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Les habitants de Kobané se remémorent l’horreur du siège de 48 heures imposé par Daech

« Mon voisin, qui avait 14 ou 15 ans, courait à côté de moi. Il a dit qu’il était blessé, et quand je l’ai regardé, il était couvert de sang. Il est mort. »
Des soldats turcs distribuent de l’eau à un groupe de Syriens qui attendent du côté syrien de la frontière avec la Turquie après des affrontements à Kobané (AA)

SURUÇ, Turquie – Après des mois de dur combat, de nombreux habitants de Kobané pensaient que le pire était derrière eux. La ville était en ruines, mais beaucoup avaient commencé à rentrer chez eux pour reconstruire leur vie. Ce retour à la maison, a cependant volé en éclats lorsque des militants du dénommé Etat islamique (Daech) ont franchi en force les lignes syriennes kurdes, annonçant leur retour avec une attaque suicide à l’aube, visant l’accès sud de la ville.

Pendant le siège de quarante-huit heures qui s’est ensuivi, Daech a tué plus de 235 Kurdes syriens, en majorité civils. Des centaines d’autres ont pu fuir vers le nord en direction de la Turquie, où ils sont maintenant en mesure de se remémorer les terribles événements de jeudi dernier.

D’après leurs témoignages, Daech est d’abord passé de maison en maison pour massacrer les résidents de Kobané au cours de cette rafle menée à l’aube. Certains ont été exécutés à bout portant, d’autres ont été abattus alors qu’ils dormaient à la suite des prières matinales de quatre heures du matin, au cours de la première semaine du ramadan. Tandis que les médias mondiaux avaient les yeux tournés vers les attaques des plages tunisiennes de vendredi, au cours desquelles un adepte de Daech a tué trente-six vacanciers principalement occidentaux, Kobané brûlait une fois encore.

Mardi matin, 172 victimes syriennes blessées, dont 40 enfants, souffraient toujours terriblement de leurs blessures causées par des balles et des éclats d’obus en attendant à l’hôpital public de Suruç. Le minuscule établissement a été submergé au cours des trois derniers jours, et le personnel médical a travaillé sans dormir pendant trois nuits, tandis que les neuf ambulances de l’hôpital convoyaient les victimes qui fuyaient Kobané par la frontière.

Sur place se trouve Lazgin Endowi, ouvrier de 24 ans, attendant de pouvoir ramener à la maison son frère blessé, qui s’est fait tirer sur la jambe au cours du massacre. Il se remémore des scènes de la cohue qui régnait alors qu’il tentait d’échapper à ses assaillants et de mettre sa famille en sécurité.

Sa sœur de 20 ans a été tuée dans l’attaque, alors qu’une autre de ses sœurs se trouvait également blessée, dans un autre hôpital qui se situe plus à l’est, à Sanliurfa.

Il explique qu’il s’est réveillé au son d’une grande explosion, et que, comme beaucoup de ses voisins, il est sorti dans la rue pour comprendre ce qu’il se passait. Alors que le groupe se tenait dans la rue, dit-il, il a vu dix à douze hommes armés qui s’approchaient, vêtus d’uniformes des Unités kurdes de protection du peuple (YPG).

Il se rappelle avoir d’abord ressenti du soulagement en voyant approcher ce qui semblait être des soldats kurdes.

« Et puis ils ont calibré leurs armes, et ils ont ouvert le feu au hasard sur la population », explique Lazgin Endowi. « Ils n’étaient qu’à quelques mètres. »

Les Kurdes ont réussi à reprendre de force le contrôle de Kobané en janvier, après une pénible bataille de quatre mois entre Daech et les forces kurdes des YPG, soutenues par des frappes aériennes américaines. Depuis lors, les YPG ont réussi à repousser Daech encore plus au sud, et ils ont repris des morceaux de territoire afin d’interrompre les voies de ravitaillement de Daech, et de nombreux analystes croient que l’assaut sur Kobané est une réponse à cette progression.

On a maintenant appris que les militants de Daech se sont déguisés en soldats kurdes pour s’introduire secrètement dans la ville, allant même jusqu’à raser les longues barbes qui sont leur marque de fabrique, dans une tromperie organisée afin de pénétrer dans les quartiers résidentiels de Kobané.

« Je me suis mis à courir, et je pouvais les entendre me tirer dessus », dit Lazgin Endowi.

« Mon voisin — il n’avait que 14 ou 15 ans — courait à côté de mois. Il a dit qu’il pensait être blessé, et quand je l’ai regardé, il était couvert de sang. Il est mort. »

Trouvant refuge avec des dizaines d’autres personnes dans un garage non loin de là, Lazgin Endowi a ensuite fait un dangereux trajet de retour vers sa maison, où ses parents et ses frères et sœurs blessés attendaient une ambulance, terrifiés.

« Il n’y avait personne dans la rue, seulement des cadavres », dit-il.

Azat Muhammet, 21 ans, membre des forces résistantes des YPG, a lui aussi été réveillé à six heures du matin, il était positionné sur un toit de la ville.

« L’un des voisins a tiré quatre coups de feu en l’air et il a dit que Daech était revenu… Je me suis mis à courir et j’ai failli tomber du toit, j’avais tellement peur », se rappelle-t-il.

 « Je suis rentré à la maison en courant pour y chercher mon arme, car je voulais résister. »

En retournant vers le même garage où d’autres se rassemblaient, explique Azat Muhammet, il a réussi à tirer environ dix balles avant d’être lui-même touché à l’épaule.

« Ils étaient à seulement quinze mètres. Ils portaient des uniformes des YPG. Ils ne disaient rien », dit-il.

« La plupart de mes voisins ont été massacrés. »

Beaucoup des nouveaux habitants de Suruç ont trop peur pour rentrer.

Pour Birevan, jeune maman, qui a perdu des dizaines de voisins et un cousin dans l’assaut, la perspective de rentrer reste pour l’instant assez éloignée, malgré la séparation d’avec sa famille.

En parlant au téléphone avec son beau-frère, un médecin de Kobané, elle a appris comment il a fui les tireurs de Daech qui attaquaient l’hôpital de Kobané, où les blessés s’entassaient.

« Mes amis m’ont appelé et m’ont dit de me rendre à l’hôpital. Quand je suis sorti, il y avait derrière moi une vague de balles », dit-il.

« Les victimes étaient principalement des civils. Ils avaient des blessures par balle, surtout à la tête et à l’abdomen. »

Dans la foulée du massacre, les YPG se sont déployées en grand nombre dans les rues de Kobané, mais la peur d’une autre attaque persiste. Les résidents craignent la présence de cellules dormantes de Daech, puisqu’au moins quatre activistes de Daech ont été capturés dans la ville dans les jours qui ont suivi l’assaut.

Un combattant de Daech a été tué par une horde de civils kurdes en guise de représailles contre le massacre, avant même que les YPG n’aient pu l’arrêter, et après qu’il a été découvert en train de partir par l’accès sud. Des photos de son corps suspendu, cerné par la foule armée de téléphones portables pour le prendre en photo, ont été vues par Middle East Eye.

L’activiste kurde Mustafa Bali, parlant au téléphone depuis Kobané, explique que les tensions restent importantes dans la ville, et que l’on a peur qu’il y ait d’autres attaques de représailles de la part des Kurdes, qui pourraient s’en prendre à des réfugiés arabes en provenance d’autres régions dominées par Daech, comme Racca.

« Il y a une vague de colère », dit-il. « L’atmosphère de revanche règne sur la ville. »

« Au troisième jour, la situation était plutôt sous contrôle, mais on est encore inquiet à l’idée que des combattants de Daech se cachent encore ici. »

Aux tensions s’ajoutent les suppositions grandissantes sur le fait que le gouvernement turc soit en train de concocter une intervention militaire en Syrie afin de créer une zone tampon le long de la frontière sud ; non pas pour se protéger contre Daech, mais pour empêcher la formation d’un mini-Etat kurde sur sa frontière sud.

Vendredi, dans une allocution enflammée qui coïncidait avec le massacre des Kurdes à Kobané, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a accusé les Kurdes syriens d’épuration ethnique, et a déclaré : « Nous ne permettrons jamais la mise en place d’un Etat sur notre frontière sud et au nord de la Syrie. »

L’activiste Mustafa Bali, comme beaucoup d’autres Kurdes en Syrie et en Turquie, croit que le gouvernement turc soutient activement Daech.

« Il va y avoir de gros problèmes à l’intérieur même de la Turquie si le Président ose prendre une telle décision », dit-il.

Le résultat, dit-il, serait un conflit armé entre les Kurdes des YPG et l’armée turque sur le territoire syrien.

« Nous n’avons pas besoin d’indices ou de preuves supplémentaires pour avancer le fait que la Turquie a autorisé des combattants de Daech à entrer en Syrie par la frontière turque », dit-il.

« Ils n’oseraient pas prendre cette décision. »

Traduction de l'anglais (original) par Mathieu Vigouroux.