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« Sur la route, j’ai vu beaucoup de corps » : les Éthiopiens réfugiés au Soudan racontent leur fuite du Tigré

Ils sont des dizaines de milliers à traverser la frontière soudanaise : des réfugiés racontent l’horreur de l’offensive brutale qui fait rage dans leur pays
Des Éthiopiens fuyant la région du Tigré descendent d’un bateau après avoir traversé la frontière pour arriver à Hamdayet, leur point d’entrée au Soudan (MEE/Mohammed Amin)
Des Éthiopiens fuyant la région du Tigré descendent d’un bateau après avoir traversé la frontière pour arriver à Hamdayet, leur point d’entrée au Soudan (MEE/Mohammed Amin)
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Hamdayet, FRONTIÈRE SOUDANO-ÉTHIOPIENNE

À l’intérieur d’une tente de fortune, dans le village soudanais de Hamdayet, près de la frontière avec l’Éthiopie, Asiey Negosia, une femme de la région du Tigré, a donné naissance à un bébé la semaine dernière.

Âgée de 30 ans, elle venait de fuir son pays d’origine, l’Éthiopie, pour arriver au centre d’accueil de Hamdayet, dans l’État de Kassala, après un pénible voyage de trois jours qui l’a finalement amenée à traverser le Tekezé – également appelé Setit – afin d’arriver au Soudan.

Malgré le manque de produits médicaux de base dans la tente – installée par la communauté locale pour accueillir les réfugiés nouvellement arrivés –, Asiey Negosia a pu accoucher sans problème, même si elle semblait un peu faible.

« Grâce à Dieu, ma sœur a accouché sans aucune complication de santé. Elle avait beaucoup souffert [pendant le voyage] car nous devions nous déplacer rapidement en raison des bombardements d’avions et des attaques des soldats », raconte sa sœur Ana à Middle East Eye.

Asiey et Ana font partie des plus de 30 000 Éthiopiens qui ont afflué au Soudan depuis que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a lancé le 4 novembre une offensive militaire dans la région du Tigré, tout au nord de l’Éthiopie.

Ahmed a déclaré que son objectif était d’évincer le Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), au pouvoir dans la région, qu’il accuse de défier le gouvernement et de chercher à le déstabiliser. Des centaines de personnes auraient été tuées au cours de l’opération. 

Dimanche, Abiy Ahmed a publié sur Twitter un communiqué donnant aux forces de la région du Tigré un ultimatum de 72 heures pour se rendre avant que son armée ne déclenche une offensive contre Mekelle, la capitale de la région, sous contrôle rebelle. 

À Hamdayet, premier point de transit pour les réfugiés entrant au Soudan, des milliers de Tigréens se reposent sous les arbres ou dans les abris mis en place par la commission soudanaise d’aide humanitaire et le Croissant-Rouge, alors que des membres de la communauté locale les approvisionnent en nourriture et en eau. 

Nuits froides

Beaucoup d’entre eux s’étaient précipités pour traverser le Tekezé à la frontière entre l’Éthiopie et le Soudan avant la tombée de la nuit, lorsque les autorités soudanaises ont ordonné aux ferries locaux de cesser de naviguer. 

Ils ne transportaient pas grand-chose d’autre que des effets personnels, même si certains ont réussi à emporter quelques petits meubles.

Parmi les nouveaux arrivants figure Zulu Tikhli, 45 ans, qui affirme que c’est un « miracle » s’il a pu s’échapper de Humera, sa ville d’origine, après que les troupes fédérales éthiopiennes ont « attaqué et détruit la ville ».

« L’armée a lancé une attaque agressive contre les civils. C’était une attaque tripartite menée par l’Éthiopie et l’Érythrée avec le soutien de la milice amhara, dont l’intention était de se venger des Tigréens », témoigne-t-il à MEE.

Un membre des forces spéciales de l’ethnie Amhara, le 25 novembre 2020 (AFP)
Un membre des forces spéciales de l’ethnie Amhara, le 25 novembre 2020 (AFP)

« Je pense que c’est un miracle que j’aie pu arriver ici avec ma famille de trois personnes. Sur la route, j’ai vu beaucoup de corps et de blessés, mais je n’ai pas eu le temps d’aider qui que ce soit car les bombardements étaient incessants, je ne pouvais donc m’occuper que de ma propre famille », raconte-t-il.

Les habitants de Hamdayet font de leur mieux pour faire face à l’afflux de nouveaux arrivants. Fatima Alhaj, 40 ans, se démène avec ses voisins pour préparer de la nourriture et fournir des couvertures aux réfugiés en vue des nuits froides.

« Nous ne sommes pas en mesure de fournir une aide suffisante pour répondre aux besoins des réfugiés car ils sont très nombreux. Nous ne pouvons leur fournir que de la nourriture sur une base quotidienne en fonction de nos capacités », explique Fatima Alhaj.

Le poste frontalier de Luqdi, dans l’État d’al-Qadarif, constitue un autre point de transit pour les réfugiés d’Éthiopie. Ce secteur connaît des scènes similaires à celles observées à Hamdayet. Ceux qui arrivent par cette route sont emmenés dans des camps de réfugiés disséminés à travers le Soudan.

Massacre à Mai-Kadra

La semaine dernière, l’ONU a déclaré que selon ses prévisions, jusqu’à 200 000 personnes pourraient fuir l’instabilité en Éthiopie au cours des six prochains mois, ajoutant qu’environ 200 millions de dollars seraient nécessaires pour accueillir les milliers de réfugiés qui entrent au Soudan.

Dans la longue file d’attente pour l’inscription au camp de réfugiés Village 8, Abraha Burhami, 33 ans, affirme à MEE que le Premier ministre éthiopien se livre à « des crimes contre les Tigréens » pour les punir d’avoir voté lors des élections régionales de septembre au mépris des ordres du gouvernement fédéral, qui voulait un report. 

Cela a rendu furieux Abiy Ahmed, qui a dénoncé un scrutin « anticonstitutionnel » et « illégal ».

Les responsables du Tigré ainsi que les adversaires d’Abiy Ahmed ont accusé le Premier ministre de s’être emparé du pouvoir en prenant la pandémie de COVID-19 comme prétexte pour reporter les élections prévues en 2021 et prolonger ainsi de plusieurs mois le mandat du gouvernement.

Cette vue aérienne prise le 21 novembre 2020 montre un cimetière où des victimes présumées du massacre du 9 novembre 2020 ont été enterrées dans des fosses collectives, à Mai Kadra (AFP)
Cette vue aérienne prise le 21 novembre 2020 montre un cimetière où des victimes présumées du massacre du 9 novembre 2020 ont été enterrées dans des fosses collectives, à Mai Kadra (AFP)

Abraha Burhami soutient également que l’armée éthiopienne et ses milices alliées ont tué des dizaines d’agriculteurs dans son village de Mai-Kadra, dans la région du Tigré.

« Quand les attaques ont commencé, j’étais dans ma ferme à Mai-Kadra, alors nous avons couru avec ma famille pour rejoindre la région de Barkat puis Gargaf, avant de traverser finalement la frontière soudanaise. Nous avons marché pendant quatre jours sous les bombardements incessants et les attaques continues des armées érythréenne et éthiopienne », se remémore-t-il.

Sara Abraham, 40 ans, était également à Mai-Kadra lorsque le massacre a eu lieu. Alors qu’elle fuyait les frappes aériennes et les attaques des soldats, elle a perdu de vue deux de ses trois enfants dans la confusion et est arrivée au Soudan avec un seul enfant. 

Se trouvant désormais dans le camp de réfugiés de Um-Rakoba, elle fait part à MEE de son chagrin et de sa frustration.

« J’ai perdu la trace de deux de mes enfants… C’est très douloureux car je ne sais pas où ils se trouvent »

- Sara Abraham, 40 ans, réfugiée éthiopienne

« Avec ma sœur, nous sommes parvenues à emmener cinq de nos sept enfants [au Soudan]. J’ai perdu la trace de deux de mes enfants… C’est très douloureux car je ne sais pas où ils se trouvent. »

« Je ne sais pas pourquoi notre gouvernement cible le Tigré d’une manière aussi brutale. Les bombardements étaient incessants avec des navires de guerre et des chars qui détruisaient les maisons, alors que les soldats tuaient pendant la nuit avec des fusils et même des couteaux. »

Plus tôt ce mois-ci, Amnesty International a publié un rapport décrivant les conséquences des massacres perpétrés à Mai-Kadra, dans le sud-ouest du Tigré. 

« Nous confirmons qu’un grand nombre de civils ont été tués, qui sont manifestement des travailleurs journaliers absolument pas impliqués dans l’offensive militaire en cours », a déclaré Deprose Muchena, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe à Amnesty International, dans un rapport publié le 12 novembre. 

Une catastrophe imminente

Le rapport précise que selon des témoins, les forces affiliées au FLPT sont responsables de ces massacres, « commis apparemment après leur défaite face aux forces fédérales des FDE ».

La Commission éthiopienne des droits de l’homme a déclaré mardi que l’attaque avait été perpétrée contre des habitants de Mai-Kadra appartenant aux groupes ethniques d’Amhara et de Wolkait, ajoutant qu’un groupe de jeunes Tigréens avait également poignardé, étranglé et battu à mort au moins 600 civils avec la complicité des forces de sécurité locales, selon Reuters.

Alors que les troubles s’intensifient en Éthiopie, le Soudan a commencé à ouvrir de nouveaux camps et à rouvrir les anciens pour accueillir le nombre croissant de nouveaux arrivants, indique à MEE Alsir Khalid, commissaire en charge de l’aide humanitaire pour l’État de Kassala.

« Nous avons ouvert de nouveaux camps dans l’État d’al-Qadarif pour aider au transport des réfugiés, mais l’organisation est encore très modeste car nous n’avons pas de capacités », dit-il.

Des survivants du massacre de Mai-Kadra à l’hôpital de Gondar, le 20 novembre 2020 (AFP)
Des survivants du massacre de Mai-Kadra à l’hôpital de Gondar, le 20 novembre 2020 (AFP)

Village 8 est un des camps ouverts en catastrophe pour accueillir les réfugiés transportés depuis les zones frontalières, mis en place conjointement par la commission soudanaise d’aide humanitaire et les agences des Nations unies. 

Avant de devenir un camp de réfugiés, Village 8 a été initialement construit par le gouvernement soudanais en tant que complexe résidentiel destiné à indemniser les citoyens soudanais affectés par la construction en cours d’un barrage, mais les personnes concernées avaient rejeté la proposition de logement. 

La situation dans ce camp est bien meilleure qu’aux postes frontaliers. Au moins, il dispose d’abris adéquats, étant donné que la commission d’aide de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) est sur place pour enregistrer les réfugiés et leur fournir de la nourriture et de l’eau. Cependant, les responsables soudanais affirment qu’il n’y a pas assez de provisions pour répondre aux besoins de tous les réfugiés du camp. 

Le camp de Um-Rakoba, un autre ancien camp de réfugiés qui avait auparavant accueilli des réfugiés éthiopiens, a également été rouvert.

Alors que pas moins de 50 000 Éthiopiens devraient traverser la frontière dans les prochains jours, Alsir Khalid a exhorté la communauté internationale à agir rapidement pour fournir au Soudan de la nourriture et des abris pour les réfugiés. 

Il s’inquiète : « Je m’attends à une catastrophe avant la fin de l’année si nous ne recevons pas l’aide nécessaire. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.