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L’ascension et le quasi-effondrement du HDP pro-kurde en Turquie

Middle East Eye s’est entretenu avec Ertuğrul Kürkçü, l’ancien chef du HDP
Ertuğrul Kürkçü (3e en partant de la gauche) fuit les policiers turcs lors d’une manifestation le 31 décembre 2015

En juin dernier, un nouveau parti politique franchissait le seuil électoral constitutionnel nécessaire pour entrer au Parlement turc.

Le Parti démocratique des peuples (HDP) était un intrus dans le système politique conservateur de la Turquie. Les députés de cette coalition regroupant le mouvement pour les droits des Kurdes, des radicaux de gauche et des activistes pour les droits des femmes siégeaient aux côtés du Parti d’action nationaliste (MHP) de droite, des centristes kémalistes du Parti républicain du peuple (CHP) et des religieux conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP).

Le chemin qui a conduit le HDP au Parlement était semé d’embûches, troublé par la répression de l’État turc et les luttes intestines au sein du mouvement. Depuis son entrée à l’Assemblée, il a eu peu d’occasions de se réjouir. Une guerre vicieuse qui fait rage dans le sud-est à majorité kurde a énormément nui à l’image du parti dans l’ouest du pays et, lors de nouvelles élections en novembre, il a presque perdu son statut parlementaire durement gagné quelques mois seulement après l’avoir acquis.

Aujourd’hui, le gouvernement turc tente de priver la direction du parti, y compris son dirigeant, Selahattin Demirtaş, de l’immunité parlementaire de sorte que ses membres puissent être poursuivis pour terrorisme.

Middle East Eye a rencontré Ertuğrul Kürkçü, le premier dirigeant et actuel président honoraire du HDP, en route pour une conférence pour la reconstruction de son parti.

S’il a peut-être été le premier chef d’un parti ouvertement kurde, Kürkçü est un révolutionnaire de gauche issu du mouvement protestataire de 1968, plutôt qu’un militant kurde.

Ancien président du mouvement radical de la jeunesse gauche Dev-Genç, Kürkçü été condamné à mort en 1972 par le gouvernement militaire turc de l’époque pour son rôle dans un complot visant à prendre deux techniciens de l’OTAN en otage et négocier la libération de ses camarades révolutionnaires. Sa peine a été commuée, mais il a passé quatorze ans en prison en conséquence d’une condamnation par une cour martiale, temps qu’il a passé à traduire les œuvres de Karl Marx en turc.

« Il y a une longue histoire de coopération entre la gauche et le mouvement kurde en Turquie », a expliqué Kürkçü à MEE dans le salon d’un restaurant populaire d’Istanbul. « En fait, le HDP était à bien des égards un projet visant à réunir des groupes d’opposition disparates pour former une masse critique. »

Programme de campagne

L’idée d’un parti politique national, mais reposant sur les Kurdes, a été conçue par Abdullah Öcalan, leader emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), interdit, et chef spirituel du mouvement de libération kurde non seulement en Turquie mais aussi en Syrie, en Iran et en Irak. Öcalan est emprisonné sur l’île d’İmralı depuis 1999.

Sur son initiative, un congrès a été formé par des gauchistes turcs, des militants écologistes, des militants pour les droits des femmes, des groupes minoritaires et la gauche kurde. À l’époque, ils ne croyaient pas pouvoir participer à des élections, mais ils pouvaient toujours faire campagne sur des questions importantes.

Chose très inhabituelle pour un grand mouvement politique turc – et pour le parti qui allait suivre – le congrès soutenait non seulement l’égalité pour les femmes, mais aussi les droits des LGBT. Bien que cette question reste un point de discorde au sein du HDP, dont de nombreux électeurs de base sont socialement conservateurs, cette politique a contribué à l’image du parti sur le plan international.

« Ce fut un succès considérable. Pour la première fois dans l’histoire turque, des Turcs et des Kurdes ont mis en place des organisations coopératives, même dans des villes de l’ouest », a déclaré Kürkçü.

Il y avait encore de grandes scissions entre les groupes impliqués et, politiquement, le pays était sur le point de se refermer.

« C’était une époque trouble. De grands affrontements avaient lieu entre le PKK et l’armée dans la campagne de Silvan [sud-est de la Turquie]. Et après août 2011, le gouvernement s’est juré de mettre fin au PKK et l’environnement est devenu très difficile », a-t-il ajouté.

Répression

Le gouvernement ne tolérait pas ce bloc d’opposition croissant et les militants du mouvement ont dû faire face à la répression. Des milliers de personnes ont été arrêtées en 2011 et 2012, et en 2013, 9 000 personnes étaient détenues.

Cependant, le congrès a survécu et, en 2013, l’état d’esprit national avait changé. Des négociations ont débuté entre le gouvernement et le PKK et un cessez-le-feu est entré en vigueur. Soudain, il y avait de nouveau la place pour les partis d’opposition.

Le groupe a ranimé l’idée de former un vrai parti politique, le HDP, et prévoyait de le faire entrer pleinement dans l’arène politique. « Si l’État était prêt à faire les choses de manière civilisée, le mouvement kurde et de gauche l’était aussi », a indiqué Kürkçü.

Kürkçü a été suggéré comme dirigeant potentiel du parti par Öcalan et a été élu lors d’un rassemblement en octobre 2013.

En 2014, le mouvement fit face à une décision tactique importante. Les élections locales s’approchaient et ils devaient décider de se présenter comme un parti pour la première fois ou de présenter des candidats de manière individuelle. En fin de compte, la direction décida de continuer à renforcer les capacités du HDP et de se présenter comme coalition.

Naissance d’un parti

Ce fut la véritable naissance du HDP en tant que parti cohérent. Le Parti de la paix et de la démocratie (BDP) déjà établi serait géré comme un parti local dans la région du Kurdistan, mais le HDP serait le visage national du mouvement, conçu pour être acceptable aux yeux de la Turquie métropolitaine occidentale.

Il s’agissait d’une tentative pour résoudre le problème de la déconnexion entre les radicaux urbains de l’ouest et les révolutionnaires kurdes, mais en fin de compte les incohérences du mouvement l’affaiblirent. La coalition BDP/HDP réunit 7 % des voix, pas suffisant pour percer au Parlement comme un parti cohérent et complet.

Après les élections, Öcalan appela les députés kurdes à démissionner du BDP et à rejoindre le HDP, mais les politiciens kurdes traditionnels avaient encore du mal à accepter le parti comme un parti kurde avec des non-Kurdes à la barre.

« Il fallait au parti un chef qui fût un politicien kurde franc, pas un vieux révolutionnaire turc. Je l’ai compris, ces choses sont importantes : les Kurdes devaient voir que le parti était le leur », a déclaré Kürkçü.

Kürkçü s’est retiré et a été remplacé par Selahattin Demirtaş, avec Figen Yüksekdağ comme coprésidente. « Les nouveaux présidents ont été très bien accueillis par la population kurde ; son scepticisme a été surmonté lorsque je me suis écarté. »

Quel rôle pour le PKK ?

En Turquie, l’ampleur des liens entre le HDP et le PKK a fait l’objet de beaucoup de conjectures et de confusion. À la fois du côté progouvernemental et parmi les partisans du HDP, la question fait encore débat et est souvent objet de tensions.

« Le fait est que le PKK a vivement salué l’idée dès le début », a indiqué Kürkçü. « Ils ont soutenu la croissance du parti, comme une plante délicatement cultivée. On ne comprend pas en dehors de la région du Kurdistan à quel point l’organisation fait partie du mouvement de libération : ce sont eux qui ont convaincu les chefs de tribus kurdes traditionnels de changer de position sur le parti. »

Kürkçü ajoute qu’à cette époque, le gouvernement, ainsi que le président Recep Tayyip Erdoğan, faisait l’éloge du mouvement kurde pour tout cela. L’idée d’un parti kurde avait gagné du terrain dans l’ouest de la Turquie, même parmi les nationalistes turcs, comme un moyen de sortir du conflit brutal.

« Il y avait des discussions pour la paix, les Kurdes se sentaient pour la première fois soulagés d’une certaine pression et Demirtaş a très bien formulé le langage de cette nouvelle période », a déclaré Kürkçü.

L’importance de Demirtaş

Les manifestations du parc Gezi et leur répression par les forces de sécurité de l’État ont également eu un grand impact sur le déplacement du débat politique et la présentation du HDP dans les médias. Lorsque les élections présidentielles sont survenues plus tard en 2014, Demirtaş s’est présenté pour le HDP et a dépassé toutes les attentes.

« Demirtaş était un nouveau visage avec de nouvelles idées. Il a gagné les cœurs et les esprits de beaucoup. Pour la première fois, un homme politique kurde réunissait presque 10 % des scrutins. Mais Erdoğan et l’AKP ne le prenaient toujours pas au sérieux. Le HDP était encore censé être un phénomène marginal qu’ils pourraient utiliser comme un moyen de sortir du conflit avec le PKK. Ils n’ont pas saisi l’importance de Demirtaş. »

Pendant ce temps, en Syrie, l’État islamique (EI) étendait son territoire et commençait le siège de la ville kurde de Kobané. Lorsqu’Erdoğan a d’abord refusé de permettre aux combattants peshmergas kurdes irakiens de se rendre là-bas pour aider, la population kurde de Turquie a été irritée.

« À ce moment, de nombreux Kurdes ont décidé qu’Erdoğan n’était pas de leur côté. À Cizre, Yüksekova ou même Istanbul, des émeutes ont éclaté : ils ont pris le contrôle des bureaux des gouvernorats locaux. Il a fallu que l’État autorise Öcalan à diffuser une lettre pour calmer les gens. »

Pour beaucoup, Kobané était un point de rupture dans ce qui était auparavant un soutien kurde solide pour l’AKP en raison de sa volonté d’engager des négociations de paix. Le soutien au HDP a fait boule de neige, même parmi les Kurdes conservateurs.

Lorsque les élections parlementaires ont eu lieu en juin dernier, le HDP a dépassé les attentes de ses partisans, même des plus optimistes, remportant 13 % des voix et faisant perdre à l’AKP sa majorité. Cela a mis en attente le principal projet d’Erdoğan : celui d’une nouvelle constitution.

« L’AKP croyait que quoi qu’il arrive, les Kurdes étaient conservateurs et pro-Erdoğan. Ses membres ont désormais constaté qu’ils avaient eu tort », a déclaré Kürkçü. « Pour Erdoğan, ce fut un désastre ; son monde s’effondrait. »

« Désormais, c’était la guerre »

« Ils ont instantanément commencé à attaquer le parti ; des milliers de militants du HDP ont été arrêtés juste après les élections : désormais, c’était la guerre », a déclaré Kürkçü. « Des foules parrainées par le gouvernement ont pris pour cible 400 bureaux du HDP en une nuit. C’est alors devenu clair. C’était une sorte de Nuit de Cristal. »

La direction du HDP a sombré dans la confusion, demandant alternativement un gouvernement de coalition ou de nouvelles élections. Emportés par l’optimisme après les élections, ils n’avaient pas envisagé les possibles conséquences négatives de la victoire.

Dans le même temps, des attaques meurtrières ont commencé à se produire lors de rassemblements du HDP. À Suruç, Diyarbakır et même Ankara, les militants islamistes ont fait des dizaines de victimes. L’armée turque a ensuite bombardé des positions du PKK dans les montagnes de Qandil, à la frontière entre la Turquie et l’Irak.

« Nous avons été incapables de suivre le mouvement de masse. Nous étions attaqués par des kamikazes, des voyous recrutés par l’État, les médias, de toutes parts. »

Erdoğan a annoncé que de nouvelles élections auraient lieu en novembre, mais le HDP a été paralysé, incapable de faire campagne.

Le parti a suspendu tous les projets de rassemblements publics et Demirtaş s’est fait discret à la télévision. « C’était comme si nous étions à mi-chemin entre se battre aux élections selon les termes de l’AKP et le boycott », a déclaré Kürkçü.

Peu d’espace aujourd’hui

L’État a joué la partie de façon plus agressive et a eu de meilleurs résultats, concède Kürkçü.

« Erdoğan a utilisé tout ce qu’il avait à sa disposition : la force, l’argent, les services de renseignement, les gangs de rue, tout – ils ont même accusé le HDP et le PKK des massacres de membres du HDP. Ils ont commencé une guerre de grande envergure dans le sud-est. Qu’avons-nous fait ? Nous avons répondu avec des discours ponctuels. »

Finalement, le HDP a perdu un million de voix lors du scrutin de novembre. Kürkçü estime que le parti constate aujourd’hui les conséquences de son incapacité à planifier sa victoire.

« Erdoğan et les nationalistes ont décidé la nuit même de l’élection, lorsque le HDP est entré au Parlement, que c’était une lutte à mort : que la lutte contre le PKK et même contre le mouvement kurde devait être fatale. »

« Nous étions sûrs de nous. Nous fantasmions sur la paix. Nous aurions dû prévoir que notre entrée au Parlement provoquerait une réaction massive de l’AKP. Mais nous ne l’avons pas fait. »

Dans le sud-est de la Turquie, où se situe la base de pouvoir du HDP, une guerre sanglante se poursuit. Le parti semble être bien loin de la force optimiste de la fin 2014 et n’est plus en phase avec l’opinion publique turque. En décembre, lorsque les tensions entre la Russie et la Turquie ont atteint leur paroxysme après que les forces turques ont abattu un avion russe qui avait violé son espace aérien, le HDP a envoyé une délégation à Moscou.

Si les députés du parti sont privés de leur immunité juridique, ils pourraient être poursuivis en justice. Cependant, malgré les difficultés actuelles, Kürkçü conserve un certain optimisme.

« À ce stade, ils pourraient liquider le parti demain. Mais s’ils le faisaient, un autre prendrait sa place. Même Erdoğan ne peut pas dresser de barrières entre le peuple kurde et le PKK, et encore moins le mouvement pour les droits des Kurdes. »

Le HDP, tant qu’il existe, est une anomalie remarquable non seulement dans le contexte de la politique et de l’histoire turques, mais aussi dans celui de toute la région. Nulle part ailleurs existe-t-il un parti politique d’un tel poids défendant un programme de justice économique, d’égalité des sexes et de libération nationale.

Le parti a tenté de se présenter comme un organe de solidarité pour le mouvement des droits des Kurdes, mais d’une manière qui soit acceptable pour l’élite urbaine de l’ouest du pays. Pendant une courte période, il semblait avoir trouvé le juste équilibre. Aujourd’hui, le HDP est au bord de l’effondrement.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.