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La chasse aux trésors volés d’Irak

Les autorités qui mènent le combat pour le retour des antiquités volées affirment que les dommages causés par l’État islamique ne représentent qu’une fraction des pillages pharamineux dont l’Irak a été victime depuis l’invasion américaine en 2003
La tête d’une femme de l’ère sumérienne, datant de 3 000 à 2 900 avant J-C, restituée à l’Irak par les États-Unis après son pillage vol (MEE/Tom Westcott)
Par
MOSSOUL, Irak

Lorsque les combattants de l’État islamique (EI) se sont emparés de vastes portions de l’Irak en 2014, ils ont endommagé et pillé certains des sites historiques les plus importants du pays.

La cible de l’EI était l’héritage préislamique. Une vidéo de militants armés de masses détruisant des statues d’une valeur inestimable dans le musée de Mossoul a fait la une des journaux.

Luma Yass, directrice générale du musée national d’Irak à Bagdad, considère pourtant cette vidéo comme un coup de pub ayant pour but de détourner l’attention du plus grand projet du groupe : tirer profit de la vente d’artéfacts sur le marché noir.

« La propagande de l’EI a fait croire aux gens que [ses membres] avaient détruit les antiquités », déclare-t-elle, « mais il ne s’agissait en réalité que de très courtes séquences vidéo les montrant en train de détruire quelques pièces, dont certaines étaient des faux.

« Après cette destruction publique, l’EI pouvait ainsi piller en toute liberté, utilisant les bénéfices pour financer ses activités terroristes. »

Les pieds d’un lamassu détruit par l’EI au musée de Mossoul en 2017 : notez le reste de missile en bas à droite (MEE/Tom Westcott)
Les pieds d’un lamassu détruit par l’EI au musée de Mossoul en 2017 : notez le reste de missile en bas à droite (MEE/Tom Westcott)

Elle fait notamment remarquer qu’aucun fragment des têtes des lamassus, sculptures géantes représentant un corps de lion doté d’une tête d’homme et d’ailes d’aigle datant de l’époque assyrienne, très prisées dans le commerce des antiquités, n’a été retrouvé dans les ruines du musée de Mossoul ou sur le site voisin de la ville de Nimrud, dont certaines parties remontent à plus de 3000 ans.

« L’État islamique ne pouvait pas déplacer les lamassus dans leur intégralité car ils étaient trop lourds. Mais les têtes ont pu être enlevées et vendues sur le marché noir. »

Nimrud et Mossoul dévastées

Nimrud se trouve à 32 km de Mossoul, la « capitale du califat » et l’un des sites assyriens les mieux préservés d’Irak. Mais l’État islamique a laissé derrière lui une terre ravagée au bulldozer, à l’exception de deux sculptures fissurées, dont l’une représente un « génie ailé » –être protecteur de la mythologie assyrienne.

« Il ne reste presque plus rien ici, mais l’État islamique n’a fait que détruire les grosses pièces », déclarait en 2017 Abdullah, agent de sécurité du site, peu après sa libération des mains de l’EI.

Un soldat des forces spéciales irakiennes porte une peinture récupérée dans les ruines du musée de Mossoul, l’un des deux seuls objets laissés intacts, en 2017 (MEE/Tom Westcott)
Un soldat des forces spéciales irakiennes porte une peinture récupérée dans les ruines du musée de Mossoul, l’un des deux seuls objets laissés intacts, en 2017 (MEE/Tom Westcott)

« Les meilleures choses ont été passées en contrebande en Europe et vendues. Les habitants nous ont dit qu’après l’arrivée de l’État islamique, il leur était interdit d’entrer sur le site, et qu’ils ont vu des combattants du groupe voler des camions entiers d’antiquités. »

Des Irakiens résidant près du tombeau de Jonas à Mossoul ont également déclaré à MEE en 2017 qu’ils avaient vu l’EI extraire des trésors du site avant de le remplir d’explosifs et de le faire exploser.

L’État islamique a dépouillé de ses trésors les murs du musée de Mossoul (MEE/Tom Westcott)
L’État islamique a dépouillé de ses trésors les murs du musée de Mossoul (MEE/Tom Westcott)

Les artéfacts volés par l’État islamique continuent de circuler sur le marché noir. Selon des sources confidentielles, un passeur basé en Grèce a acheté un important stock de pièces d’or anciennes pour 2 millions d’euros à des contacts de l’État islamique l’année dernière.

En janvier, un Irakien qui travaillait directement avec l’EI depuis plusieurs années pour sauver des femmes et des enfants yézidis réduits en esclavage a fait voir à MEE une séquence vidéo et des messages et photos sur WhatsApp montrant des tas de pièces d’or et des textes anciens. Le groupe, a-t-il dit, avait proposé de lui vendre le butin pour de grosses sommes d’argent.

Récupérer les trésors perdus

Les vols de l’État islamique sont considérables – mais plus au sud, au musée de Bagdad, le personnel affirme qu’ils ne représentent qu’une fraction des pillages pharamineux dont l’Irak a été victime depuis l’invasion menée par les États-Unis en 2003.

Les pertes comprennent les 15 000 objets pillés dans le musée national du pays au cours d’une période de quatre jours en avril 2003.

Deux soldats américains de la 1e division patrouillent dans le musée national d’Irak à Bagdad en septembre 2003 (AFP)
Deux soldats américains de la 1e division patrouillent dans le musée national d’Irak à Bagdad en septembre 2003 (AFP)

Dans son bureau, Muthanna Abed Dawed, ancien directeur du département irakien de récupération des antiquités, feuillette des dossiers épais. Ceux-ci documentent dans le détail 200 des trésors irakiens qui circulent actuellement sur les marchés mondiaux des antiquités.

L’un des plus précieux est une sculpture de 8 cm de haut connue sous le nom de « lionne de Guennol » – ou « diable-lionne », comme on l’appelle en Irak –, représentant un personnage anthropomorphe mi-femme mi-lionne. La figurine et l’équivalent mâle avec lequel elle forme un couple datent de l’époque babylonienne, il y a environ 3 000 ans avant J-C.

« Cette lionne a disparu du marché après avoir été vendue en 2007 chez Sotheby’s, mais nous n’avons pas fermé le dossier », commente Dawed.

« Nous ne savons pas exactement qui l’a achetée, mais nous avons appris qu’elle avait été acquise pour 59,2 millions de dollars par un lord britannique. » L’acheteur est enregistré en tant que collectionneur privé anglais. Jusqu’en 2010, la lionne était l’antiquité la plus chère jamais vendue.

La « lionne de Guennol », une statue mésopotamienne vieille de 5 000 ans (Wikipedia)
La « lionne de Guennol », une statue mésopotamienne vieille de 5 000 ans (Wikipedia)

Selon Dawed, la mythologie associée à cet artéfact – à savoir que celui qui détient à la fois la statuette de la lionne et celle du lion pourrait dominer le monde – a accru sa valeur. « Les rois babyloniens étaient très puissants et l’origine de ces pouvoirs est mystérieuse. En raison de sa mythologie, cette lionne est donc extrêmement précieuse », explique-t-il.

Le spécialiste a récemment été transféré dans un autre département au sein du nouveau gouvernement du pays, une pratique habituelle en Irak, qui entraîne souvent la perte de compétences précieuses. Toutefois, au cours de son mandat de trois ans, le département a supervisé la récupération de plus de 5 000 artéfacts.

Parmi eux, huit pièces ont été restituées avec l’aide du British Museum.

Les autorités américaines ont pour leur part récupéré 3 800 antiquités supplémentaires dans le cadre d’une affaire connue sous le nom de « scandale Hobby Lobby », qui implique l’American arts and crafts company, une société appartenant à des chrétiens évangéliques.

Celle-ci avait importé illégalement, à partir de 2009, des artéfacts d’une provenance douteuse pour une valeur de 1,6 million de dollars à destination du musée de la Bible, une institution privée. En 2017, les tribunaux américains ont condamné la société à une amende de 3 millions de dollars et lui ont ordonné de restituer les antiquités.

Une poignée d’objets récupérés sont exposés au musée national d’Irak. Le musée de Bassorah, qui a ouvert ses portes en mars dans l’un des anciens palais de Saddam Hussein, compte 100 pièces supplémentaires.

« Ce n’est en réalité qu’une petite proportion des objets sortis illégalement du pays », explique Dawed. « Nous nous battons pour récupérer le patrimoine irakien qui a été volé. Nous avons actuellement 200 affaires en cours et leur nombre augmente chaque jour car nous surveillons toutes les enchères internationales. »

L’année dernière, un bas-relief assyrien de Nimrud, datant du règne du roi Assurnasirpal II (883-859 avant J-C), avait rapporté 31 millions de dollars à Christie’s. L’Irak a tenté en vain d’arrêter la vente, affirmant que l’artéfact avait été mis au jour et retiré illégalement du pays dans les années 1970. Christie’s affirme en revanche qu’il se trouvait dans une collection privée américaine depuis le XIXe siècle.

Pillage de sites archéologiques

Pendant que les autorités irakiennes s’efforcent de récupérer les artéfacts manquant, les fouilles illégales et les vols se poursuivent sur des sites archéologiques isolés du pays, en grande partie non surveillés.

Muthanna Abed Dawed, ancien directeur du département irakien de récupération des antiquités (MEE/Tom Westcott)
Muthanna Abed Dawed, ancien directeur du département irakien de récupération des antiquités (MEE/Tom Westcott)

« Les fouilles illégales sont maintenant notre plus gros problème », pointe Luma Yass. « L’Irak compte 18 000 sites archéologiques et des fouilles illégales ont lieu partout mais nous ne pouvons pas les contrôler. Il n’existe aucune police spéciale pour arrêter ces activités et nous n’avons qu’un agent par site, donc bien sûr, il est très difficile pour lui de protéger l’ensemble de la zone. »

Les sites connus et accessibles sont pour la plupart protégés de manière adéquate. Après sa libération de l’État islamique, Nimrud a par exemple été clôturée par l’UNESCO, soutenue par des fonds du gouvernement japonais et sécurisée par les forces locales.

Luma Yass indique qu’il existe des plans financés par le gouvernement français pour reconstruire les vestiges, et que ceux-ci commenceront plus tard cette année.

Cependant, certains sites isolés dans le désert, accessibles uniquement en véhicule tout-terrain ou hélicoptère, sont laissés sans surveillance.

Les Irakiens qui effectuent des fouilles illégales travaillent directement avec des passeurs et des collectionneurs étrangers, précise Dawed. Les antiquités pillées sortent du pays en contrebande par la frontière ou à l’aide de petits bateaux de pêche.

De nombreux artéfacts sont destinés aux Émirats arabes unis, qui sont devenus une plaque tournante régionale du commerce illégal d’antiquités, précise le spécialiste.

Une statue de Salmanazar, un gouvernant assyrien, volée en 2003 et restituée à l’Irak par les États-Unis (MEE/Tom Westcott)
Une statue de Salmanazar, un gouvernant assyrien, volée en 2003 et restituée à l’Irak par les États-Unis (MEE/Tom Westcott)

Dans certains cas, ce sont les réfugiés qui ont introduit des objets en contrebande en Europe, poursuit Dawed.

Le département irakien de récupération des antiquités travaille actuellement avec la police bulgare, qui a confisqué 122 pièces à des réfugiés. « Nous ne savons pas encore si ce sont des antiquités irakiennes ou si certaines sont syriennes, mais nous y travaillons. »

Le butin des fouilles illégales peut être particulièrement difficile à récupérer : contrairement aux pièces de musée volées, il s’agit d’artéfacts qui sont rarement catalogués. L’un des plus grands défis du département est donc de prouver que certains des trésors qui circulent sur les marchés internationaux proviennent d’Irak.

Selon Dawed, les récentes résolutions de l’UNESCO visant à protéger le patrimoine irakien ont été utiles, mais de nombreux pays continuent de les ignorer.

« Les maisons de vente aux enchères nous demandent de prouver que les artéfacts sont irakiens, même si la plupart du temps tout le monde sait qu’ils sont irakiens et que l’on connaît leur lieu d’origine exact. Toutefois, les objets provenant de fouilles illégales ne sont pas enregistrés », explique Dawed.

« Nous avons des disputes récurrentes avec les collectionneurs et les maisons de vente aux enchères. Les collectionneurs montrent des reçus et, bien qu’il s’agisse parfois de faux, les maisons de vente prétendent qu’ils sont authentiques.

« La bureaucratie est également un frein pour nous et les processus sont lents, ce qui fait que la plupart du temps, les ventes ont lieu malgré nos protestations et nos efforts. »

Traduit de l’anglais (original).