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« Un rapport de force permanent » : après la visite reportée de Castex, nouvelles crispations entre Paris et Alger

Alors que les présidents Macron et Tebboune affichent leur connivence, la relation bilatérale entre la France et l’Algérie continue à patiner sur plusieurs dossiers, surtout économiques
« L’Algérie n’est pas à vendre » : slogan et pancarte antifrançais lors de la manifestation du vendredi 10 avril à Alger (AFP)
« L’Algérie n’est pas à vendre » : slogan et pancarte antifrançais lors de la manifestation du vendredi 10 avril à Alger (AFP)
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ALGER, Algérie

« Deux attaques de ministres en moins d’une semaine ! Je veux bien que les présidents français et algérien s’entendent bien, mais alors, qu’on nous dise ce qui ne va pas ! » La politique, ce Français installé en Algérie pour les affaires la suit de près, car il sait combien elle pèse sur « le business ».

Jeudi, le ministre algérien du Travail, Hachemi Djaâboub, traitait la France « d’ennemi éternel et traditionnel » de l’Algérie.

Samedi, le ministre de la Communication, aussi porte-parole du gouvernement, Ammar Belhimer, invitait l’ambassadeur de France François Gouyette à s’abstenir de rencontrer les opposants du hirak (mouvement populaire ayant obtenu la démission d’Abdelaziz Bouteflika et qui réclame aujourd’hui un changement de système).

En parallèle, la visite du Premier ministre français Jean Castex, qui devait arriver dimanche 11 avril à Alger, a été reportée à jeudi. « Un nouveau coup dur pour la France en Algérie, déjà malmenée », constate l’homme d’affaires. 

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La cinquième session du Comité international de haut niveau franco-algérien (CIHN), réunions impulsées par François Hollande en 2012 pour soutenir la relation bilatérale, devait à cette occasion rassembler plusieurs ministres algériens et français – huit exactement étaient attendus de Paris en début de semaine dernière.

Mais jeudi dans l’après-midi, alors que Matignon peinait à donner la liste finale de la délégation, Ennahar, chaîne de télévision privée algérienne bien câblée avec les autorités, affirmait que la visite « avait été reportée à la demande de la partie algérienne, en raison de ses réserves sur le niveau de la délégation, qui ne correspond pas à l’importance de l’événement ».

En début de soirée, l’information devenait officielle du côté de Matignon, mais pas pour les mêmes motifs : « D’un commun accord et compte tenu du contexte sanitaire, les autorités algériennes et françaises ont décidé de reporter la cinquième session du [CIHN] ».

Selon les informations recueillies par MEE, la prochaine session du CIHN devra sans doute « attendre l’automne », que « le Ramadan, les élections législatives prévues en juin et sans doute l’été soient passés ». 

« Les politiques peuvent nous raconter ce qu’ils veulent. Nous, sur le terrain, on est quand même bien placés pour dire comment ça se passe. Et que ce soit sur la question des visas, du climat global des affaires ou même des contacts avec nos interlocuteurs algériens, c’est la galère à tous les niveaux », constate un autre membre de la communauté française. 

« Les motifs de crispation ne manquent pas »

En l’absence de réaction officielle algérienne, plusieurs théories ont été échafaudées sur les « véritables » raisons qui auraient poussé Alger à annuler cette visite importante à la dernière minute, alors même que les relations entre Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune sont, de l’avis de leurs cercles proches des deux côtés de la Méditerranée, « excellentes ». 

En face, Paris cherche clairement à désamorcer toute tension. Clément Beaune, secrétaire d’État aux Affaires européennes, a tenu à rappeler dimanche au Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI que même s’il y avait de la part des Algériens « des paroles parfois excessives », il fallait « apaiser tout cela », et qu’il n’y avait pas lieu, pour répondre à la question de la journaliste, de « rappeler l’ambassadeur ». 

Le ministre algérien des Affaires étrangères Sabri Boukadoum écoute son homologue français, Jean-Yves Le Drian, lors d’une conférence de presse le 21 janvier 2020 (AFP)
Le ministre algérien des Affaires étrangères Sabri Boukadoum écoute son homologue français, Jean-Yves Le Drian, lors d’une conférence de presse le 21 janvier 2020 (AFP)

« Jean-Yves Le Drian a eu des contacts ces derniers jours [avec son homologue Sabri Boukadoum], en aura dans les prochains jours », a-t-il ajouté en démentant toute tension politique. 

Lundi soir, la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères a déclaré : « Nous déplorons ces différentes déclarations, qui ne reflètent ni la qualité de nos relations bilatérales, ni la dynamique de leur renforcement, soutenue au plus haut niveau par les autorités de nos deux pays. »

« Mais il faut bien reconnaître que les motifs de crispation ne manquent pas », assure à MEE un cadre de l’État algérien en reconnaissant que les sorties « non cautionnées par le sommet de l’État » de « ministres zélés » finissent de « plomber l’ambiance générale » et « d’apporter de l’eau au moulin des politiques français, qui reprochent à Emmanuel Macron une trop grande indulgence face à l’Algérie ».

Mais quels sont ces motifs de crispation ? Les sujets liés à la toujours sensible question mémorielle pourraient-ils être en cause ? En aucun cas, assurent à MEE plusieurs sources algériennes impliquées dans le sujet, en s’appuyant sur la rencontre, jeudi 8 avril, des chefs d’état-major des deux armées, Said Chengriha et François Lecointre. 

« Ce qui était inimaginable il y a encore quelques mois est arrivé lors de cette rencontre », selon une source sécuritaire algérienne : le général algérien a demandé à son homologue « l’assistance de la France » pour la réhabilitation des sites des essais nucléaires français au Sahara il y a 60 ans, un des principaux dossiers de contentieux entre les deux pays.

Alger souhaite notamment que Paris lui fournisse les cartes topographiques permettant la localisation des zones d’enfouissement, non découvertes à ce jour, des déchets contaminés, radioactifs ou chimiques. 

Une démarche déjà appuyé par neuf députés français, qui ont interpellé Emmanuel Macron, dans une tribune publiée le 11 avril dans Le Journal du dimanche : « Après soixante longues années de silence et d’opacité, n’est-il pas temps de publier les données et les cartes des zones où ces déchets ont été enterré ? », demandent-ils. 

Sahara occidental et lobbies

Autre dossier sensible incriminé : celui du Sahara occidental

Le quotidien El Watan, qui parle de « grave hostilité française », dénonce dans un édito : « On attaque l’Algérie en soutenant le colonialisme marocain ». Le journal explique que La République en marche (LREM), le parti d’Emmanuel Macron, aurait annoncé jeudi par la voix de Marie-Christine Verdier-Jouclas, sa porte-parole, aussi vice-présidente du groupe d’amitié France-Maroc, l’ouverture d’un comité LREM à Agadir et Dakhla, au Sahara occidental, sur lequel le Maroc fait prévaloir sa souveraineté et pour lequel l’Algérie demande un référendum d’autodétermination.

« Ce communiqué n’est pas un communiqué de LREM mais de notre référent local », botte en touche LREM, contacté par MEE.

« Les instances nationales n’ont pas été consultées et il ne s’agit en aucun cas d’un signal ou message politique », a par ailleurs insisté auprès de l’AFP un membre du parti, « visiblement gêné par les poussées évidentes des lobbies marocains », estime un observateur algérien. 

Ni guerre des mémoires, ni Sahara occidental : du côté algérien, on assure que « rien de tout cela n’est en cause » mais que l’importance de la visite a juste été « mal évaluée par Matignon »

Ni guerre des mémoires, ni Sahara occidental : du côté algérien, on assure que « rien de tout cela n’est en cause » mais que l’importance de la visite a juste été « mal évaluée par Matignon ». 

En d’autres termes : la réduction de la délégation de huit à deux ministres (Le Drian et Le Maire selon nos informations), la défection de la délégation du MEDEF et la durée de la visite, d’abord envisagée à 48 heures avant de passer à 24 heures , étaient des raisons suffisantes pour reporter le rendez-vous. 

Cette « brouille », pour le quotidien Liberté, « participe de la régularité des épisodes de froid [entre la France et l’Algérie] et du principe de réciprocité, les deux capitales se soutenant inconditionnellement lorsqu’il s’agit d’un événement politique majeur ». 

« Mais il est vrai », admet une source algérienne proche de la décision, que « certains courants participent à polluer la relation bilatérale ». Un message que cherche aussi à faire passer l’ambassadeur d’Algérie en France, Antar Daoud.

Dans un entretien à la chaîne publique Canal Algérie, il affirme qu’« il y a des lobbies qui travaillent contre une entente cordiale entre l’Algérie et la France » dans « une action qui consiste à contrecarrer tout effort de développement entre les deux pays », et qui ruisselle jusque dans la rue, comme le disent les pancartes brandies par les manifestants du hirak vendredi 10 avril. 

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Un argument « qui ne suffit pas à expliquer un rapport de force permanent », soupire-t-on dans les milieux d’affaires, où l’on s’évertue à marteler que « seule l’économie peut débloquer le politique ». 

L’ambassadeur de France a beau rappeler plusieurs « réalisations remarquables », comme l’inauguration en 2018 par Sanofi du plus important complexe industriel en Afrique et au Moyen-Orient ou les investissements de Bel, Lactalis ou encore Avril/Lesieur, les entreprises sourient jaune.

« Personne ne remet en question la bonne volonté de la France mais entre les déconvenues de Renault, les rappels à l’ordre de Total, les attaques contre Danone, pour ne citer que ces groupes, la réalité est un peu moins rose », constate un investisseur français à MEE

Et on ne peut pas non plus tout mettre sur le dos de Paris, laissent entendre d’autres compatriotes, qui soulignent combien « l’environnement réglementaire, la bureaucratie, mais aussi l’absence de décisions et tous les blocages côté algérien » affectent les projets bilatéraux.