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Guerre, sécession ou révolte tribale : quel scénario à Sanaa ?

La menace d’une guerre totale plane sur la capitale du Yémen, alors que des informations contradictoires émergent sur la façon dont la coalition contre les Houthis exploitera ses avancées actuelles
Partisans yéménites du mouvement houthi brandissant leurs armes lors d’un rassemblement à Sanaa pour protester contre les frappes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, le 24 août (AFP)

SANAA – La menace d’une guerre totale plane sur Sanaa, la capitale yéménite, alors que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite cherche à réinstaller au pouvoir le président Abd Rabbo Mansour Hadi en accélérant, depuis la semaine dernière, ses attaques aériennes contre des positions militaires houthies.

Cette escalade suit de récentes avancées de la coalition dans le sud, lors desquelles les Houthis ont été repoussés et le vent a fini par tourner après plus de six mois de combats acharnés.

« La capitale est comme une bombe à retardement », a expliqué l’analyste Mohammed al-Samei depuis Sanaa. « Elle est remplie de casernes militaires et de dépôts d’armes dans les montagnes, tout en étant fortement peuplée. »

Les deux camps sont désormais impliqués dans de violents combats dans le centre-ouest du Yémen, en particulier dans la ville de Taiz, considérée comme la porte de la capitale. Une fois Taiz tombée, Sanaa deviendra le prochain champ de bataille majeur, estiment la plupart des commentateurs.

Des témoins affirment que les Houthis sont en alerte maximale : ils retirent les combattants des rues et creusent des tranchées à l’entrée de la capitale, en particulier sur le front nord, où ils s’attendent à une bataille importante. Ali al-Emad, haut responsable politique houthi, et Hamoud Sharaf, coordinateur médiatique du groupe et fondateur de Sam FM, une station de radio affiliée aux Houthis, a indiqué à Middle East Eye que les Houthis avaient secrètement évacué des familles de Sanaa.

Cependant, les responsables affiliés au gouvernement du président Hadi semblent partagés sur la façon exacte de tenter de reprendre la capitale, tandis que trois scénarios principaux se profilent au sujet de l’avenir de Sanaa.

Gagner la confiance des tribus

Selon une responsable de haut rang travaillant avec le gouvernement d’Hadi en exil en Arabie saoudite, la coalition contre les Houthis essaie de gagner la confiance des tribus locales qui contrôlent les environs avant de lancer une offensive sur trois fronts au sud-ouest, à l’est et au nord.

La responsable, qui s’est exprimée sous couvert d’anonymat, a déclaré que son gouvernement voulait défaire les alliances des Houthis avec les tribus autour de Sanaa.

« Nous pouvons éviter la guerre, a indiqué la responsable. Des discussions sont en cours avec les dirigeants des tribus [...] dans le but d’accélérer l’expulsion sans résistance [des] Houthis de la capitale. »

Si cela se produisait, explique-t-elle, les « Houthis se retrouveraient seuls » et seraient facilement repoussés sans combats de grande ampleur.

Le général de brigade Ahmed Asiri, porte-parole de la coalition, a souligné dans un entretien téléphonique avec MEE que « les tribus au Yémen jouent un rôle important et efficace ».

« Il est essentiel qu’elles soutiennent la légitimité [des forces anti-Houthis], ou qu’elles jouent à tout le moins un rôle négatif », a-t-il indiqué.

L’année dernière, on soupçonnait largement les tribus d’avoir contribué à faire pencher la balance en faveur des Houthis et des partisans de l’ancien président Ali Abdallah Saleh qui ont combattu à leurs côtés.

Dans l’est de la province de Sanaa, la puissante tribu de Khawlan est connue pour être un soutien de longue date du Congrès général du peuple, parti de Saleh longtemps au pouvoir, tandis que dans l’ouest de la province de Sanaa, des tribus telles que celles d’al-Hamyteen et de Bani Matar sont également soupçonnées de soutenir Saleh et d’avoir aidé les Houthis à contrôler l’accès au port majeur d’Hodeïda.

La tribu de Bani Hashish, installée autour du nord et du centre de Sanaa, est un autre soutien solide du Congrès général du peuple de Saleh et a récemment promis de soutenir les Houthis.

Saleh, qui est originaire de la tribu Sanhan, bénéficie également d’un soutien au sud de la capitale, où sa tribu d’origine exerce une grande influence.

Mais Saleh et les Houthis se sont fait beaucoup d’ennemis en chemin.

Les tribus principales au nord de Sanaa, connues sous le nom d’Arhab, sont largement favorables au Parti al-Islah affilié aux Frères musulmans, et leur animosité envers les Houthis a crû au cours de la dernière année après que ces derniers ont fait exploser leurs écoles islamiques lors de leur progression vers Sanaa.

La tribu voisine d’Ayal Sareh, qui est en grande partie basée sur le front nord-est de Sanaa et qui contrôle l’une des routes principales menant à Marib, à environ 80 kilomètres à l’est de la capitale, est aussi connue pour son opposition aux Houthis, bien que les médias pro-Houthis aient affirmé que la tribu a annoncé son opposition à l’offensive menée par l’Arabie saoudite et appelé ses fils à « rejoindre le djihad ».

Les Hashid, plus grande confédération tribale du Yémen, semblent quant à eux divisés. L’année dernière, une révolte interne contre le leadership de la tribu a renversé le clan al-Ahmar, famille dominante considérée comme la branche tribale d’al-Islah. Les al-Ahmar ont fui le Yémen et se battent pour rétablir le gouvernement Hadi, tandis que leur nouveau chef, l’homme d’affaires Hamid al-Ahmar, a garni ses rangs de partisans pro-Houthis.

Une sécession du sud

Dans le cas où l’approche tribale n’aboutit pas à des résultats immédiats, d’autres hauts responsables pro-Hadi actuellement basés en Arabie Saoudite ont indiqué à MEE que le camp opposé aux Houthis, qui contrôle désormais la quasi-totalité du sud du Yémen, pourrait-être favorable à la poursuite d’un plan de sécession.

Selon la source, la communauté internationale a fait pression pour cette solution, pensant qu’une partition pourrait empêcher un conflit prolongé dans le nord, où les Houthis bénéficient d’un soutien considérable.

Le Yémen du Nord et le Yémen du Sud se sont réunifiés en 1990, mais une guerre civile a éclaté quatre ans plus tard et le ressentiment demeure puissant dans le sud, qui se sent délaissé par le nord.

« Il y a une réelle tendance internationale en faveur de la scission du Yémen », a indiqué le responsable sous couvert d’anonymat. « Cela pourrait mettre en suspens la libération de Sanaa. »

Le responsable a affirmé que le vice-président d’Hadi, Khaled Bahah, examine à l’heure actuelle des plans de partition et pourrait les faire avancer en cas de « ralentissement » de la progression contre les Houthis.

« Plus nous accélérerons notre démarche vers la libération du nord, plus nous resterons éloignés [du] fantôme de la sécession », a expliqué le responsable.

Le chercheur réputé Ali Seif Hassan a indiqué à MEE que Taiz et Marib seraient « [les] batailles [les plus] décisives » de la guerre et le signal ultime du succès éventuel du plan des Saoudiens.

Plus la bataille sera longue, plus les chances qu’Aden devienne la nouvelle capitale seront grandes, a-t-il expliqué.

Le projet saoudien de « sous-État »

April Longley Alley, analyste à l’International Crisis Group, basé à Bruxelles, a récemment écrit dans une chronique pour l’Atlantic Council qu’au lieu de combattre jusque Sanaa, Riyad « pourrait avoir en tête une mission différente et plus réalisable : dessiner une région satellite à majorité sunnite excluant les hauts plateaux zaydites du nord », en référence à la patrie des Houthis.

« L’Arabie saoudite pourrait s’assurer le contrôle de régions stratégiquement importantes tout en continuant d’encercler les Houthis dans l’extrême nord, même si ce territoire comprend la capitale Sanaa », a-t-elle ajouté.

Néanmoins, les faits sur le terrain pourraient aller à l’encontre d’un tel plan.

La prise de Sanaa par les Houthis en janvier et leur progression rapide vers le sud ont contribué à former une opposition ferme à leur encontre au Yémen et à l’étranger, l’Arabie saoudite étant désormais à la tête d’une coalition de dix membres ayant pour objectif de rétablir Hadi au pouvoir et de sécuriser la frontière méridionale de l’Arabie saoudite.

Toutefois, alors que les Houthis battent en retraite, les divisions sont de plus en plus claires dans le camp qui leur est opposé. D’une part, il y a les loyalistes qui souhaitent le retour à Sanaa d’Hadi ou d’un remplaçant potentiel. D’autre part, il y a ceux qui aimeraient voir une avancée du sud du Yémen vers l’indépendance. Même le Mouvement du Sud, connu sous le nom d’al-Hirak, force de combat essentielle sur le terrain, ne semble pas avoir de programme cohérent.

Dans sa chronique pour l’Atlantic Council, Alley a signalé que la mise en place d’un « sous-État » dans le sud sous contrôle saoudien pourrait ouvrir une « boîte de Pandore d’instabilité ».

« Les régions qui pourraient être incluses ne sont homogènes ni sur le plan tribal, ni sur le plan politique », a-t-elle écrit, tout en soulignant que les Houthis continueraient de représenter un danger dans le nord.

Un accord diplomatique ?

Dans l’incertitude, et dans ce qui s’apparente à une tentative d’embarrasser les Houthis, Hadi a essayé de déployer de nouveaux efforts diplomatiques au cours du week-end dernier en présentant un plan de paix en quatre points.

L’ébauche, que MEE s’est procurée, stipulait que les Houthis se retirent sans conditions de toutes les villes qu’ils ont prises, démantèlent leurs forces et restituent les institutions étatiques tout en maintenant un cessez-le-feu de quinze jours. En retour, Hadi a déclaré que son gouvernement reprendrait les négociations politiques, ce qui pourrait permettre au mouvement houthi de rester un acteur politique.

S’il était accepté, l’accord signalerait dans les faits une défaite des Houthis, qui pourrait avoir des répercussions en interne et provoquer de profondes divisions au sein du groupe.

Le porte-parole de la coalition, le général Asiri, a insisté pour MEE sur le fait que la « solution idéale pour le peuple yéménite [était] que les Houthis se retirent de la ville », bien que ces derniers aient adopté jusqu’ici une position publique de défi.

« Vous voulez que les Yéménites se retirent du Yémen », a déclaré à MEE un haut responsable houthi connu sous le nom de guerre d’Abou Mahfouz, depuis un hôtel de Sanaa.

Depuis son dernier discours, le leader houthi Abdul-Malik al-Houthi a également lancé l’idée que le mouvement aurait recours à des « alternatives stratégiques », une expression vague qui en a poussé beaucoup à se demander si les Houthis se préparaient à une escalade du conflit.

Le plan d’escalade des Houthis

Les médias locaux opposés aux Houthis ont affirmé que les Houthis perturberaient la circulation le long de la mer Rouge en attaquant le détroit de Bab el-Mandeb entre le Yémen et Djibouti. D’autres publications ont laissé entendre que les Houthis envisageaient de procéder à une poussée vers le nord et l’Arabie saoudite et d’occuper les régions contestées de Najran, de Jizan et de l’Asir, qui étaient la cause de la guerre de 1934 entre l’Arabie saoudite et le Yémen ayant abouti à la prise de ces régions par les Saoudiens.

Au cours des derniers jours, la chaîne houthie al-Masseria TV a diffusé des photos et des vidéos qu’elle a présentées comme montrant un missile balistique tiré sur la plus grande base navale d’Arabie saoudite, à Jizan, au bord de la mer Rouge et au nord de la frontière avec le Yémen. Vendredi, l’Agence de presse saoudienne a rapporté pour sa part que deux pilotes étaient tombés en « martyrs » lors du crash de leur hélicoptère Apache au sud de Jizan, alors qu’ils attaquaient des « rebelles ».

Les lignes de combat étant tracées, les habitants de Sanaa disent craindre le pire.

« Ce sera un génocide », a estimé Hisham al-Omeisy, activiste basé dans la capitale yéménite. « À Sanaa, vous [verrez] des combats de maison en maison. Allez-vous anéantir la ville, comme cela a été le cas avec la politique de terre brûlée à Saada ? », a-t-il demandé en faisant référence à une offensive sanglante lancée en 2009 par le gouvernement de l’époque contre les Houthis dans leur bastion de la province de Saada, au nord-ouest.

Le Yémen comportant une variété de sectes et de tribus, beaucoup craignent que toute escalade de la violence ne déclenche une vague d’attaques de représailles et n’entraîne le pays dans un conflit prolongé semblable à la situation en Irak et en Syrie.

Mohammed Azzam, un éminent chercheur zaydite, a indiqué à MEE qu’« à moins qu’un accord politique soit trouvé, la guerre atteindrait la capitale et aurait des répercussions très néfastes. »

« Ceux qui ont été touchés [par la prise de pouvoir des Houthis] chercheront à se venger », a-t-il prédit.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.