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Les États-Unis sont accusés de dissimuler la mort de six enfants dans une frappe aérienne en Syrie

Le père des enfants demande que justice soit faite alors que les États-Unis insistent sur le fait qu’aucun civil n’a été tué lors d'un raid aérien de la coalition en août dernier
Sept des huit enfants de Mouawiyya al-Amouri. Six ont été tués lors d'un raid aérien américain (MEE/Bilal Abdul Kareem)

Le père de six jeunes enfants qui ont été tués et deux grièvement blessés dans ce qui semble être une frappe aérienne de la coalition au nord de la Syrie a accusé l’armée américaine de tenter de dissimuler ces morts, et déclare qu’il cherchera à obtenir justice pour sa famille.

Debout parmi les décombres de ce qui était auparavant sa maison, Mouawiyya al-Amouri a déclaré à Middle East Eye que six de ses enfants, âgés de 10 mois à 10 ans, et trois membres d’une famille de réfugiés qui partageaient leur foyer, avaient trouvé la mort lors d’une attaque le 11 août à proximité d’Atmeh, un village proche de la frontière turque.

« Un avion appartenant à l’alliance a bombardé ma maison à l’aide de six missiles. Ils ont détruit ma maison et mes enfants sont morts. J’abritais chez moi des réfugiés en provenance d’Ariha [près de la ville d’Idleb] qui sont morts aussi », a-t-il expliqué.

Le Commandement central des États-Unis a confirmé que la coalition avait procédé à une frappe aérienne sur le secteur dans le cadre de sa campagne contre le groupe État islamique (Daech) en Syrie et en Irak, puis ouvert à la même époque une enquête au sujet d’éventuelles pertes dans la population civile à la suite de la couverture médiatique de l’incident.

Celui-ci a également été le sujet d’un rapport du Réseau syrien des droits de l’homme, un groupe d’observation basé à Londres.

Cependant, lors de récents échanges d’e-mails, les représentants de l’armée américaine ont déclaré à MEE que l’enquête avait conclu que les allégations évoquant des victimes civiles étaient « infondées », avant d’ajouter que la frappe avait visé une « zone de transit » de Daech.

« Après un examen approfondi, et considérant les meilleurs éléments de preuve à notre disposition, il a été déterminé que les allégations faisant état de la présence de victimes civiles suit à la frappe de la coalition étaient infondées et jugées non recevables », a écrit le commandant Kyle Raines, porte-parole du Centcom (le Commandement central).

Cependant, Mouawiyya al-Amouri, qui n’était pas chez lui au moment de l’attaque, a affirmé que cinq de ses filles ont été tuées à cette occasion : Fatimah, âgée de 10 ans, Hayat, âgée de 9 ans, Amina, âgée de 7 ans, Aassia, âgée de 5 ans et Marwa, âgée de 4 ans. Son fils de 10 mois Abdullah est mort également.

Le fils de Mouawiyya al-Amouri, Abdullah, 10 mois, est également mort lors du raid américain (MEE/Bilal Abdul Kareem)

Il a également identifié les trois membres de la famille de réfugiés qui ont été tués comme étant Oumm Tawfiq, son fils Youssouf Yaassine, 25 ans, et sa fille Fatima Yaassine, 17 ans.

Les deux enfants de Mouawiyya al-Amouri qui ont survécu, Ali, 5 ans, et Nariman, 2 ans, ont été extraits des décombres, grièvement blessés. Sa femme a également subi des blessures, dont un bras et une jambe cassés.

Il a déclaré que son fils a dû être opéré pour des traumatismes crâniens et a passé un mois à l’hôpital, tandis que sa fille a perdu l’usage de ses jambes, de ses yeux et de la parole.

« Avant, elle parlait et marchait, elle n’avait aucun problème. Maintenant, voyez l’état de ses jambes. Je ne sais pas ce qu’elles ont. Elle ne parle pas, elle ne voit rien, et je ne sais pas quoi faire pour elle », a-t-il déclaré.

Interrogé sur ce qu’il souhaiterait dire à ceux qu’il croit responsables de l’attaque, Mouawiyya al-Amouri a répondu : « Que nous n’avons besoin que d’Allah pour gérer nos affaires. Nous n’en avions même pas terminé avec Bachar [al-Assad, le président syrien] et c’est alors que l’alliance [la coalition] est arrivée. Je tiens l’alliance pour responsable, et je vais les attaquer en justice. Je suis un civil, et six de mes enfants ont été tués, ma maison a été détruite et maintenant je n’ai plus rien. »

Un médecin qui état de garde dans un hôpital non loin de là durant la nuit de la frappe aérienne et qui a préféré conserver l’anonymat a déclaré à MEE qu’il avait d’abord eu peur que l’hôpital fût pris pour cible, en raison de l’intensité des explosions.

« Vers 20h15, nous avons ressenti et entendu de puissantes déflagrations », a-t-il décrit. « À peu près quinze minutes plus tard, on a commencé à faire entrer des victimes dans l’hôpital. Les blessés ont été transportés vers trois hôpitaux. Fatima Yaassine [l’une des réfugiés] a été amenée dans notre hôpital. Elle a succombé à ses blessures peu de temps après. »

Mouawiyya al-Amouri et d’autres habitants de la zone ont réfuté les affirmations américaines selon lesquelles Daech était présent dans la région.

En réponse aux demandes de MEE de s’exprimer clairement sur la véritable cible de la frappe aérienne, le major Tim Smith, porte-parole du Centcom, a écrit que « la cible était une zone de transit appartenant à Daech dans le voisinage d’Atmeh. Il s’agit d’une frappe victorieuse de la coalition.

« La coalition prend beaucoup de temps et met en œuvre d’importantes recherches sur la définition de nos cibles afin d’assurer un maximum d’efficacité contre Daech et de minimiser le risque de causer des dommages parmi les civils. Il n’existe aucun élément de preuve qui permette de faire le lien entre les morts ou les blessés en question et la frappe aérienne à laquelle la coalition a procédé. »

Cependant, Mouawiyya al-Amouri a affirmé que « Daech n’a pas d’activités dans cette zone depuis environ deux ans. C’est ma maison. Mon foyer. C’est moi, mes enfants et quelques réfugiés qui l’occupions. Nous étions tous des civils. »

Des sources à Atmeh ont déclaré à MEE que Daech a été repoussé hors de la ville par des groupes rebelles de la région au début de 2014. Le groupe avait installé des check-points où des habitants s’étaient fait tirer dessus et tenté de s’approprier les mosquées locales.

Les premiers rapports sur la frappe aérienne avaient suggéré que la cible principale était un bâtiment voisin qu’un groupe rebelle originaire de Homs et connu sous le nom de Jaysh al-Sunna utilisait comme quartier général et comme fabrique de munitions. L’Observatoire syrien des droits de l’homme avait alors rapporté que dix combattants ainsi que des civils avaient été tués.

Cependant, Tauqir Sharif, un travailleur humanitaire britannique basé au camp de réfugiés d’Atmeh situé à proximité, qui a déclaré s’être trouvé à quelques centaines de mètres lors des frappes des missiles et avoir aidé à extraire les cadavres des décombres, a affirmé à MEE que toutes les victimes qu’il avait vues étaient des civils.

« À l’usine, personne n’a été tué. Ils n’ont tué aucun soldat ni personnel militaire. Il était clair que l’entrepôt était un entrepôt, et que la maison était une maison civile. C’était très précis, c’est la maison qu’ils visaient. Il n’en restait rien », a-t-il soutenu.

« La frappe a eu lieu au crépuscule, et nous avons creusé toute la nuit pour sortir les gens de terre. Le dernier enfant a été sorti à environ 5h30 du matin. Il faisait nuit noire. On se servait de torches. »

Tauqir Sharif a déclaré que les habitants du village ne comprenaient pas pourquoi la coalition avait attaqué un groupe sans affiliation à Daech ou au Front al-Nosra, le groupe rebelle syrien en lien avec al-Qaïda qui a déjà été pris pour cible à plusieurs occasions, notamment lors d’une précédente frappe aérienne qui a eu lieu en mars à Atmeh.

« Je n’avais jamais entendu parler de ce groupe, Jaysh al-Sunna, avant cette frappe. Je n’étais même pas au courant de son existence à Atmeh, a-t-il expliqué. Tout ce que je sais, c’est qu’ils fabriquaient ces mortiers et qu’ils les distribuaient aux différents groupes afin qu’ils s’en servent contre Bachar. »

Atmeh et ses environs sont relativement sûrs depuis le début du conflit syrien en 2011 car la proximité avec la frontière turque a servi de protection contre les attaques aériennes des forces gouvernementales, ce qui a attiré des milliers de Syriens ayant migré depuis d’autres régions du pays. « Cette zone a toujours été réputée sûre, mais cela a généré un sentiment de peur, a précisé Tauqir Sharif. De nombreux habitants disent que la raison qui a poussé les Américains à faire ça, c’est qu’ils ne veulent pas qu’on vienne en aide aux rebelles. Maintenant, les gens ont peur d’aider les rebelles, car ici ils cherchent juste un endroit où vivre en sécurité. »

La réponse du Centcom à MEE semble aussi soulever des questions sur la rigueur de ses investigations au sujet de la frappe d’Atmeh. À l’époque, il avait d’abord nié les affirmations des rapports au sujet de l’attaque, puis il a ensuite déclaré que ces dénégations étaient dues à une confusion sur l’orthographe du nom de la ville concernée.

Lorsque nous lui avons demandé quelles avaient été les preuves prises en compte par les enquêteurs et s’ils avaient cherché à entrer en contact avec des témoins à Atmeh, le major Smith a écrit que « lorsque nous avons comparé les prétendus récits de témoins oculaires, les photos des lieux, les photos des victimes sur les lieux et les diverses vidéos et images trouvées sur les réseaux sociaux, avec les images de la cible fournies par la coalition, le personnel d’évaluation a constaté d’importantes contradictions. Le plus marquant est le fait qu’il n’existe aucune image montrant les victimes sur les lieux de la frappe. »

Aleji Wael, s’exprimant au nom du Réseau syrien des droits de l’homme, a déclaré à MEE que l’armée américaine n’était pas entrée en contact avec son organisation en dépit de ses rapports sur l’attaque, et s’est déclaré surpris qu’elle ait rejeté les éléments faisant état de morts parmi les civils.

« S’ils disent qu’ils ont ouvert une enquête sur cet incident, j’ose imaginer qu’ils entreront en contact avec les gens qui en ont parlé », a supposé Aleji Wael.

« Nous sommes certains qu’il s’agissait d’une frappe de la coalition. Notre équipe de chercheurs s’est entretenue avec des témoins oculaires et des victimes de la frappe. Je tiens à encourager les autorités américaines à produire des preuves de cette enquête et à en publier les résultats afin que nous soyons informés de leur avis sur la question. »

L’armée américaine, qui a mené près de 95 % des plus de 2 800 frappes aériennes en Syrie depuis le début de l’opération « Inherent Resolve » contre Daech en septembre 2014, n’a pour l’instant publié qu’un seul rapport qui reconnaisse l’existence de victime civiles ; selon ce rapport, deux enfants ont probablement été tués près de Harem, dans la province d’Idleb, en novembre 2014.

En juillet, la campagne aérienne de la coalition a été décrite par le lieutenant général Charles Q. Brown Jr, le général aux commandes, comme « la plus précise dans l’histoire des pratiques guerrières ». Cependant, les groupes d’observation ont accusé la coalition d’avoir provoqué la mort de centaines de civils aussi bien en Syrie qu’en Irak, et d’avoir manqué à son devoir d’enquêter correctement sur les cas de victimes signalés.

Jennifer Gibson, avocate auprès de Reprieve, organisation de défense des droits de l’homme qui a entrepris une action judiciaire au nom des victimes civiles de frappes de drones, a appelé les États-Unis à ouvrir « des enquêtes publiques et dignes de ce nom au sujet des dizaines de déclarations crédibles de pertes civiles ».

« Nous avons constaté cela de manière répétée dans la guerre contre le terrorisme. Les États-Unis lancent une campagne aérienne ''précise'' et prétendent ne causer que peu ou pas de dommages parmi les civils. Pourtant, la réalité sur le terrain nous montre une tout autre image. Elle permet de brosser le tableau d’un renseignement défectueux, de vies brisées et de communautés terrorisées qui se retrouvent seules sans savoir vers qui se tourner pour obtenir des réponses, a déclaré Jennifer Gibson à MEE.

« La réalité, c’est que les États-Unis n’ont tout bonnement aucune idée de qui ils tuent. Ce manque de transparence est la marque de fabrique d’une approche contreterroriste américaine qui consiste à tirer des missiles en se basant sur un renseignement défectueux et sans aucune prise de responsabilité. »

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.