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Le chef d’al-Qaïda donne sa bénédiction à la scission attendue avec le Front al-Nosra

Ayman al-Zawahiri déclare que « les liens obsolètes doivent être sacrifiés » afin d’« améliorer l’unité » entre les rebelles et de favoriser la « nouvelle génération » de combattants
Le chef d'al-Nosra Abou Mohamed al-Golani (AFP/Al-Manara Al-Bayda)

Le chef d’al-Qaïda Ayman al-Zawahiri a semblé donner ce jeudi sa bénédiction à une scission attendue avec sa branche syrienne, le Front al-Nosra, dans un enregistrement audio publié sur YouTube.

Les spéculations se sont multipliées au cours de la semaine écoulée quant au fait que les dirigeants du Front al-Nosra auraient décidé de rompre leurs liens officiels avec al-Qaïda, des sources proches du groupe ayant indiqué à Middle East Eye qu’une annonce était imminente.

Dans un clip contenu dans le message audio de six minutes trente attribué à Zawahiri, ce dernier a indiqué que le Front al-Nosra devait se séparer d’al-Qaïda si cette décision contribuait à améliorer l’unité des groupes combattant un ennemi commun en Syrie.

Le Front al-Nosra, qui fait partie depuis longtemps de la myriade de groupes rebelles luttant contre les forces pro-gouvernementales depuis le début de la guerre civile dans le pays, en 2011, combat et opère souvent aux côtés des autres groupes.

« La fraternité de l’islam qui nous relie est plus forte que tous les liens obsolètes entre les organisations », affirme Zawahiri.

« Ces liens organisationnels doivent être sacrifiés sans hésiter si elles menacent votre unité. »

S’exprimant également, Abou al-Kheir al-Masri, adjoint de Zawahiri, a affirmé qu’al-Qaïda approuvait « toute action possible » qui permettrait d’améliorer l’unité entre les factions rebelles qui combattent en Syrie et de former une « nouvelle génération » de combattants.

« Après avoir étudié la situation en Syrie [...] nous approuvons toute action possible qui permettra de préserver le djihad dans le Levant », a déclaré Masri.

« Voici ce que nous disons aujourd’hui aux dirigeants du Front al-Nosra : faites ce qui permettra de préserver l’unité de l’islam et des musulmans et le djihad dans le Levant. »

« Nous vous exhortons à prendre les mesures nécessaires dans ce sens. Ceci est aussi un appel à toutes les autres factions djihadistes dans le Levant [...] Vous devez former un seul rang pour protéger notre peuple et notre terre. »

Capture d’écran du message audio d’al-Qaïda, indiquant « Enregistrement audio du cheikh Ahmed Hassan Abou al-Kheir » (YouTube)

Le Front al-Nosra a été l’une des factions anti-gouvernementales les plus efficaces de la guerre civile syrienne, en particulier dans le nord du pays.

Cependant, les États-Unis et la Russie avaient désigné le groupe comme une organisation terroriste en raison de son affiliation à al-Qaïda, ce qui a permis aux deux pays de bombarder les combattants du Front al-Nosra sur le terrain.

La scission semble être motivée par des efforts déployés par le Front al-Nosra pour attirer d’autres groupes d’opposition et les greffer, alors même que les États-Unis et la Russie auraient convenu de cibler le Front al-Nosra et le groupe militant État islamique.

« Une partie d’échecs »

Selon les analystes, la scission officielle pourrait potentiellement modifier radicalement la dynamique chez les rebelles syriens, en fonction des groupes qui pourraient éventuellement décider de rejoindre le nouveau Front al-Nosra.

« Mon interprétation est que le Front al-Nosra ne suivait pas cette voie pour éviter d’être bombardé, car il sera bombardé dans tous les cas », a expliqué Thomas Pierret, maître de conférences en islam contemporain à l’Université d’Édimbourg.

Au lieu de cela, le groupe se livre à « une partie d’échecs » avec les autres groupes rebelles comme Ahrar al-Sham, qui ont longtemps exigé que le Front al-Nosra renonce à son allégeance à al-Qaïda pour que les groupes puissent s’unifier. Lorsque des opérations conjointes russo-américaines commenceront, affirme Pierret, le Front al-Nosra sera en mesure d’affirmer qu’il a rempli sa part du marché.

Mais les groupes rebelles suivront-ils un Front al-Nosra remanié ?

Les groupes qui sont déjà considérés comme des satellites d’Al-Qaïda, comme Jabhat Ansar al-Din, ont « peu à perdre de toute façon » et devraient probablement suivre le pas, a-t-il expliqué.

Pierret a estimé qu’il était peu probable qu’Ahrar al-Sham, l’autre principale force de combat dans le nord de la Syrie, se joigne à la nouvelle entreprise du Front al-Nosra, mais n’a pas écarté totalement cette possibilité.

Depuis sa création, a-t-il précisé, Ahrar al-Sham essaie d’éviter d’être désigné comme un groupe terroriste par les États-Unis, ce que le groupe est parvenu à faire jusqu’à présent. Si le groupe rejoignait le nouveau groupe du Front al-Nosra, il risquerait de se retrouver sur la liste noire, d’autant plus que Pierret estime les États-Unis continueront de désigner le Front al-Nosra comme une organisation terroriste, qu’il y ait scission ou non.

Dans le même temps, a-t-il ajouté, le leadership d’Ahrar al-Sham est divisé. Une faction au sein de la direction fait pression pour une « ligne modérée » qui inclue la participation aux négociations de paix et le respect des cessez-le-feu, une démarche qui a peu porté ses fruits pour le groupe.

« Donc forcément, si la ligne pour laquelle vous faites pression semble être au final un échec complet, la ligne contradictoire obtient alors plus de poids et de crédit au sein de l’organisation. Je ne serais donc pas surpris si la ligne dure observait à nouveau une courbe ascendante », a déclaré Pierret. Si cette faction devait rejoindre le nouveau Front al-Nosra, a-t-il ajouté, cette force serait tellement puissante qu’il serait difficile pour le reste de l’organisation de ne pas la rejoindre.

De même, a-t-il expliqué, d’autres groupes rebelles pourraient lorgner la scission du Front al-Nosra et se demander si cela constitue un dernier recours, surtout dans la mesure où à la suite de l’approche « courtoise » adoptée pendant l’hiver (respect des cessez-le-feu, participation aux négociations), Alep est désormais assiégée et les rebelles « ont été exterminés », a-t-il affirmé.

« Quel est donc l’intérêt d’être un rebelle modéré aujourd’hui en Syrie ? » a-t-il soutenu, se référant à la poussée le mois dernier de la Nouvelle armée syrienne soutenue par les États-Unis dans l’est de la Syrie, qui s’est soldée par une déroute infligée par l’État islamique.

« La seule option crédible est de faire office de chair à canon pour des opérations stupides contre l’État islamique [dirigées par les États-Unis] dans le désert. »
 

Mary Atkinson a contribué à la rédaction de cet article.
 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.