Aller au contenu principal

Les arts urbains de Beyrouth : pris dans les tirs croisés

La communauté artistique de Beyrouth fait front commun contre les conséquences inattendues d’une loi sur l’affichage politique
La fresque murale commandée par l’ONG MARCH et réalisée par Ashekman. On peut y lire : « Soit vous êtes libre, soit vous n’existez pas ». Elle a été recouverte de peinture par les autorités la semaine dernière (MEE/Zeina Najjar)

BEYROUTH – Dans une tentative d’apaisement, un accord a été trouvé la semaine dernière entre le Hezbollah et son rival sunnite, le Courant du Futur, consistant à retirer toutes les affiches politiques des deux partis à Beyrouth et au-delà.

Cette décision de débarrasser les rues des affiches politiques a été applaudie par les habitants de la capitale. Selon Ziad Chebib, le gouverneur de la ville : « Il n’y avait pas d’objections, les gens nous ont bien accueillis, comme ils ont bien accueilli la campagne [de désaffichage]. »

Cependant, la décision a rapidement eu des conséquences inattendues.

Les autorités municipales de Beyrouth ont interprété l’accord sur l’affichage politique comme incluant également les graffitis et l’art urbain, qui dans l’ensemble prennent ouvertement position contre les attitudes sectaires et la rhétorique répandue par les principaux partis politiques.

Ainsi, en un clin d’œil, une grande fresque murale dont le message peut être traduit par « Soit vous êtes libre, soit vous n’existez pas », qui avait été créée par Ashekman, un groupe de graffeurs local bien connu, en coopération avec l’ONG libanaise MARCH, a été recouverte de peinture. De nombreuses fresques similaires ont subi le même sort.

Sans surprise, cette décision a entraîné une réaction violente sur le web. « Aujourd’hui, la société civile libanaise a une fois de plus été réduite au silence pour faire place à un compromis politique », a écrit l’association MARCH sur sa page Facebook. Ashekman a aussi riposté sur les réseaux sociaux, disant : « Laissons-les intimider les hors-la-loi et les voyous, mais pas les graffeurs. Nos bombes aérosols sont plus fortes que leur autorité. »

Cette vive réaction a rapidement porté ses fruits. Sous la pression de l’association MARCH et d’autres organisations de la société civile, qui ont toutes dénoncé la décision et ont encouragé la contestation publique, le gouverneur de Beyrouth a admis tard mercredi qu’effacer la fresque murale était une erreur. MARCH a indiqué qu’Ashekman allait bientôt repeindre une nouvelle fresque.

La forte protestation est révélatrice de tensions plus profondes qui s’élèvent des rues de Beyrouth et de ses murs. Elle révèle également une aspiration de la communauté artistique engagée à changer les choses.

La guerre des murs

L’omniprésence d’affiches politiques est une caractéristique des rues de Beyrouth depuis des décennies. L’allégeance des différents quartiers a traditionnellement été manifeste à travers l’affichage de bannières et de photos célébrant le leader d’un parti ou glorifiant les martyrs tombés au combat.

Dans certains cas, les partis politiques louent des espaces d’affichage de premier choix, alors que dans d’autres, les habitants expriment leur allégeance politique sur leurs fenêtres, leurs murs ou leurs toits.

Les affiches sont ainsi devenues la voie de l’affrontement entre partis afin de gagner en influence symbolique, plutôt qu’un outil de propagande centralisé.

En dépit de la décision d’interdire les affiches et les insignes dans les rues, rares sont ceux qui pensent néanmoins que les partis vont complètement cesser de s’exprimer dans les espaces publics. Ce vendredi correspond au dixième anniversaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre et ex-président du Courant du Futur, Rafiq Hariri. Des panneaux d’affichage commémorant sa mort sont partout présents dans Beyrouth.

Affiche commémorant le dixième anniversaire de l’assassinat du Premier ministre Rafiq Hariri le 14 février 2005. On peut y lire : « Dix, cent, mille ans, nous persévérerons » (MEE/Zeina Najjar)

Ces panneaux vont probablement attiser les divisions alors que le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), une cour controversée des Nations unies mise en place pour enquêter sur le meurtre, a accusé des membres du Hezbollah d’être impliqués dans l’assassinat de 2005, non élucidé à ce jour.

De tels supports visuels jouent un rôle important dans la vie des villes libanaises, où lieu, identité et politique ont une longue (et sanglante) histoire commune.

La guerre des symboles s’est, dans certains cas, transformée en violence bien concrète. En 2012, trois personnes ont été tuées et au moins quatre blessées lorsqu’un groupe soutenant le prêcheur sunnite salafiste Ahmad al-Assir a déchiré une image du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

La plupart des fresques de la ville qui ont été la proie des attaques de ces dix derniers jours étaient apparues en réaction à ce cycle sans fin de querelles politiques. Elles cherchaient, pour la plupart, à offrir un contrepoids aux images des leaders politiques et à embellir des parties de la ville abandonnées depuis longtemps par les responsables municipaux, déterminés à détruire l’héritage culturel de la ville et à aligner à la place des rangées sans fin d’immeubles résidentiels tape-à-l’œil et souvent vulgaires.

Une part de la solution

Ayla Hibri, une photographe libanaise vivant désormais à Sao Paulo, est l’une des toutes premières artistes du pochoir et taggueuses de Beyrouth. Ce qui l’a motivée à l’origine à s’orienter vers les arts de la rue était un désir d’alléger l’atmosphère de la capitale.

« Vous rappelez-vous lorsqu’il y avait des photos de toutes ces personnes mortes sur les murs ? Des martyrs et des politiciens ? », demande-t-elle à Middle East Eye. « Je voulais changer l’ambiance de la ville, la rendre plus légère. »

De nombreux artistes de rue de Beyrouth mentionnent comme motivation principale la nécessité de réagir à la situation politique étouffante, ou tout simplement l’envie d’embellir leur ville.

Jubran Elias, un membre fondateur du collectif Dihzahyners, aujourd’hui célèbre pour avoir peint des escaliers partout dans la capitale, raconte : « L’idée est venue de la volonté d’embellir Beyrouth et de la rendre plus colorée… Nous sommes happés dans un cycle de guerres. La nouvelle génération a juste tendance à s’exprimer davantage à travers l’art ».

Yazan Halwani, l’un des muralistes les plus célèbres de Beyrouth, crée nombre de ses œuvres avec la volonté explicite de représenter des personnalités rassembleuses de la culture et de l’histoire du Liban, afin selon lui de créer un contraste avec les figures politiques polarisantes qui occupent généralement les espaces de la ville.

« A chaque fois que je peins, je retire délibérément les affiches des hommes politiques», dit Halwani. « Ces politiciens sont en quelque sorte en train de conquérir notre paysage urbain.  Ils le font si bien que quiconque grandit dans cette ville finit par penser qu’ils sont les maîtres du pays. »

Son œuvre célèbre représentant le visage de l’auteur Gibran Khalil Gibran sur un billet de banque est l’une de celles qui étaient condamnées à la démolition jusqu’à cette semaine. Mais si le message de Yazan Halwani peut être politique, il vise à s’élever au-dessus de la politique du Liban contemporain.

Fresque murale de Yazan Halwani représentant l’auteur Gibran Khalil Gibran sur un billet de 100 000 livres libanaises (MEE/Zeina Najjar)

« Mettre ces personnalités culturelles sur des billets de banque devrait les placer au-dessus des hommes politiques, ce qui je pense peut ennuyer ces derniers », explique-t-il. « C’est la raison pour laquelle j’ai peint cette œuvre. »

« En fait, si on adoptait vraiment un tel motif, [représentant] une personnalité culturelle, les gens voudraient devenir comme Khalil Gibran et non comme Samir Geagea [leader des Forces libanaises], Hassan Nasrallah, Michel Aoun [leader du Courant patriotique libre] ou encore Saad Hariri [responsable du Courant du Futur]. »

Bien que le besoin de contrer les images des politiciens puisse sembler moins pressant à la lumière de la récente décision de les interdire, de telles affiches demeurent un symptôme visible des divisions complexes et persistantes qui existent au Liban et que certains habitants de Beyrouth disent vouloir dépasser.

Jubran Elias, du collectif Dihzahyners, connu pour impliquer les communautés locales dans ses projets, explique : « Les gens nous remercient et nous disent qu’ils vont prier pour nous parce qu’ils pensent que notre message doit être valorisé ».

De la même manière, la photographe Ayla Hibri dit avoir rencontré un large soutien lorsqu’elle a créé des œuvres dans la rue appelant à la paix et au changement.

« Beaucoup de personnes nous incitaient fortement dans cette voie. Même des adultes s’arrêtaient et disaient : ‘’génial, continuez à faire ça, nous en avons besoin’’. »

Dans un environnement médiatique souvent détourné par les principaux partis sectaires, les artistes se plaignent souvent du manque d’espace pour exprimer leurs désaccords. Beaucoup choisissent alors de descendre dans la rue pour y proposer d’autres d’idéaux.

Ils tentent de se tailler une place pour eux-mêmes et leurs opinions dans la sphère publique, plutôt que d’essayer en vain d’obtenir du temps d’antenne dans des médias souvent tendancieux, dont la vaste majorité sont soit détenus par les blocs politiques principaux, soit leur sont affiliés. 

Hamed Sinno, le chanteur du groupe de rock à succès Mashrou’ Leila et l’une des rares célébrités libanaises à afficher ouvertement son homosexualité, a aussi commencé à toucher au pochoir.

« Les messages diffusés par les médias étaient tellement agressifs à l’égard de l’homosexualité. [Quand] il n’y a pas de plateformes publiques pour combattre ce genre de chose, on choisit des plateformes publiques comme un mur », explique-t-il lorsqu’il évoque  les raisons qui l’ont incité à marquer au pochoir les espaces publics.

C’est la peur de se voir privés de leurs seuls et plus précieux modes d’expression qui a poussé la communauté artistique et la société civile à s’unir si rapidement et avec autant de force.

« Je peux écrire n’importe quoi [sur les murs] et personne ne peut rien y faire. C’est à moi, c’est ma liberté d’expression, et personne ne peut me dicter quoi écrire », raconte Omar Kabbani, l’un des deux Ashekman dont l’une des œuvres a été effacée.

« Pour moi, le graffiti, c’est le vrai journal de 20 heures, on a le journal sur les murs 24 heures sur 24. »

« Un graffiti est fait pour être effacé. Le problème ici est qu’ils ont retiré une œuvre qui avait un message social et politique, la liberté d’expression, alors que nous avions tous les permis pour la créer. En tant que graffeur, bien sûr, cela m’a fait ch*** qu’ils l’aient effacée, mais cela nous motive à peindre plus. »

Aphorisme écrit au pochoir sur un mur de Beyrouth : « Pensez libanais, pensez laïc » (MEE/Zeina Najjar)