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Les musulmans de France se mobilisent contre le terrorisme

Une France groggy. Après le double assaut donné hier contre les terroristes, les Français veulent croire à l'unité nationale. Parmi eux, les musulmans. S'ils redoutent les amalgames, ils s'organisent, aussi, pour reprendre les choses en main et apaiser les esprits.
Manifestation place de la République, Paris, le 8 janvier 2015
Une onde de choc. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont semé la mort sur leur passage. Au total, dix-sept personnes, dont les trois terroristes, ont perdu la vie en trois jours. Et si le pays, en deuil, se recueille, difficile de nier le climat délétère qui fait suite à ces équipées sauvages. Dès jeudi, une douzaine d'actes islamophobes étaient recensés sur le territoire. A Vendôme (Loir-et-Cher), la mosquée a été la cible de coups de feu dans la nuit de jeudi à vendredi. Dans le Pas-de-Calais, deux mosquées en construction ont été profanées. Tête de cochon au sol et croix gammées sur la façade. La crainte d'une montée de l'islamophobie se répand comme une trainée de poudre dans la communauté musulmane. « C'est très dur ce qui se passe », déplore Nisrine Zaïbi. A 27 ans, cette Française musulmane est vice-présidente socialiste du Conseil régional de Bourgogne. De son aveu même, les actes racistes contre les musulmans à l'échelle de son territoire ont augmenté depuis mercredi.
 
« En tant qu'élue, le Samu m'a rapporté l'agression islamophobe d'un jeune homme de 33 ans. Il souffre d'un traumatisme crânien », déplore-t-elle. Et Nisrine Zaïbi d'ajouter, « mon amie d'enfance s'est fait arracher son voile jeudi soir en arrivant à la maternité ». Présente au rassemblement spontané de mercredi organisé dans sa ville, à Châlon-sur-Saône (Saône-et-Loire), la jeune femme tient à rassurer. Face à ces actes islamophobes, il y a aussi un formidable élan de solidarité. « Lors de la manifestation, des non-musulmans ont éjecté du cortège des militants d'extrême-droite leur criant qu'ils étaient indignes de la République », constate-t-elle, optimiste. Une lueur d'espoir qu'Abderrahmène Azzouzi, chirurgien et conseiller municipal à Angers, partage. « J'ai reçu un email de solidarité absolument magnifique d'une ancienne élue de la ville non-musulmane ! », s'enthousiasme-t-il. 
 
Miser sur la République
 
Militant associatif, ce quadragénaire musulman et pratiquant, habitué aux menaces de l'extrême-droite, invite les musulmans à se raccrocher à la République. « J'ai lu des sms recommandant de protéger les femmes voilées dans la rue, ce que j'approuve. Cependant il était aussi question de groupes d'auto-défense », un non-sens absolu pour lui. « Je suis républicain et je fais confiance à la République, c'est à elle de nous protéger. Rappelons qu'il y a un risque pour tout le monde : juifs ou musulmans », insiste-t-il. A l'injonction de se désolidariser de ces actes criminels, faite par certains aux musulmans de France, il répond sans ambages : « Je serai à la manifestation parisienne dimanche car je suis un citoyen français ! Les musulmans y seront non par culpabilité mais parce qu'ils sont républicains », poursuit-il. Le jour suivant l’attaque à Charlie Hebdo, une vive polémique avait été déclenchée lorsqu’un éditorialiste du journal Le Figaro, Ivan Rioufol, avait « sommé » les musulmans « de bien faire comprendre qu'ils n'adhèrent pas [à cette attaque] ». Ces propos avaient suscité la colère d’une autre invitée de l’émission, Rokhaya Diallo, qui s’était d’indignée d’être la seule, en tant que musulmane, à devoir explicitement verbaliser son opposition à ces actes. Pour Abderrahmène Azzouzi, la question n’est pas là : « Nous sommes dans un pays qui accepte le blasphème. Dans l'environnement républicain dans lequel on vit, on doit accepter cela ». D'ailleurs, il le dit sans détour : « J'aurais préféré 1 000 caricatures de notre Prophète que ce bain de sang… ».
 
Dépasser les clivages
 
Mais si Azzouzi n'a pas de doute quant à sa présence à la marche républicaine prévue le dimanche 11 janvier à Paris, d'autres sont moins affirmatifs. Selon Sihame Assbague, militante associative, « participer à cette manifestation est très compliqué pour certains ». En cause, « le sentiment d'être pris au piège par une partie de la sphère politico-médiatique. On nous demande d'y être visible en tant que musulmans alors que, le reste du temps, on nous pousse à raser les murs et à rendre notre islam invisible. Et puis, bon nombre des organisateurs de cette marche n'ont eu de cesse de stigmatiser les musulmans tout au long de ces dernières années », pointe-elle. Un débat posé sur la table lors d'une réunion de crise organisée jeudi soir à Paris et rassemblant une soixantaine de cadres associatifs, religieux et ou issus de banlieues. Une démarche inédite mais nécessaire. La gravité des événements et la peur des amalgames l'ont emporté sur les divisions récurrentes au sein de la communauté musulmane de France.
 
« Quand on réunit entre 50 et 70 figures de terrain, aux idées et aux parcours différents, il est très difficile de les mettre d'accord. Mais il a bien fallu… », résume Nassim Lachelache, maire-adjoint de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), présent ce soir là. 
 
Une stratégie collective
 
Reste que, depuis jeudi, tous se sont mis en ordre de bataille pour définir une stratégie et tenter d'éviter le naufrage du vivre-ensemble à la française. Une tribune écrite à plusieurs mains devrait paraître dans un journal populaire dans les heures qui viennent, avec comme slogan clé : « Nous sommes ensemble », évitant le positionnement Charlie ou non…
 
Le hashtag du même slogan, lancé dans la foulée, accompagnera également une vidéo reprenant les messages de soutien des associations de terrain. Si cette action collective est une première, les retombées relèvent de l'inconnu. Comme le souligne Amadou Ka, président des Indivisibles, « J'ai bien peur que l'unité nationale ne s'arrête dimanche à 20 heures. Pire, que les musulmans en paient un lourd tribut ». D'autant qu'ils sont attendus au tournant. S'ils brillent par leur absence dimanche, certains pourraient les accuser de cautionner les attentats. 
 
Or, ce serait sous-estimer la peur qui a gagné les cercles musulmans. D'après Amadou Ka, membre de l'initiative « Nous sommes ensemble », plusieurs femmes voilées – qui représentent 78% des victimes d’agressions islamophobes selon le Collectif contre l'Islamophobie en France (CCIF) – voudraient être présentes dimanche mais elles redoutent d'être prises à parti. Un nouvel hashtag, #Voyageavecmoi, a d'ailleurs été lancé mercredi soir sur le modèle de celui créé en Australie. Suite à la prise d'otages de Sydney par un homme musulman, une jeune femme dans les transports en commun avait été forcée de retirer son voile, et une autre passagère lui avait porté secours, l’assurant de rester à ses côtés pour la protéger si elle souhaitait revêtir son voile. Très repris, le hashtag #Voyageavecmoi illustre bien la solidarité qui se met en place pour défendre les musulmans mais atteste aussi des risques désormais encourus par une frange de la population. Et si les médias parlaient de « dénouement » vendredi soir, le terme est inapproprié selon Kamel Djellal, président du Collectif citoyens. « De même que ces attaques terroristes ne marquent pas le début d'un cycle, la mort des trois terroristes est une étape, et non une fin. » La violence est montée d'un cran. La France vient d'être frappée par Al-Qaïda et il lui faudra protéger tous ses citoyens. Musulmans y compris.