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Législatives en Algérie : une « récréation démocratique » qui n'intéresse que le pouvoir

Près de 23 millions d’Algériens sont convoqués ce jeudi pour des élections législatives dont le seul enjeu est celui de la participation
Les Algériens se mobilisent en général assez peu pour le scrutin législatif : en 2012, le taux de participation n'était, officiellement, que de 43 % (AFP)

ALGER - « Voter ? Ça ne sert à rien, on le sait bien. Pourtant, j’ai bien envie d’y aller, rien que pour montrer à notre Premier ministre que les femmes aussi ont le droit de vote ! »

Karima, 45 ans, enseignante à Alger, est très remontée contre les propos tenus lundi par Abdelmalek Sellal. Pour inciter les Algériens à aller voter, le Premier ministre a demandé aux femmes de « ne pas préparer le café à leur mari », de « les traîner dans les bureaux de vote » et de « les battre » s’ils refusaient d’y aller.

Ce jeudi, quelque 23 millions d’Algériens sont appelés à voter pour renouveler les 462 sièges de l’Assemblée nationale populaire (ANP) pour lesquels se présentent 12 000 candidats. Mais dans le fond, l'assemblée nationale dispose de pouvoirs limités puisque le gouvernement est à l'origine de l'essentiel des projets de loi. La chambre basse du parlement est de ce fait souvent perçue comme une chambre d'enregistrement.

Caricature de Dilem dans le quotidien Liberté le jeudi 20 avril

Le résultat de ce scrutin devrait être sans surprise : le Front de libération national (FLN) et son allié le Rassemblement national démocratique (RND) – dont le président Ahmed Ouyahia est aussi le directeur de cabinet de la présidence – devraient remporter une majorité de sièges. Selon les pronostics des analystes politiques, les formations islamistes, première force d’opposition, représentées par deux coalitions rivales, pourraient cette fois-ci remporter plus de sièges qu’en 2012. Ce réajustement des rapports de force se faisant, toujours selon les observateurs politiques, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2019 qui se fera avec ou sans Abdelaziz Bouteflika.

Crédibiliser des mesures d’austérité

Dans ce contexte, le seul véritable enjeu de ces législatives reste la participation, traditionnellement assez faible. En 2007, elle n’était que de 35,65 % et en 2012, de 43,14 %, des chiffres officiels par ailleurs accusés d’avoir été gonflés par certaines observateurs dans l’opposition.

Or le cercle présidentiel, qui déteint aujourd’hui quasi exclusivement le pouvoir – Abdelaziz Bouteflika s’étant assuré l’allégeance de l’armée –, a besoin d’un taux de participation élevé pour afficher une légitimité politique, censée par ailleurs crédibiliser des mesures d’austérité face à la crise liée à la chute du prix du baril de pétrole dont dépend fortement l’économie du pays.

« Il y a un fort risque que la nouvelle assemblée soit un prolongement par clonage »

-Le quotidien Liberté

De cette participation, il en est largement question dans la presse ce matin. « L’épreuve de la crédibilité » titre en Une le quotidien Liberté. « Les moyens politiques que le pouvoir a engagés pour saborder les initiatives visant à amorcer un changement poussent à conclure à une reconduction des équilibres politiques qui permettent au système de se recycler en permanence », peut-on lire dans l’édito. « Il y a un fort risque que la nouvelle assemblée soit, en termes de dosages, un prolongement par clonage. La minorité parlementaire fera dans la voix discordante mais restera impuissante, comme toujours. »

Pour les Algériens qui regardent l'assemblée nationale comme « une chambre d'enregistrement », le scrutin législatif n'est pas important (MEE/Bachir)

Le quotidien El Watan affirme que « pour doter les institutions – ou ce qui en reste – d’une réelle stabilité, le pouvoir a donc besoin d’une ‘’légitimité’’ des urnes pour pouvoir faire face à une nouvelle situation où il n’aura rien d’autre à offrir que des larmes et du sang. Faire passer des lois douloureuses comme la loi de finances 2018 qui s’annonce déjà porteuse de plus de restrictions budgétaires et de probables hausses d’impôts. »

La campagne en faveur de l’abstention s’est déroulée sur internet

Près de 45 000 policiers ont été déployés autour des centres de vote pour assurer la sécurité du scrutin tôt ce jeudi. Devant le lycée d’El Biar, un quartier résidentiel d’Alger où le président a l’habitude de voter, un important dispositif sécuritaire a été mobilisé et de nombreux journalistes étaient déjà présents, laissant deviner, comme l’a annoncé la chaîne Ennahar, qu’Abdelaziz Bouteflika, dont les sorties publiques sont rares depuis son AVC au printemps 2013, se déplacera pour aller voter.

Dans plusieurs messages, relayés par de hauts responsables de l’État, les imams et les administrations, Abdelaziz Bouteflika a appelé les Algériens à aller « massivement » voter pour « contribuer à la stabilité du pays et à la progression de la démocratie ». La menace extérieure et les complots fomentés contre l’Algérie sont des arguments régulièrement utilisés par le pouvoir pour justifier ses décisions et stigmatiser ses ennemis.

Il l’a récemment utilisé, via ses responsables et ses médias, contre les jeunes Algériens qui, sur internet, ont lancé une série de vidéos virales pour critiquer le système et appeler à l’abstention, drainant dans leur sillage militants associatifs et artistes.

Le député d’Annaba Bahaeddine Tliba, présumé impliqué dans des affaires de corruption, est une des cibles favorites des jeunes. Il est ici représenté par le graphiste El Moustach (Facebook)

Si les autorités ont pu interdire aux partis boycotteurs – comme celui de l’ex-candidat à la présidentielle Ali Benflis ou de Soufiane Djilali – l’accès aux médias et aux espaces publics, elles n’ont eu en revanche aucune prise sur les réseaux sociaux et internet de manière plus générale, où s’est déroulé l’essentiel de la campagne en faveur de l’abstention.

Au Café presse politique, petite émission radio en ligne et enclave de libre expression dans un paysage médiatique verrouillé, Chérif Rezki, du quotidien arabophone El Khabar, explique que, de toutes manières, le débat politique est impossible. « On ferme les robinets pendant cinq ans et après on vous dit : "voilà une récréation politique de vingt jours". Il ne peut donc pas y avoir de débat sérieux, on n'a pas l'habitude. »

L’éditorialiste Ihsane el-Kadi conclut : « L’intervention la plus lourde des autorités se fera sur le taux de participation, le premier à être gonflé pour montrer que les Algériens adhèrent au vote. Ensuite, elles donneront un bonus supplémentaire aux partis de l’administration. La troisième intervention, mécanique, se fera sur la barrière de 4 % des voix. » Tous les partis qui n’auront pas obtenu ce taux devront donner leurs voix aux autres partis et cela pourrait, selon lui, « amplifier de manière conséquente les résultats des partis de l’administration. »