisse s’en approcher en voiture, nous prévient-on.

Un chauffeur qui transporte régulièrement des passagers entre Saada et Kitaf indique à MEE qu’al-Buqaa est sous le contrôle des forces soutenues par les Saoudiens et que désormais, il ne va pas plus loin que Kitaf.

« Avant, les Yéménites entraient dans ces régions »

Pour les forces houthies qui combattent dans la région, les attaques en territoire saoudien sont plus que de simples représailles contre l’incursion de la coalition dirigée par Riyad dans leur patrie.

Nombreux sont ceux qui considèrent également qu’un des objectifs de la guerre est la « libération » de territoires qu’ils revendiquent encore.

« En tant que combattant yéménite ici à la frontière, je veux qu’Abha, Jizan, l’Asir et Najran nous soient rendus », soutient Abu Hakim, notre chauffeur.

Les revendications des Yéménites par rapport à la région de Najran remontent au traité de Taïf signé en 1934, qui a établi la frontière entre le nouveau royaume d’Arabie saoudite et le royaume du Yémen. Le traité a été rejeté dans les années 1960 par les fondateurs de la république yéménite, qui se sont engagés à reprendre le territoire contesté.

Des combattants houthis défilent après avoir obtenu leur diplôme, à Saada, en mars 2019. Le slogan houthi est inscrit sur l’étendard (AFP)
Des combattants houthis défilent après avoir obtenu leur diplôme, à Saada, en mars 2019. Le slogan houthi est inscrit sur l’étendard (AFP)

La montée du mouvement houthi dans les provinces frontalières au cours de la première décennie du XXIe siècle était en partie une réponse à un accord ultérieur conclu en 2000 entre le président yéménite Ali Abdallah Saleh et Riyad, réaffirmant les frontières établies à Taïf, ainsi qu’aux efforts plus vastes déployés par l’Arabie saoudite pour brider l’indépendance des tribus du nord.

« Avant, les Yéménites entraient dans ces régions avec leurs fusils », explique Abu Hakim, notre chauffeur. « Il y a des Yéménites qui possèdent toujours des terres dans ces régions et qui ont des documents prouvant qu’ils en sont les propriétaires. »

« Mort à l’Amérique ! »

Contrairement à ce que l’on a observé à Aleshash et à Kitaf, à notre retour dans la ville animée de Saada, on peut presque oublier qu’une guerre est en cours. Les marchés sont bondés et il est possible de circuler en toute liberté. Néanmoins, tout est cher et les prix sont indiqués en riyals saoudiens plutôt que yéménites, même pour les articles de la vie quotidienne.

Le conflit n’a pas non plus interrompu l’afflux de personnes venues d’Afrique pour trouver du travail en Arabie saoudite ; nombreux sont ceux qui transitent par Saada pour se rendre au poste frontalier d’al-Thabet.

Un Éthiopien parlant arabe explique à MEE qu’il voyage avec deux autres Africains malgré le fait qu’aucun d’entre eux n’a de passeport.

« Je me demande pourquoi il y a des gens qui hésitent à dire “Mort à l’Amérique” alors même que des avions américains planent au-dessus d’eux »

– Un prédicateur yéménite à Saada

« Si les Saoudiens nous arrêtent, ils nous détiendront pendant deux mois, puis ils nous expulseront directement en Éthiopie », indique-t-il. Une fois rentrés chez eux, ils repartiront immédiatement au Yémen pour retenter leur chance, ajoute-t-il.

Avant les prières du vendredi à la mosquée ben Salmane de la ville, l’ambiance est belliqueuse.

S’adressant aux fidèles, le prédicateur se dit fier que le gouvernorat de Saada, sous contrôle houthi, accueille des habitants de toutes les régions du Yémen, au contraire du port d’Aden, dans le sud du pays, principalement sous le contrôle des combattants séparatistes soutenus par les Émirats et trop dangereux pour les gens du nord du pays.

Il les exhorte ensuite à se joindre à un chœur tapageur, entonnant le slogan houthi à trois reprises. Seuls quelques-uns ne répondent pas, mais le prédicateur reprend ensuite le slogan une quatrième fois, expliquant qu’il entend ainsi donner à ceux qui ont hésité une chance de se joindre aux autres fidèles.

« Je me demande pourquoi il y a des gens qui hésitent à dire “Mort à l’Amérique” alors même que des avions américains planent au-dessus d’eux », explique-t-il, clôturant son sermon par un sourire.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.