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En Turquie, une candidate communiste portant le voile est déterminée à bouleverser les élections municipales

Face aux critiques, Fatma Akin, candidate du parti communiste à la mairie d’Istanbul, déclare que sa campagne est centrée sur « la classe, pas la religion »
Fatma Akin défile avec d’autres communistes (TKP)
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ISTANBUL, Turquie

Fatma Akin, ouvrière dans le textile, lutte depuis huit ans pour joindre les deux bouts, dans des conditions de travail horribles – cousant pendant onze heures dans des sous-sols humides et sombres.

Aujourd’hui, elle se présente aux prochaines élections municipales à Istanbul – en tant que candidate du parti communiste. Son vécu personnel de l’exploitation l’a poussée à prendre la parole, explique-t-elle.

« J’ai travaillé dans des ateliers de textile pendant sept ans. J’aime coudre. Mais je souffre d’une carence en vitamine D en raison du manque de soleil dans les ateliers où je passais six jours par semaine. Il y a beaucoup d’enfants qui travaillent. C’est un sujet de préoccupation pour tous les travailleurs dans l’atelier car ce sont des pères, des mères. C’est très triste. Quand on voit ces enfants, on ressent soi-même l’injustice », confie-t-elle à Middle East Eye.

« Cela m’a poussée à réfléchir sur ma vie. C’est pourquoi je milite, pour nous défendre. »

Fatma Akin a été désignée par le parti communiste turc (TKP) comme sa candidate pour le district conservateur et ouvrier de Güngören, à Istanbul. Le geste a fait sourciller car Fatma Akin est une musulmane portant le voile dans un parti connu pour sa fervente laïcité.

Fatma Akin déclare à MEE que sa nomination n’a rien à voir avec le fait que Güngören est un quartier religieux.

« Il ne s’agit pas de religion. Il s’agit de protéger nos droits en tant que classe »

- Fatma Akin, TKP

« Il y a beaucoup d’ateliers de textile dans le district. Je vis à un pâté de maisons seulement. Notre objectif n’est pas l’islam. Il s’agit des droits des travailleurs et d’aider mes collègues », insiste-t-elle.

« Je suis une femme, je suis une ouvrière, je suis une communiste. »

Le slogan de sa campagne est « Nous ne sommes pas dans le même bateau » – référence aux commentaires du président turc Recep Tayyip Erdoğan à la suite de la crise économique dans le pays, qui a vu une forte hausse de l’inflation et l’effondrement de la monnaie. 

L’engagement de Fatma Akin en faveur de la cause des travailleurs a toutefois un prix, souligne-t-elle.

« J’ai été licenciée par l’atelier pour lequel je travaillais. Parce que les jeunes ouvriers se rapprochaient de moi pour essayer d’en savoir plus sur le communisme. »

Tradition laïque

Le TKP, dernière incarnation d’une tradition marxiste-léniniste turque dont les racines datent d’avant la fondation de la république, a longtemps fait de la laïcité un principe majeur.

La nomination d’Akin a donc créé une petite controverse au sein de la gauche turque, dont certaines figures n’ont pas tardé à rappeler à la direction du parti que le TKP avait activement fait campagne contre le « turban », terme utilisé par les communistes et les laïcs en Turquie pour décrire la version « politisée » du voile.

Le TKP a également été en première ligne de l’opposition à la levée de l’interdiction du voile dans les universités turques ces dernières années. Sa déclaration, intitulée « Que couvre le turban ? », résonne encore dans les forums publics lorsque la question est débattue.

Sol, la publication étroitement associée au parti, a également publié des articles sur un thème similaire.

Cependant, Fatma Akin affirme n’avoir jamais fait l’objet de discrimination de la part de ses camarades.

« Je pense que les gens se font de fausses idées de ce que défend le TKP. Il ne s’agit pas de religion. Il s’agit de protéger nos droits en tant que classe », explique-t-elle.

« Si le TKP n’avait pas de candidates voilées auparavant, c’est en raison de leur absence au sein du parti. Et non une préférence. Les femmes portant le voile ne nous connaissent pas. »

Fatma Akin s’adresse aux grévistes licenciés par l’entreprise de cosmétiques Flormar suite à leur décision de s’affilier à un syndicat dans la ville de Gebze (TKP)
Fatma Akin s’adresse aux grévistes licenciés par l’entreprise de cosmétiques Flormar suite à leur décision de s’affilier à un syndicat dans la ville de Gebze (TKP)

Elle ajoute toutefois qu’elle a reçu un certain nombre de menaces de mort et a subi des violences sexistes.

Sur les réseaux sociaux, Twitter notamment, certains utilisateurs ont accusé le TKP d’ouvrir la porte à l’islamisme et au populisme. Le débat a conduit le TKP à répondre aux critiques par un communiqué de presse séparé, affirmant que le parti défendait toujours la laïcité et s’opposait à la politique religieuse.

« Fatma Akin n’a pas été nommée à cause de son voile. Elle a été nommée parce qu’elle était une ouvrière communiste », indiquait le communiqué.

Akin, qui est née et a grandi dans la ville côtière de Giresun, sur les bords de la mer Noire, explique que sa famille a toujours été de gauche et que son adhésion au TKP n’a pas constitué un séisme dans sa vie.

« Je suis leurs activités depuis un certain temps. Et j’ai décidé de devenir membre. Je les ai rejoints parce qu’ils défendent les droits des travailleurs et améliorent nos conditions de travail. Ce que j’aime le plus dans ce parti, c’est que vous pouvez vous adresser à tout le monde par son prénom », déclare-t-elle.

Les chances de victoire d’Akin aux élections locales sont plutôt minces. Lors des précédentes élections locales de 2014, le TKP n’avait obtenu aucun vote dans ce district et, à l’exception peut-être du maire haut en couleur du village d’Ovacık, dans la province de Tunceli, le parti est peu médiatisé ou a peu de pouvoir politique.

Le Conseil électoral supérieur turc a également empêché le TKP de participer aux élections législatives du 24 juin 2018, soi-disant pour violations du règlement (ce que le parti a vivement contesté).

Quoi qu’il en soit, la candidature de Fatma Akin a reçu un accueil favorable de la part de la gauche turque. Le célèbre journaliste de gauche İsmail Saymaz, entre autres, a félicité le TKP et Akin pour cette décision.

Des milliers de tweets ont été envoyés sur les réseaux sociaux pour soutenir sa cause, alors que nombre de ses collègues travaillant dans le textile l’ont appelée pour exprimer leur soutien.

« Nous distribuons des tracts avec mon mari tous les jours. Je visite les cafés. Les personnes avec lesquelles nous discutons sont généralement très amicales », dit-elle.

« Ils me voient comme leur fille et la plupart d’entre eux me félicitent et me souhaitent bonne chance. Certains disent : “Tu devrais avoir honte de ton voile”. Je continue et leur explique mon point de vue. Ils ne sont pas conscients. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.