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Islamophobie, le variant français

Si l’islamophobie existe dans toutes les sociétés occidentales, la France se distingue par l’ampleur des polémiques autour de l’usage de ce terme. Le dispositif législatif anti-musulmans français sert pourtant aujourd’hui de modèle en Europe et en Amérique du Nord
Une femme drapée dans le drapeau français participe à une manifestation contre l’islamophobie, à Paris, le 10 novembre 2019 (AFP)

Londres, 11 avril 2011. United Against Fascism organise un rassemblement devant l’ambassade de France pour protester contre l’entrée en vigueur le même jour en France de la loi du 11 octobre 2010 portant « interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public ».

Le cortège est attaqué au bout d’un quart d’heure par les activistes d’extrême droite de l’English Defense League, dont certains arborent des pancartes et scandent fièrement « Vive la France ».

Pour étrange qu’elle soit, la scène témoigne d’un fait aujourd’hui établi : voilà bientôt deux décennies que la France n’est plus seulement connue à l’étranger pour son vin ou sa gastronomie, mais aussi pour son islamophobie.

Modèle

Avec la multiplication des polémiques autour de la visibilité du fait musulman dans l’espace public et l’adoption en 2004 d’une loi interdisant le foulard à l’école, la législation d’exception contre les musulmans n’a cessé de s’étoffer en France. Elle sert aujourd’hui de modèle en Europe et en Amérique du Nord à quantité de journalistes, d’activistes, d’hommes et de femmes politiques.

Avec la multiplication des polémiques autour de la visibilité du fait musulman dans l’espace public et l’adoption en 2004 d’une loi interdisant le foulard à l’école, la législation d’exception contre les musulmans n’a cessé de s’étoffer en France

Le dispositif législatif français était ainsi sur toutes les lèvres des partisans de la loi sur la laïcité de l’État au Québec (adoptée le 16 juin 2019). Nombre de pays européens ont adopté des « lois anti-niqab » analogues à la loi française de 2010 (Belgique, 2011 ; Bulgarie, 2016 ; Autriche, 2017 ; Danemark, 2018), tandis que les citoyens suisses viennent tout juste de se prononcer en faveur d’une mesure similaire.

Avant d’ouvrir le feu le 15 mars 2019 contre des fidèles présents dans deux mosquées de Christchurch en Nouveau-Zélande, tuant 51 personnes et en blessant 42 autres, c’est bien en Europe et plus particulièrement en France que Brenton Tarrant s’était résolu à passer à l’acte.

Membre bienfaiteur du groupuscule d’extrême droite Génération identitaire, il a placé la France au cœur des préoccupations de son manifeste revendicatif, citant longuement les théories du « grand remplacement » remises en circulation par Renaud Camus. « Brenton Tarrant était français. Du moins c’était son rêve de filiation. »

Si elle est devenue un véritable laboratoire en Europe, la France ne détient pas pour autant le monopole de l’islamophobie. Le racisme anti-musulmans participe à reconfigurer le champ politique dans plusieurs pays en permettant à des groupes d’extrême droite de gagner en audience et de se fédérer autour de la figure repoussoir de l’envahisseur musulman.

Né en Allemagne (à Dresde), le mouvement Pegida se targue aujourd’hui d’avoir des sympathisants partout sur le continent et de pouvoir lancer des initiatives sous le slogan « islam hors d’Europe » simultanément en Allemagne bien sûr, mais aussi en Autriche, Norvège, Estonie, etc.

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À l’instar des mouvements antisémites du tournant du XXe siècle, la question musulmane et l’islamophobie sont devenues aujourd’hui les « agents catalyseurs » d’une vaste reconfiguration des extrêmes droites européennes.

Dans ce contexte, la spécificité française tient à son passé et à son présent. Du fait de la domination de sociétés majoritairement musulmanes en Afrique et en Asie, l’islam a constitué de facto la religion dominante de l’Empire colonial français.

Contrairement à ce qu’a déclaré Emmanuel Macron lors de son discours des Mureaux le 2 octobre 2020, la présence musulmane n’est donc pas un fait inédit dans le pays. La conséquence directe de cette histoire coloniale fait de la France le pays qui compte actuellement la plus nombreuse population musulmane d’Europe.

L’islamophobie contestée

Cette donnée démographique explique certainement l’importance que revêt la bataille autour du terme islamophobie et la virulence avec laquelle la notion est contestée.

« Concept inventé par les mollahs iraniens pour interdire toute critique de l’islam », ce mantra popularisé par Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans une tribune parue dans Libération en 2003 a pu être repris aussi bien par un ministre en exercice (Manuel Valls en 2013) que par une députée (Valérie Boyer du groupe Les Républicains), ainsi que par celles et ceux qui souhaitent continuer à donner libre cours à leur volonté de ségréguer.

Il ne s’agit plus de dire à la population qu’après le sous-groupe musulman, ce sera elle la cible. En réalité, c’est déjà le cas

Le Secrétariat général du Comité interministériel de prévention de la délinquance (SG-CIPDR) s’est ainsi livré sur Twitter à une réfutation en règle du terme islamophobie, « imposé par les islamistes avec pour objectif d’interdire toute forme de critique à l’égard de l’islam radical, sous couvert d’une défense – fallacieuse – de la religion musulmane ».

Alors même que le concept est utilisé par des chercheurs, activistes, des groupes de défense des droits humains et des institutions internationales, le SG-CIPDR fait ni plus ni moins du concept d’islamophobie « l’arme des islamistes contre les libertés et la République ».

Le caractère complotiste de telles assertions n’a rien d’étonnant, l’islamophobie même fonctionne sur ce schéma. La conjuration musulmane serait doublement redoutable, puisqu’elle consisterait tout à la fois à faire sécession au sein de la société (le fameux « séparatisme musulman ») et à en infiltrer tous les rouages, tous les espaces (ce sont les « territoires conquis de l’islamisme »).

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Les agents de cette opération paradoxale de sécession-conquête sont les musulmans, qualifiés selon les cas d’islamistes, salafistes, Frères musulmans, partisans de l’islam politique, etc. Leurs soutiens et alliés, ou toute personne qui nierait l’existence d’un complot musulman, sont des « islamogauchistes ».

Les récentes polémiques autour de cette notion ont montré à quel point son périmètre était élastique. L’indigénisme, le racialisme, le décolonialisme, les théories raciales en provenance des États-Unis ou encore les réunions en non-mixité, tout ceci est associé dans une même réprobation de l’« islamogauchisme ».

Dans une tribune parue le 1er novembre 2020 dans Le Monde, une centaine de chercheurs a ainsi demandé à la ministre de l’Enseignement supérieur de prendre des sanctions contre leurs collègues soupçonnés de diffuser ces courants de pensée. Une chasse aux sorcières qui n’a, semble-t-il, aucun précédent depuis Vichy.

Diversion

Une autre manière tout aussi efficace d’escamoter la discussion et de nier l’importance du phénomène islamophobe est de le réduire à une manœuvre de diversion de la majorité gouvernementale. Cet argument, bien connu, fait du racisme une simple ruse des élites pour, dit-on, masquer la réalité sociale tout en divisant ceux qui devraient être unis et en unissant ceux qui devraient être divisés.

Cette lecture purement instrumentale et économiste qui fait du racisme un simple leurre refuse de prendre au sérieux ce que les islamophobes eux-mêmes proclament. Elle témoigne d’une absence de réflexion sur la question et affirme en outre qu’il n’y a là rien à penser. En la réduisant à une manœuvre électoraliste, cette vision par le haut de l’islamophobie sous-estime dangereusement l’ampleur du problème.

Une autre manière tout aussi efficace d’escamoter la discussion et de nier l’importance du phénomène islamophobe est de le réduire à une manœuvre de diversion de la majorité gouvernementale

Et ce pour les populations musulmanes d’abord, qui font l’objet de multiples discriminations et d’un matraquage médiatique asphyxiant. Depuis quelques mois maintenant, les autorités françaises procèdent au démantèlement minutieux de toutes les structures mises en place par les communautés musulmanes installées dans le pays : associations sportives, écoles, lieux de culte, organisations humanitaires ou antiracistes, etc.

Ce démantèlement a précédé les discussions parlementaires du projet de loi sur le « séparatisme » – rebaptisé projet de loi confortant le respect des principes de la République. Des dissolutions du Comité contre lislamophobie en France (CCIF) ou de BarakaCity, jusqu’à la fermeture de l’école MHS Paris, c’est bien cette pratique administrative et policière qui se trouve désormais inscrite dans la loi (et par là même facilitée). Une loi aux conséquences terribles, qui va aggraver le chômage et la précarité, engendrer souffrances et frustrations.

Toute la vie démocratique se trouve affectée par les effets de reconfiguration du champ politique que produit l’islamophobie, mais aussi par les effets de l’expérimentation de techniques de surveillance et de contrôle, d’abord mises en place dans le cadre de la lutte anti-terroriste, puis étendues au maintien de l’ordre et appliquées contre les mouvements sociaux. Il ne s’agit plus de dire à la population qu’après le sous-groupe musulman, ce sera elle la cible. En réalité, c’est déjà le cas. Le variant islamophobe a atteint tout le corps social.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Rafik Chekkat
Avocat et essayiste, Rafik Chekkat est cofondateur d’Action contre l’islamophobie (stopislamophobie.org). Diplômé en droit et en philosophie politique, il a exercé dans des cabinets d’affaires internationaux. Il publie régulièrement sur le journal en ligne Orient XXI. Son livre sur l’islamophobie va paraître en fin d’année 2021.