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Les touristes perdus des « zones rouges » du Liban

Avec le soulèvement en Syrie, certaines des destinations touristiques les plus célèbres du Liban ont du mal à attirer les visiteurs
Le temple de Bacchus (MEE/James Haines-Young)

Le temple de Bacchus trône royalement au milieu de ruines de renommée mondiale, dominées majestueusement par les six colonnes emblématiques du temple de Jupiter, et ponctuées au loin par la spectaculaire chaîne de montagnes enneigée de l’Anti-Liban, qui borde la Syrie.

On n’aperçoit à Baalbek ni cordes ni parois en verre incassables, et il est possible de toucher les sommets brisés des colonnes décorées, disséminées sur l’ensemble du site, et de passer le doigt le long de motifs gravés il y a plusieurs siècles.

Ruines entourant le temple du Bacchus à Baalbek, Liban (MEE/James Haines-Young)

Pourtant, il n’y a aucun touriste sur ce site archéologique, qui, en plus d’être classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, peut se targuer d’abriter certaines des plus grandes ruines romaines au monde. Dans une zone qui était autrefois l’une des destinations touristiques les plus populaires au Liban, le soulèvement en Syrie (et les avertissements aux voyageurs émis par la suite par les États-Unis et le Royaume-Uni, qui ont classé Baalbek dans la zone « rouge », zone la plus dangereuse en raison de sa proximité avec la frontière) a entraîné un arrêt brutal du tourisme.

En conséquence, l’économie locale, qui prospérait autrefois grâce aux touristes locaux et internationaux qui visitaient les ruines, dînaient dans les restaurants traditionnels et passaient la nuit dans les hôtels, a été durement touchée.

« Je ne peux pas croire ce que je vois », a confié à Middle East Eye le propriétaire d’un café du vieux souk qui entoure les ruines, retenant ses larmes de bonheur à la vue d’un visiteur. « C’est tellement agréable de revoir des gens. »

Manger dans un restaurant local et boire du thé ou du café dans l’un des nombreux cafés du souk formait une part essentielle du tourisme à Baalbek, les touristes s’y rendant pour des séances photos ou pour acheter des souvenirs. Mais la plupart des portes bleues traditionnelles sont aujourd’hui fermées, et les volets sont clos. Quelques commerçants restent les bras croisés et sirotent un café dans une rue vide en attendant le touriste, de plus en plus rare, qui sera convaincu d’acheter une colonne corinthienne en porte-clés ou un globe de neige kitsch représentant le temple de Bacchus.

Baalbek n’a pas toujours connu cette atmosphère. Cinq ou six décennies en arrière, à l’époque connue sous le nom de l’« âge d’or » du Liban, la ville grouillait de touristes venus des quatre coins du monde. Attirés par le caractère cosmopolite de Beyrouth, qui jouissait à l’époque de sa réputation de « Paris du Moyen-Orient », Baalbek était une destination naturelle pour les voyageurs curieux qui souhaitaient découvrir la richesse des vestiges historiques qu’offrait le reste du pays.

Baalbek avait aussi son propre centre culturel : l’été, le Festival international de musique de Baalbek accueillait des stars du monde entier, de l’Égyptienne Oum Kalthoum à l’Américaine Ella Fitzgerald, en passant bien évidemment par Fairouz, l’icône libanaise. Le temple de Bacchus était leur scène, et les ruines de Baalbek leur amphithéâtre.

Ruines entourant le temple du Bacchus à Baalbek, Liban (MEE/James Haines-Young)

Comme pour de nombreux autres sites touristiques au Liban, l’économie du tourisme à Baalbek a été gelée pendant quinze ans, immédiatement après la guerre civile, mais a profité d’une renaissance culturelle prospère entre la guerre civile et la guerre israélo-libanaise de 2006. Cependant, c’est le conflit en Syrie, et la perception de la menace de violences susceptibles de franchir la frontière à tout moment, qui a entraîné la désertion progressive de cette attraction touristique autrefois prospère, qui accueille seulement une poignée de visiteurs par jour aujourd’hui.

Une économie du tourisme

L’économie du Liban dans son ensemble a été dévastée par l’absence de touristes, qui rapportaient au pays 22 % de son PIB avant le début de la guerre civile syrienne. Bien que le nombre de touristes ait augmenté ce trimestre pour la première fois en quatre ans, en raison d’une saison de ski particulièrement forte, cela ne suffit pas pour inverser le déficit subi par le Liban à cause de la guerre en Syrie (et de la fin du tourisme régional).

Pour répondre à la crise, le ministre libanais du Tourisme, Michel Pharaon, a lancé plusieurs initiatives, dont la campagne de relations publiques #LiveLoveLebanon, qui vise à contrer l’image donnée au Liban par les médias internationaux en présentant le pays comme une destination propice au tourisme récréatif, et en faisant la promotion d’activités telles que le ski en hiver ou encore la randonnée et la dégustation de vin en été.

Plus tôt ce mois-ci, une autre initiative, lancée avec le Conseil arabe du tourisme, a permis de désigner la cité antique de Byblos (ville côtière située à un peu moins de 40 km de Beyrouth) capitale touristique du monde arabe pour 2016.    

Bateaux alignés au bord de l’ancien quai du port de Byblos. Continuellement habitée depuis 5000 av. J.-C., Byblos est l’une des plus anciennes cités du monde (MEE/James Haines-Young)

 

« Nous prions pour qu’un minimum de stabilité et d’entente politique soit préservé afin de pouvoir travailler dans l’intérêt de Jbeil [nom arabe de Byblos] et du secteur touristique au Liban en 2016 », a déclaré Michel Pharaon dans un communiqué.

Cependant, très peu voire aucun de ces efforts n’a été bénéfique pour la « zone rouge », qui englobe des régions du pays telles que Baalbek et le reste de la vallée de la Bekaa à l’est, ou Tripoli et la région d’Akkar au nord. Bien que ces régions offrent des paysages naturels à couper le souffle et des reliques de l’histoire ancienne incomparablement préservées qui attirent des touristes depuis des décennies, leur proximité avec la frontière syrienne (et la proximité ressentie avec le conflit, que ce soit en raison d’affrontements sectaires comme à Tripoli ou de la présence écrasante de réfugiés syriens dans la vallée de la Bekaa) a fortement dissuadé les visiteurs tant internationaux que libanais de visiter ces régions ou de les considérer comme des destinations touristiques.

« Les médias ont un rôle énorme à jouer dans ce domaine, même les médias locaux », a indiqué à Middle East Eye Zeinab Jeambey, coordinatrice de projet et directrice de la communication pour Umayyad Project, et responsable de l’ONG Food Heritage Foundation, basée à Beyrouth. « Il nous faut plus d’articles, de documentaires et de visites [dans ces régions] pour promouvoir le climat de sécurité de ces régions et leur potentiel touristique parmi la population locale et étrangère. »

Hors des sentiers battus

En l’absence d’investissement extérieur dans l’économie touristique de ces régions, des opérateurs touristiques locaux indépendants ont pris les choses en main. C’est le cas de Mira Minkara, originaire de Tripoli, une guide indépendante qui organise des visites guidées de la vieille ville, du parc international des expositions et de la station balnéaire de Tripoli.

« L’idée m’est venue au cours des affrontements à Tripoli entre Jabal Mohsen et Bab el-Tabbaneh », a expliqué Mira Minkara à MEE.

Située sur le littoral septentrional du Liban, Tripoli est la deuxième plus grande ville du Liban ; elle est célèbre dans tout le monde arabe pour son architecture mamelouke et son importance historique liée à son emplacement stratégique à l’époque des Croisés.

Cependant, sa réputation a été entachée ces dernières années par un conflit récurrent entre les musulmans sunnites de Bab el-Tabbaneh et les musulmans alaouites de Jabal Mohsen, dont la rivalité remonte à la guerre civile libanaise. Alors que les combats en Syrie se sont intensifiés et qu’un certain nombre de combattants favorables et opposés au régime d’Assad ont traversé la frontière pour prendre part à la guerre, les tensions entre les deux quartiers ont redoublé d’intensité, faisant écho aux violences qui sévissent de l’autre côté de la frontière.

Comme Baalbek, Tripoli est classée en « zone rouge » par le département d’État américain et le Foreign Office du Royaume-Uni [bien qu’elle ait récemment été rétrogradée en zone « orange »], ce qui déconseille aux citoyens tout type de voyage dans la région, en grande partie en raison de ces affrontements.

Les conseils aux voyageurs formulés par le gouvernement britannique recommandent d’éviter tout voyage dans les « zones rouges » du Liban (conseils aux voyageurs du FCO – Liban)

« J’avais vraiment peur que quelque chose arrive dans la vieille ville, a poursuivi Minkara. Quand j’ai entendu qu’une roquette était tombée dans la cour d’une mosquée, j’ai flippé. »

Après la mise en œuvre par l’armée libanaise en avril 2014 d’un plan de sécurité qui a placé les deux quartiers sous contrôle militaire, Minkara a décidé que la situation était assez calme pour combiner ses connaissances et son amour de Tripoli avec son diplôme en tourisme et emmener des touristes étrangers et locaux dans des visites guidées de la vieille ville et d’autres attractions à travers Tripoli. Elle voulait leur montrer un visage de Tripoli qu’ils ne pouvaient pas voir dans les médias.

Bien que sa clientèle principale soit constituée de journalistes étrangers et de travailleurs des ONG – comme l’affirme Minkara, « le Liban ne reçoit pas beaucoup de touristes ces jours-ci » –, Minkara a néanmoins créé une activité florissante et fait le plein presque chaque week-end pour ses visites.

« Il y a bien sûr des gens qui ont encore peur d’y aller, mais mes groupes de visite se remplissent », dit-elle, évoquant le sentiment de peur que les habitants et les étrangers associent souvent à Tripoli. Même si elle est plus indulgente avec les étrangers, elle est frustrée par la vision que les Libanais ont de Tripoli.

Mira avec un groupe de touristes (avec l’aimable autorisation de Mira Minkara)

« Mon problème avec les Libanais est qu’ils ne font pas d’efforts pour en savoir plus avant d’aller à un endroit ; ils le jugent avant de le connaître, confie-t-elle. Les gens ont ce préjugé au sujet de Tripoli : ils pensent que c’est une zone de guerre. C’est la deuxième plus grande ville du Liban ! Des gens vivent ici, et il n’y a pas eu d’affrontements depuis près d’un an. »

L’esprit d’aventure des touristes locaux

Zeinab Jeambey fait face à des défis similaires, tant dans ses fonctions pour Umayyad Project, qui propose des forfaits touristiques culturels basés sur le patrimoine des Omeyyades à Baalbek et à Anjar, que pour Food Heritage Foundation, où elle coordonne les travaux sur Darb el-Karam, un réseau qui emmène les visiteurs dans des voyages gastronomiques dans les régions libanaises de la Bekaa occidentale et du Chouf.

« En raison de la situation sécuritaire, nous puisons dans les touristes locaux, et les touristes locaux qui voyagent vraiment dans le pays en ce moment sont les randonneurs et les amoureux de la nature, c’est-à-dire ceux qui ont l’esprit d’aventure », a-t-elle expliqué à MEE.

Darb el-Karam se situe dans la partie occidentale de la vallée de la Bekaa, bordant le lac Qaraoun. Contrairement au nord de la Bekaa, celle-ci n’a pas connu de violences. Jeambey affirme toutefois que le simple fait de mentionner le nom de Bekaa entraîne une certaine stigmatisation, même parmi les touristes locaux les plus aventureux.

« Les organisateurs de promenades dans la nature me disent que leurs groupes se réduisent de moitié à l’instant où ils proposent un forfait dans la vallée de la Bekaa », a-t-elle expliqué.

Pour ceux qui sont prêts à venir, cependant, Darb el-Karam (qui se traduit par « sentier de la générosité ») promet des visites de villages parmi les plus pittoresques et des rencontres avec des agriculteurs et des producteurs alimentaires locaux, ce qui permet de découvrir les origines de certains ingrédients et l’histoire culturelle de plats traditionnels. En plus d’être une expérience pédagogique et alternative pour le touriste, l’initiative permet également de diversifier les revenus des hôtes à travers le tourisme.

« La Bekaa occidentale a un important potentiel touristique, poursuit Zeinab Jeambey. C’est une région qui n’est pas encore exploitée : on ne voit pas de constructions anarchiques partout. Nous espérons sensibiliser les gens aux richesses que leur région renferme avant que le développement ne commence et que nous ne perdions ce paysage extraordinaire. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.