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« Jeûne ou pas, nous n’arrêterons pas ! » : les Algériens restent mobilisés contre le pouvoir  

Sur fond d’arrestations politiques en série, les Algériens ont manifesté pour un douzième vendredi consécutif, le premier du Ramadan, pour réclamer le départ des responsables au pouvoir, dont le patron de l’armée, et contre la présidentielle prévue le 4 juillet
Alors que la température dépasse les 30 °C, les manifestants sont rafraîchis par de l’eau jetée depuis un balcon, vendredi 10 mai à Alger (AFP)
Par
ALGER, Algérie

« Hé Gaïd ! Je voudrais bien vous les dire toutes ! Mais que Dieu me pardonne, je jeûne. Je vous dis juste : Tetna7aw Ga3 (Vous dégagez tous) et il n’y aura pas d’élections ! ». Cette sentence brandie ce vendredi 10 mai à Alger, sur la pancarte d’un enfant concentre à elle seule la colère que suscite, depuis trois semaines, le vice-ministre de la défense et chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, dont tout indique qu’il semble vouloir ignorer les revendications des manifestants. 

Or, si le pouvoir misait sur l’essoufflement de ce mouvement anti-régime enclenché le 22 février, les manifestations de ce vendredi caniculaire – la température dépassait les 30 °C –, le premier depuis le début du Ramadan et le douzième depuis le début de la « révolution du sourire », ont été une réponse cinglante. 

Le mot d’ordre, makaneche intikhabat ya el 3issabat (il n’y aura pas d’élection avec des bandits), allusion faite aux clans se disputant le pouvoir, est en effet un nouveau désaveu l’agenda d’Ahmed Gaïd Salah. Cet agenda, basé sur l’article 102 de la Constitution, prévoit une élection présidentielle le 4 juillet dans les délais prescrits suite à la démission du président Abdelaziz Bouteflika.   

Même les procédures judiciaires engagées pour divers délits à l’encontre de figures honnies du pouvoir n’ont pas calmé la rue qui ne veut pas que la transition soit gérée par cette même administration, accusée de fraude pour le compte de l’ex-président Bouteflika et son système. Et, malgré le Ramadan, la chaleur et la nervosité du pouvoir, le mouvement ne faiblit pas. Le jeûne semble même lui donner un second souffle. 

Des marches importantes ont aussi été recensées par les médias locaux et les réseaux sociaux à Béjaïa et Bouira, (Kabylie), à Borj Bou Arreridj, Sétif, M’sila, Batna, Saïda, Oum el Bouaghi et Sidi Bel Abbes, Tiaret, Relizane, Mostaganem et Tlemcen ou Médéa. Mais pour la première fois depuis un mois, la télévision publique n’a pas diffusé d’images en direct des manifestations.

Pas de scénario à l’égyptienne

« Gaïd Salah raïs el issaba » (Gaïd Salah, le chef de gang) ou encore « Had chaab la yourid masrahya massrya » (Ce peuple ne veut pas d’un scénario à l’égyptienne), scandait le cortège du parti d’opposition le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), conduit par son président Mohcine Belabbas, prévenant contre de supposées ambitions présidentielles du chef d’état-major de l’armée et contre la reproduction d’une transition en sa faveur, à l’image de ce qui s’était opéré en Égypte pour le compte d’Abdel Fattah al-Sissi.

Les manifestants, qui scandaient aussi « Madania, machi 3askaria » (Nous voulons un État civil, pas militaire) ont ainsi mis en garde le patron de l’armée contre une dictature militaire.

L’autre parti qui a voulu marquer sa présence dans cette manifestation, c’est le Parti des travailleurs (PT). Ramdane Taazibt, député du parti, accompagné de quelques militants, a tenté de dérouler une petite banderole devant la Grande Poste pour demander la libération de la secrétaire générale du parti, Louisa Hanoune, mise la veille en détention préventive dans une sombre affaire d’« atteinte à l’autorité de l’armée » et « complot contre l’autorité de l’État », a été chassé par un petit groupe de manifestants aux cris de « Dégage ! Dégage ! ».

Cette agressivité à l’encontre du PT n’était toutefois pas partagée par l’ensemble des manifestants. La plupart étaient plutôt consternés par la tournure prise dans cette affaire, pour laquelle le frère de l’ex-président, Saïd Bouteflika, et les deux anciens patrons des services secrets, les généraux Mohamed Mediène dit « Toufik » et Athmane Tartag alias « Bachir » ont également été incarcérés. 

Certains manifestants ont dénoncé la mesure disproportionnée de la mise en détention préventive de Louisa Hanoune, qui avait comparé Gaïd Salah à Sissi il y a quelques jours, pendant que d’autres s’indignaient de la volonté de l’humilier en la filmant à l’entrée du tribunal militaire de Blida (sud d’Alger), juridiction compétente pour ce genre de délits.    

« Nous assistons à une guerre des clans »

« Nous assistons à une guerre des clans se disputant le pouvoir. Gaïd Salah règle ses comptes et Louisa Hanoune paye pour avoir inscrit son action politique dans cette logique clanique », tente d’analyser Redouane, un manifestant. « Son emprisonnement est disproportionné. Un contrôle judiciaire aurait suffi en attendant la fin de l’instruction. Mais si nous devons dénoncer cette dérive, nous ne pouvons pas justifier l’action de Louisa Hanoune non plus. » 

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Malek, ancien cadre d’une entreprise publique, se dit beaucoup plus inquiet : « Je ne comprends pas la mise en détention préventive de Louisa Hanoune ! S’agit-il d’un avertissement adressé à la classe politique pour qu’elle ne fasse pas de politique ? »

Ces récentes arrestations, menées en parallèle d’une opération « mains propres » qui a vu plusieurs hommes d’affaires proches des décideurs politiques appelés devant la justice ou eux aussi placés en détention, n’a pas détourné l’attention des manifestants qui gardent le cap, revendiquant le départ des « 2 B », le chef de l’État par intérim, Abdelkader Bensalah, le Premier ministre Noureddine Bedoui et son gouvernement, ainsi que celui d’Ahmed Gaïd Salah afin de pouvoir organiser une transition politique en dehors du cadre tracé par le pouvoir en place. 

Au-delà de l’émoi et de la consternation suscités par l’emprisonnement de Louisa Hanoune, la « révolution du sourire » est déterminée à continuer son chemin : « Saymine wela fatrine, maranach 7abssin » (Jeûne ou pas, nous nous n’arrêterons pas).