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« Une Égypte sans bidonville » : les habitants des quartiers pauvres déplacés pour faire place aux momies et aux projets touristiques

La grandiose parade des momies a été regardée par des centaines de millions de spectateurs à travers le monde, mais de nombreux Égyptiens ont été expulsés de chez eux pour ouvrir la voie aux aspirations touristiques des autorités dans le vieux Caire
Démolition en cours à Magra El Oyoun, l’un des quartiers affectés par un nouveau projet de requalification du vieux Caire (document fourni)
Par Correspondant de MEE à LE CAIRE, Égypte

Lors d’une cérémonie grandiose regardée par des centaines de millions de spectateurs à travers le monde, l’Égypte a fait défiler vingt-deux momies antiques à travers Le Caire jusqu’au nouveau musée de la ville ce dimanche, un événement baptisé la Parade dorée. 

Exposés depuis le début du XXe siècle au musée égyptien situé dans le centre du Caire, dix-huit rois et quatre reines ont été transférés vers un nouveau musée à six kilomètres au sud, le Musée national de la civilisation égyptienne, un vaste bâtiment tout juste achevé à Fostat, la première capitale islamique de l’Égypte.

La procession royale d’acteurs en costumes traditionnels et de chars jouait sur le sentiment nationaliste et l’importance historique de l’Égypte, tandis que les spectateurs de l’événement pouvaient observer les corps des rois et reines vieux de plus de trois millénaires défiler lentement vers leur nouvelle maison.

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Mais au milieu de tout ce faste, les Égyptiens dont les vies ont été chamboulées, dommages collatéraux d’un vaste projet controversé de requalification supposé rénover le vieux Caire, ont été oubliés.  

En se dirigeant vers le sud depuis la place Tahrir, la parade est passée près des ruines de divers quartiers résidentiels rasés.

Le gouvernement égyptien détruit des quartiers pauvres pour y édifier des complexes touristiques avec des hôtels 5 étoiles, des cafés, des restaurants et le Musée national de la civilisation égyptienne, où reposent désormais les momies. 

Aucun chiffre officiel n’a été publié, mais des estimations suggèrent que des centaines de familles ont été affectées.

Middle East Eye s’est entretenu avec d’anciens habitants de ces quartiers rasés depuis 2019. Si certains ont reçu des propositions de relogement, d’autres ont été chassés de force de leur logement, arrêtés, menacés et ont même fini à la rue. 

« Je me sentais impuissant »

Mostafa (36 ans), employé de café qui vivait dans l’un de ces quartiers résidentiels de Magra El Oyoun, a regardé le convoi à la télévision au travail. Certains de ses clients voulaient profiter du spectacle en buvant leur café. 

Magra El Oyoun est un long aqueduc dans le quartier historique de Fostat, dans le vieux Caire, qui s’étend jusqu’à la citadelle de Saladin datant du XIIe siècle. Pendant des années, cette zone a été négligée et ignorée, ce qui a abouti à la construction de plusieurs bâtiments illégaux et de logements de fortune. En 2016, le gouvernement a débuté les démolitions dans cette zone. 

« Ce qui s’est passé est un crime. Ils ont chassé les pauvres et ne lèvent même pas le petit doigt pour demander des comptes aux riches »

- Mostafa

Mostafa a regardé sa maison se faire raser en février. Il vivait là avec sa famille de six personnes depuis 2001. Ils ont dû évacuer et ils vivent désormais à Gizeh, sur la rive occidentale du Nil, dans un appartement bien plus petit qu’ils louent.

Il se sent mis à l’écart par l’euphorie patriotique suscitée par la parade, confie-t-il à MEE, car personne ne sait à quel point sa famille et lui ont souffert. 

« Mon cœur s’est brisé et je me sentais impuissant », ajoute-t-il. « La police est venue et a annoncé à l’ensemble de la rue en novembre [2020] qu’on devait évacuer et que le quartier serait démoli d’ici janvier. »

En mars dernier, le Premier ministre Moustafa Madbouli a déclaré que 771 familles du quartier avaient été relogées après la destruction de 1 076 établissements divers et 454 immeubles d’habitations. D’autres familles qui ne disposaient pas des bons documents ont dû trouver un autre logement par leurs propres moyens. Malgré ses contrats et documents officiels, la famille de Mostafa figurait parmi eux. 

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Mostafa rapporte que certaines des familles expulsées sont toujours sans abri. « Je connais une famille qui a envoyé ses filles travailler comme aides ménagères tandis que les hommes travaillent dans la construction pour gagner leur pain quotidien. »

« Mon père a décidé que nous devions déménager et éviter tout problème, et parce que nous avons une mère, des sœurs et des épouses que nous ne voulions pas mettre en danger », poursuit Mostafa.

« Ce qui s’est passé est un crime. Ils ont chassé les pauvres et ne lèvent même pas le petit doigt pour demander des comptes aux riches. »

Éliminer les « bidonvilles »

Selon une source au sein du ministère du Développement local, neuf quartiers ouvriers, ou « bidonvilles » selon le gouvernement, sont sur la route de ce Fostat rénové, une nouvelle destination touristique au milieu du vieux Caire. 

Cette source ajoute que les démolitions ouvriront la voie à une longue promenade surplombant le lac Ayn al-Sera de Fostat, qui s’étendra jusqu’au parc de Fostat. Un nouveau tramway transportera les visiteurs de Fostat au parc al-Azhar, un peu plus au nord. Notre source nous a montré les diapositives du projet envisagé par le Premier ministre, baptisé « Ayan al-Hayah » (ou source de la vie). 

Une diapositive de la présentation officielle de la requalification du vieux Caire (document fourni)
Une diapositive de la présentation officielle de la requalification du vieux Caire (document fourni)

L’Égypte cherche désespérément à attirer les touristes étrangers et les investissements liés au secteur du divertissement après l’intense agitation politique de 2013 et l’épisode de l’avion de ligne russe qui s’est écrasé en 2015.

Mais pour concrétiser cette stratégie, la vie des habitants de la classe ouvrière a été bouleversée.

Sajda (37 ans), professeure de géographie qui habitait à Koum Ghorab, dans le vieux Caire, à quelques minutes du nouveau Musée national de la civilisation égyptienne, a également été expulsée de sa maison avec ses sœurs et ses parents. 

Le gouvernement a déclaré en mars que les démolitions de Koum Ghorab visaient à « tracer des routes pour la parade des momies royales ».

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« Les démolitions ont eu lieu après la signature de nouveaux contrats pour des appartements pour les habitants affectés dans le quartier de logements sociaux d’Asmarat », assure à MEE Jihan Abdel Monem, sous-gouverneure du Caire, ajoutant que « les démolitions se poursuivront pour détruire tous les bidonvilles, conformément aux nouveaux ordres des dirigeants politiques, en vertu du slogan “une Égypte sans bidonville”. »

« Le nouveau projet vise depuis le début à ajouter une touche de civilisation et de beauté à cette zone en éliminant les bidonvilles », déclare Monem. « Cela ne peut être fait qu’en déplaçant les habitants vers des quartiers plus sûrs et vivables. »

L’appartement de Sajda et sa famille se trouvait parmi les 42 immeubles démolis entre novembre 2020 et janvier 2021. Locataires de leur appartement, ils se sont vu refuser un nouveau logement. Le gouvernement a proposé de transférer les meubles des habitants où ils le souhaitaient, mais dans des camions utilisés pour transporter les déchets.

La décision unilatérale de déplacer des habitants a changé la vie de Sajda et de sa famille. Avec son père, ils sont les seuls soutiens de famille et leur nouveau domicile rallonge de trois heures leur trajet quotidien.

« Les gens doivent savoir qu’à cause de cet événement, des centaines de familles souffrent. Je serai fière de mon pays lorsque je serai traitée décemment et humainement »

- Sajda

Le gouvernement égyptien n’a de cesse de répéter que le trafic de drogue, la violence et la prostitution sont communs dans ces « bidonvilles », que de nombreux quotidiens pro-gouvernement décrivent comme un « cancer ». 

Sajda a regardé la parade avec ses sœurs. « Je suis une personne éduquée et toute ma famille n’est pas telle que le décrit le gouvernement. Nous connaissons l’importance des monuments et du tourisme. »

Mais elle s’est sentie frustrée et en décalage avec les élans de célébration et de fierté sur les réseaux sociaux. « Pourquoi me réjouirais-je pour les gens qui m’ont chassée de chez moi et m’ont mise à la rue ? »

La voisine de Sajda, Nifesa, a également été déplacée mais s’est vu proposer un appartement non meublé dans le projet immobilier al-Asmarat dans le quartier Mokattam du Caire. Elle déplore un appartement bien plus petit que celui qu’elle avait et bien plus éloigné de l’endroit où travaille sa famille.

Noblesse et nationalisme

Dimanche, lors d’une rencontre avec Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO, le président Abdel Fattah al-Sissi a affirmé que l’Égypte prenait des mesures « suivant un chemin équilibré entre efforts de développement et préservation de la valeur et de l’intégrité des sites archéologiques uniques, notamment avec le développement de tous les quartiers historiques du Caire », selon une déclaration présidentielle. 

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Il a ajouté que l’objectif était de faire de la capitale de l’Égypte « un musée ouvert qui reflète la noblesse des civilisations égyptiennes, antique comme contemporaine ».

Alors que la clameur nationaliste autour de la parade et de l’inauguration du musée se poursuit, des centaines d’autres familles des environs de Fostat attendent leurs avis d’expulsion.

« Les gens doivent savoir qu’à cause de cet événement, des centaines de familles souffrent », déclare Sajda à MEE. « Je serai fière de mon pays lorsque je serai traitée décemment et humainement. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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