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Le patrimoine yéménite ravagé par la violence, des sites classés à l’UNESCO touchés

Des représentants de l’UNESCO indiquent que la situation du patrimoine au Yémen est similaire à celle en Irak et en Syrie
Le château d’al-Qahira, qui surplombe la ville de Taiz, a récemment été pris par les houthis et aurait été touché par des frappes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite (Twitter/@AmyFeldtmann)

Sala Khaled et ses amis avaient l’habitude d’escalader la forteresse d’al-Qahira, édifice de 3 000 ans surplombant la ville de Taiz, dans le sud du Yémen. Ce bâtiment fortifié en stuc lui rappelle son enfance : elle y a appris la photographie avec ses amis.

« Le château d’al-Qahira est ce qui constituait la particularité de Taiz et faisait la fierté de ses habitants. J’avais peur qu’ils ne l’attaquent et malheureusement, ils l’ont fait », a-t-elle confié, ajoutant que depuis que les combattants houthis ont pris le contrôle de la troisième ville du Yémen en mars, celle-ci a été transformée en une ville fantôme.

La coalition saoudienne a lancé en mars une campagne de bombardement visant à repousser les houthis, mais depuis, les combats n’ont fait que redoubler de brutalité.

Sala Khaled affirme que ces beaux souvenirs ne seront plus jamais les mêmes désormais. « Un jour, j’y retournerai, mais je prendrai les ruines en photo. Toute cette beauté a été réduite en poussière », explique-t-elle depuis Sanaa, où elle réside temporairement.

Comme Khaled, de nombreux Yéménites se sentent impuissants et pris au piège face à la lutte acharnée pour le pouvoir entre les houthis et la coalition d’États arabes dirigée par l’Arabie saoudite, qui est soutenue par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France.

Le château d’al-Qahira n’est pas le seul site en danger. Les vitraux communément appelés qamariya qui ornent les résidences de la vieille ville de Sanaa ont volé en éclats suite aux impacts des bombardements incessants sur les montagnes voisines de Nuqom la semaine dernière. Les maisons à étages, construites à base de gypse (un sulfate utilisé dans de nombreuses formes de plâtre) et de briques réfractaires, sont habitées depuis plus de 2 500 ans.

Qui est responsable ?

Pour l’ancienne ministre de la culture, Arwa Abdo Othman, les houthis et les forces fidèles à l’ancien Président Ali Abdallah Saleh sont responsables de la destruction du patrimoine yéménite. « Selon certaines indications, la milice houthie entreposait des armes dans les châteaux historiques, ce qui a poussé les forces saoudiennes à bombarder ces sites », a-t-elle expliqué. Malgré les avertissements formulés il y a un mois, Othman a été déçue de constater que le patrimoine et les sites archéologiques ont été attaqués.

Des habitants de la vieille ville, qui ont souhaité rester anonymes, affirment avoir vu que des armes étaient cachées à l’extérieur de la ville, au ministère de la Défense et dans des écoles.

La vieille ville de Sanaa est un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO (MEE/Charlene Rodrigues)

Pour Anna Paolini, représentante de l’UNESCO dans les États arabes du Golfe et au Yémen, la situation du patrimoine yéménite est similaire à celle des patrimoines irakien et syrien.

« J’entends la même chose des gens qui vivent [à Taiz], a expliqué Paolini. Si vous allez au Yémen, vous verrez qu’un grand nombre de sites archéologiques se trouvent au milieu de nulle part. Quand on parle d’archéologie, on parle de Balkis [qui aurait abrité la légendaire reine de Saba] ou de Marib [autrefois capitale du royaume de Saba].Que voulez-vous y entreposer ? Il n’y a rien ici. »

« Mais c’est également le cas avec les hôpitaux, les écoles. On ne peut pas contrôler cela », a-t-elle ajouté.

Le grand barrage de Marib, datant du VIIIe siècle av. J.-C., est une autre victime du conflit au Yémen.

L’UNESCO a rapporté que les inscriptions sabéennes figurant sur les murs du barrage ont été effacées. Les attaques contre le barrage sont survenues une semaine après la destruction du musée national de Dhamar, qui abritait plus de 12 500 reliques du patrimoine yéménite, plus tôt ce mois-ci.

Déchirés et incrédules, les civils ne peuvent que regarder les antiquités du pays tomber en ruines. Des reliques culturelles, dont des manuscrits de la Bible et des statues datant de plus de 600 ans, sont vendues pour gagner de l’argent rapidement. Beaucoup ignorent si des systèmes ont été mis en place pour localiser et traquer les contrebandiers qui vendent ces objets.

Anna Paolini a indiqué que le déplacement de nombreux réfugiés vers l’Arabie saoudite et Djibouti pourrait être une autre raison de la sortie des objets du pays.

« D’importants défis se posent pour tenter de localiser les coupables ; nous mettons en place des mécanismes pour former les organisations douanières des deux pays et nous négocions avec ces dernières afin de préparer des techniques de surveillance et des formations », a-t-elle ajouté.

Arwa Abdo Othman a signalé que des objets de collection et de culte avaient été volés dans la Maison du patrimoine traditionnel de Sanaa même avant la guerre. Alors que seulement 1 % du budget du gouvernement était alloué à des projets culturels, ceux qui étaient responsables de ces questions sous la présidence Saleh agissaient comme des voyous, a-t-elle affirmé. « Savez-vous que des stocks entiers de reliques de musées et de manuscrits étaient pillés systématiquement par l’État et évacués du pays au grand jour ? ».

Hisham al-Omeisy, un analyste politique basé dans la capitale, a cependant affirmé que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite était l’unique responsable des destructions et n’avait remporté aucune véritable victoire jusqu’à présent. « On ne tue pas une mouche posée sur une peinture de van Gogh en lui assénant un violent coup de massue. La destruction d’un bâtiment de trois millénaires pour tuer trois ou même trois cents houthis a enragé trente millions de Yéménites, qui ont perdu une part irremplaçable et inestimable de leur patrimoine », a déclaré Omeisy.

Sala Khaled va jusqu’à soutenir que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite détruit délibérément les sites historiques du Yémen.

« Ils veulent détruire ce qui reste sur cette terre antique. J’aurais aimé qu’ils puissent aller autre part qu’à Taiz et au Yémen pour terminer leurs combats. »

Pendant ce temps, d’autres se demandent s’il s’agit du bon moment pour se concentrer sur les sites antiques, alors que plus de 20 millions de personnes font face à une aggravation de la crise humanitaire et éprouvent les pires difficultés à accéder aux denrées alimentaires, à l’eau et aux soins médicaux.

Abdo Elfgeeh, un homme d’affaires de la capitale qui a assisté à la campagne de bombardement au cours des premières semaines, a insisté sur le fait que les vies humaines devraient prévaloir. Selon lui, les sites doivent être ciblés s’ils servent d’entrepôts d’armes.

Deux autres sites ont été attaqués ces derniers jours : la mosquée al-Aidaroos, qui date du XIVe siècle, et la forteresse de Sira, qui date du Xe siècle et surplombe la ville de Crater et l’océan Indien. Au XVIe siècle, ce bastion imprenable a résisté aux attaques des Portugais et a joué un rôle essentiel dans la défense contre l’armée turque. Plus tard, les Britanniques ont modifié la conception et l’architecture initiales du fort, comme l’indique un rapport du capitaine Foster daté de mars 1839.

La forteresse de Sira, à Crater (AFP)

Pour sa part, Anna Paolini a déclaré que l’UNESCO coopérait avec la coalition saoudienne pour sensibiliser l’armée et s’assurer que certains des principaux sites ne se trouvent pas dans les zones ciblées. « Nous travaillons également avec des sites archéologiques de renommée internationale. Nous sommes constamment en contact avec différentes organisations internationales pour plaider en faveur de la protection de ces zones », a-t-elle indiqué.

« Nous sommes en train de tout perdre »

Certains Yéménites sont très inquiets face à la perspective de voir la guerre entraîner le pays, dont certains sites majeurs remontent au VIe siècle avant J.-C., vers une faillite culturelle.

D’après Arwa Abdo Othman, le tourisme dans le pays a presque totalement disparu à partir de 2007, en raison de l’augmentation des attentats et des enlèvements contre rançon d’al-Qaïda. « Malheureusement, nous sommes coupés du monde depuis de nombreuses années », déplore-t-elle.

« La guerre a davantage exacerbé l’isolement du pays et l’a fait reculer de dix ans. »

Abdo Elfgeeh a toutefois estimé qu’il était « navrant » de soulever la question du tourisme maintenant, alors que la violence fait rage et que des millions de personnes sont en situation de détresse extrême.

« Vous connaissez la situation au Yémen. C’est un pays extrêmement pauvre qui n’a même pas de système de santé et d’éducation de base, a expliqué Paolini. Le ministre de la Culture s’était attelé à ce problème, mais lorsque la principale priorité du pays est liée à des vies humaines, on suit bien sûr l’ordre de priorité. »

« Je souhaite la paix, et j’ai de la peine à voir ces destructions dans ma ville, a ajouté Sala Khaled. Des civils sont tués au cours des combats. Personne n’est gagnant dans cette guerre. Nous sommes en train de tout perdre. »

Arwa Abdo Othman a indiqué toutefois qu’il y avait des raisons de rester optimiste. « Tant qu’il y aura des êtres humains, il y aura de l’innovation, il y aura de la créativité, il y aura un patrimoine culturel. En tant que membres de la société civile, c’est à nous de faire entendre notre voix, pour arrêter cette guerre qui tue l’esprit humain, qui nous tue et qui tue notre avenir. »

Mohammed al-Qalisi a contribué à la réalisation de ce reportage.

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.