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« On a l’impression qu’elles courent les rues » : fantasmes et réalité sur le voilement des petites filles en France

Après les propos de Macron sur les fillettes en « voile intégral » et alors que le Sénat cherche à proscrire le hijab pour les mineures, beaucoup dénoncent l’instrumentalisation d’une pratique très minoritaire, jetant ainsi le discrédit sur toute la population musulmane de France
Une élève de sixième du collège-lycée musulman Al-Kindi franchissent les portes de l’établissement, à Décines, le 04 septembre 2007 (AFP)
Par
RIS-ORANGIS, France

Hassina* s’est braquée dès qu’elle a entendu la question. Des petites filles voilées, elle dit n’en avoir personnellement connu que trois, des sœurs âgées de 7 à 10 ans qui assistaient à un cours d’apprentissage du Coran qu’elle donnait gratuitement, l’année dernière, dans une mosquée de la banlieue parisienne.

« Mais depuis que les politiques se sont emparés du sujet, on a l’impression qu’elles courent les rues », ironise la jeune femme, exaspérée.

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Portant le voile depuis la fin de l’adolescence, Hassina ressent dans l’affaire du voilement des petites filles une nouvelle attaque contre les musulmans de France.

La polémique a éclaté en janvier dernier, après l’arrivée au Parlement de l’avant-projet de loi « confortant le respect des principes de la République » (dit contre le « séparatisme »), texte qui a été adopté le 16 février en première lecture par l’Assemblée nationale.

Aurore Bergé et Jean-Baptiste Moreau, députés de la majorité présidentielle (La République en marche, LREM), avaient mis le feu aux poudres en proposant des amendements interdisant « le port de tout signe religieux ostensible par les mineures dans l’espace public » et, plus précisément, « le port de tout habit ou vêtement qui signifierait pour les mineures l’infériorisation de la femme par l’homme ».

« Je veux garantir que notre République protège tous les enfants et notamment ses filles, dont trop d’entre elles voient leur avenir entravé par un islamisme qui progresse dans notre pays », s’était justifiée Aurore Berger dans un communiqué de presse publié le 17 janvier sur son compte twitter.

« On voit bien que c’est le voile qui dérange. Peu importe s’il est porté par une adulte »

- Hassina

« Qui peut l’accepter pour une enfant de 3 à 7 ans ? Quel est son avenir ? À quelles activités aura-t-elle accès ? Sera-t-elle libre à l’adolescence de choisir ses amis, ses fréquentations ? », a demandé la députée de la majorité présidentielle lors de l’examen de ses propositions par la commission spéciale mise en place pour examiner le projet de loi.

En 2019, Aurore Bergé s’était également positionnée en faveur de l’interdiction du voile pour les accompagnatrices scolaires, à la suite d’une autre affaire impliquant, cette fois, une maman d’élèves.

La mère de famille avait été prise à partie par un élu du Rassemblement national de Marine Le Pen à cause de son foulard, alors qu’elle se trouvait avec un groupe d’enfants dans une salle où se tenait un conseil d’élus régionaux à Dijon, ville du centre-est.

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« On voit bien que c’est le voile qui dérange. Peu importe s’il est porté par une adulte », ironise Hassina, en déplorant ce qu’elle considère comme l’instrumentalisation constante de situations isolées pour entretenir un discours politique malsain qui se nourrit des idées de l’extrême droite.

« Même si je suis voilée, il ne me viendrait jamais à l’idée de couvrir le corps de ma petite fille de 5 ans. Autour de moi, de nombreuses femmes de la famille portent aussi le voile. Mais pas leurs enfants », relève la jeune femme.

Selon la pratique musulmane rigoriste, c’est à partir de la puberté que le port du voile est prescrit, pas avant. 

« Élevées dans un projet de haine de la république »

Abdellah Zekri, président de l’Observatoire national contre l’islamophobie (ONI) et délégué général du Conseil français du culte musulman (CFCM), une institution créée en 2003 par l’alors ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy pour représenter les musulmans de France auprès des instances étatiques, dénonce également une campagne de dénigrement.

« Certains ont même rapporté avoir aperçu des nourrissons voilés dans des landaus », déclare-t-il, sarcastique, à MEE. Plus sérieusement, le responsable reproche aux femmes et hommes politiques de prendre prétexte de pratiques sectaires et extrêmement minoritaires pour jeter le discrédit sur toute la population musulmane de France.

« Ils ont vu des petites filles voilées mais pas celles, très majoritaires, qui ne le sont pas »

- Abdellah Zekri, président de l’Observatoire national contre l’islamophobie

« Ils ont vu des petites filles voilées mais pas celles, très majoritaires, qui ne le sont pas », s’insurge Abdellah Zekri. Le propos pourrait s’appliquer à Emmanuel Macron.

En novembre 2020, le président français avait demandé à la rédaction du Financial Times d’« aller visiter des quartiers ou des petites filles de 3 ou 4 ans portent le voile intégral, sont séparées des garçons et, dès le plus jeune âge, sont mises à part du reste de la société, élevées dans un projet de haine de la république ».

La proposition du chef de l’État appuyait une mise au point adressée au journal britannique à la suite de la publication d’un article qui lui reprochait d’être islamophobe.

Depuis, Emmanuel Macron a modéré sa position. Au cours d’un séminaire gouvernemental le 13 janvier dernier, il a indiqué qu’il désapprouvait les amendements des deux députés LREM, estimant qu’ils n’avaient rien à voir avec le projet de loi sur le respect des principes de la République et qu’ils pouvaient entraîner une stigmatisation des musulmans.

Le CFCM a exprimé la même inquiétude, tout en se positionnant clairement contre le voilement des petites filles.

« Je suis contre le port du voile pour les petites filles, mais nous ne pouvons pas régler tout par des lois d’interdiction. Cet énième débat sur le voile risque de polluer une vraie mesure : celle consistant à permettre à tout enfant de la République d’être scolarisé dans des conditions saines dès 3 ans », avait réagi le président du CFCM Mohamed Moussaoui lors de son audition devant la commission parlementaire d’examen de l’avant-projet de loi.

Des enfants brandissent un drapeau français et un drapeau européen dans une école de la Fondation Espérance Banlieues à Asnières-sur-Seine, en région parisienne, le 13 janvier 2017
Des élèves brandissent un drapeau français et un drapeau européen dans une école de la fondation Espérance banlieues, à Asnières-sur-Seine, en région parisienne, le 13 janvier 2017 (AFP)

Selon cette institution, la limitation stricte de l’instruction scolaire à domicile et le contrôle des établissements hors contrat pourraient constituer de meilleurs moyens pour lutter contre l’« endoctrinement » de certains enfants que disent redouter les autorités.

Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France (FIF), instituée par décret de l’exécutif en 2016, partage cette opinion, considérant que le voilement des petites filles est non seulement le signe d’une aliénation politico-identitaire, mais constitue aussi une forme grave de maltraitance.

Lui arrive-t-il de croiser souvent des fillettes voilées ? « Il est vrai qu’on n’en voit pas tous les jours. Mais les faits, aussi minoritaires qu’ils soient, doivent être dénoncés », déclare l’islamologue à MEE, s’élevant contre une pratique accusée de sexualiser le corps des enfants.

Ghaleb Bencheikh se souvient notamment d’avoir rencontré des fillettes voilées lors de grands rassemblements de musulmans en France. « En arrivant à la mosquée, certains parents trouvent aussi le moyen d’emmitoufler leurs petites filles. Ce qui n’est pas normal », s’indigne le président de la FIF.

Le voile des adolescentes

Rayane*, animateur dans un centre social, dans le sud de Paris, connaît personnellement deux filles voilées. « Elles ont 12 et 13 ans et ont commencé à couvrir leurs cheveux en entrant au collège. »

« Cet énième débat sur le voile risque de polluer une vraie mesure : celle consistant à permettre à tout enfant de la République d’être scolarisé dans des conditions saines dès 3 ans »

- Mohamed Moussaoui, président du CFCM

Selon lui, le voilement des deux adolescentes est inspiré d’une tradition religieuse et familiale qui ne semble pas contrarier leur épanouissement et leur liberté.

« Mais rien dans leur apparence et leur comportement ne trahit un quelconque endoctrinement », ajoute le jeune homme à MEE, décrivant des adolescentes décontractées dans leurs jeans et leurs baskets qui n’ont aucun problème à se découvrir la tête avant de franchir le seuil de leur établissement scolaire.

Un avis que ne partage pas Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue chargée de recherche au CNRS. Dans ses réponses à MEE, elle décrit le voile islamique comme « une sorte de conditionnement culturel auquel on s’habitue généralement ».

« Il s’agit d’inculquer la norme de séparation fonctionnelle des sexes aussi bien aux filles qu’aux garçons le plus tôt de sorte que le passage au voile permanent à la puberté se fasse sans conflit et presque à la demande de la fille – et avec l’acceptation du garçon qui, lui, devra contrôler son regard », estime la chercheuse.

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Si le voile des petites filles est à ses yeux très minoritaire, Florence Bergeaud-Blacker constate que le nombre d’adolescentes qui se couvrent la tête « de manière intermittente » progresse. Et ce constat justifie, selon elle, les amendements d’Aurore Bergé et Jean-Baptiste Moreau.

Abdellah Zekri objecte : « Ils ont uniquement pollué un peu plus le débat autour de la place de l’islam en France. »

Le président de l’Observatoire national contre l’islamophobie dénonce ainsi « une hystérie généralisée », évoquant notamment le vote par les sénateurs français, le 30 mars, de nouveaux amendements à l’avant-projet de loi sur « le séparatisme » interdisant le voile des mineures, le port du voile pour les accompagnatrices scolaires et le port du burkini dans les piscines.

Adoptées par un Sénat dominé par l’opposition de droite contre l’avis du gouvernement, ces mesures pourront être retirées du projet de loi lorsque le texte retournera à l’Assemblée nationale.

* La personne interviewée a préféré conserver l’anonymat.