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« Les deux prochaines semaines seront douloureuses » : au Liban, les hôpitaux sont débordés par la crise sanitaire

Un confinement généralisé a été instauré au Liban alors que le nombre de cas de COVID-19 augmente dans des proportions inédites. Fortement impactés par la crise économique qui sévit depuis plus d’un an, les hôpitaux sont au bord de la rupture
Le secteur public ne pèse pas lourd dans le parc hospitalier libanais, où 80 % des hôpitaux sont privés (AFP)

Des rues vides et des hôpitaux bondés. C’est le paradoxe avec lequel les Libanais doivent désormais composer.

Le pays a instauré le 14 janvier un confinement total du pays dans un contexte de hausse inédite du nombre d’habitants testés positifs au coronavirus. Depuis l’apparition du virus, en février 2020, 255 000 Libanais ont été testés positifs et près de 2 000 personnes sont décédées, d’après les chiffres du ministère de la Santé.

La totalité des secteurs d’activité sont désormais bouclés pour une période de dix jours renouvelable, hormis les boulangeries, le milieu hospitalier et le secteur alimentaire.

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« Ce confinement total est une décision extrêmement lourde de conséquences pour n’importe quel pays. Au Liban, où une personne sur deux vit désormais sous le seuil de pauvreté et/ou certains foyers attendent toujours qu’on remplace leurs vitres brisées par l’explosion [au port de Beyrouth l’été dernier], c’est catastrophique », fulmine le docteur Salim Adib, épidémiologiste à l’Université américaine de Beyrouth, qui ne décolère pas devant l’incapacité du gouvernement à gérer la crise.

« On aurait aimé que le gouvernement traite avec autant de célérité les problèmes qui pèsent sur le pays depuis le début de la crise en 2019. »

Il y a quelques mois encore, le Liban faisait pourtant figure de bon élève. En mars 2020, lors d’un premier confinement, le nombre de personnes testées positives tournait autour de 200 nouveaux cas par jour.

Un deuxième confinement de seulement deux semaines mis en place au mois de novembre a quant à lui été peu suivi, dans un contexte de crise économique aigüe.

Au terme de ces quinze jours, remplacés par un couvre-feu, la situation n’avait fait qu’empirer avec 1 500 nouveaux cas quotidiens et quinze morts au début du mois de décembre.

Entre 5 000 et 6 000 nouveaux cas quotidiens

Mais c’est sans doute pendant les fêtes de fin d’année que la situation est devenue hors de contrôle, lorsque les autorités ont autorisé la réouverture des bars et restaurants ainsi que la plupart des secteurs visés jusqu’alors par une interdiction d’exercer.

La ministre sortante de l’Information avait alors déclaré : « La décision de fermeture du pays dépendra des résultats après la soirée du Nouvel An. Si ces résultats sont similaires à ceux de Noël, catastrophiques, toute décision pourra être prise afin de contrôler la situation et préserver la santé publique. »

Des Libanaises fêtent le Nouvel An dans un pub de Beyrouth, le 1er janvier 2021. Aujourd’hui, les nouveaux cas explosent (AFP)
Des Libanaises fêtent le Nouvel An dans un pub de Beyrouth, le 1er janvier 2021. Aujourd’hui, les nouveaux cas explosent (AFP)

Trois semaines après, sans surprise, les résultats sont là. Le nombre de cas positifs a explosé, oscillant entre 5 000 et 6 000 nouveaux cas quotidiens pour une cinquantaine de morts d’après les données du ministère de la Santé. Le taux de contamination dépasse les 19 %. Des chiffres jamais atteints depuis le début de la crise sanitaire.

D’après l’Institut général de santé de l’Université américaine de Beyrouth, le Liban est même devenu, de très loin, le pays comptant le plus de nouveaux cas quotidiens par million d’habitants dans le monde arabe.

Traduction : « Le Liban en tête des pays arabes en nombre de cas par million d’habitants alors que les infections au COVID-19 franchissent de nouveaux records après la saison des fêtes. »

Depuis le début de la crise sanitaire, la tension dans les hôpitaux ne s’est pas relâchée.

Avec 465 lits en réanimation dédiés au COVID-19 sur 947 lits conventionnels disponibles début décembre, avant la période des fêtes, la variation de la courbe des contaminations s’est payée au prix fort. Le 13 janvier, veille du confinement total, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estimait à 84 % le taux d’occupation des lits consacrés aux patients COVID au Liban et à 93 % le taux d’occupation des lits en soins intensifs.

À l’hôpital Rafiq Hariri de Beyrouth, ce sont 100 % des lits qui sont désormais occupés par des patients COVID, avec 117 patients hospitalisés, dont 43 en soins intensifs.

Pour absorber le flot continu de nouveaux malades, l’établissement public a pris la décision de cesser ses activités médicales non essentielles comme certaines opérations de chirurgie.

« Cela permettra d’attribuer plus de ressources aux patients qui en ont le plus besoin. Nous sommes dans une situation d’urgence où les gens meurent si on ne leur offre pas les soins nécessaires. Nous avons besoin de plus de lits et de plus de personnel. Les deux prochaines semaines seront cruciales et douloureuses », indique à MEE le directeur de l’hôpital Rafiq Hariri, Firas Abiad.

Un parc hospitalier à 80 % privé

Le secteur public ne pèse pas lourd dans le parc hospitalier libanais, où 80 % des hôpitaux sont privés. Ces derniers sont sollicités par le gouvernement, mais conditionnent l’ouverture de nouveaux lits au remboursement de la dette colossale contractée par l’État à leur égard (des milliards de livres libanaises) au titre des remboursements de soins et des tiers payants publics.

Les hôpitaux font eux aussi face à de grandes difficultés depuis le début de la crise économique. Ils doivent payer les équipements et matériels médicaux importés en dollars au prix du marché noir alors même que leurs rentrées d’argent se font en livre libanaises.

« Certains hôpitaux du privé commencent à revoir leur capacité à la hausse. Il y a des hôpitaux consciencieux et d’autres qui ne le sont pas. Je pense qu’ils peuvent et doivent faire mieux. C’est leur obligation morale et légale », considère Firas Abiad.

Les hôpitaux privés conditionnent l’ouverture de nouveaux lits au remboursement de la dette colossale contractée par l’État à leur égard (AFP)
Les hôpitaux privés conditionnent l’ouverture de nouveaux lits au remboursement de la dette colossale contractée par l’État à leur égard (AFP)

À l’American University of Beirut Medical Center (AUBMC), l’hôpital privé rattaché à l’Université américaine de Beyrouth, la situation est hors de contrôle. L’établissement était déjà au bord de la banqueroute l’été dernier et avait dû licencier des centaines d’employés.

« Nous avons 60 patients malade du COVID-19 à l’AUBMC, le plus grand hôpital du Liban. Imaginez que la moitié d’entre eux, 30 patients, attendent dans les urgences qu’un lit se libère », déplore Salim Adib.

« Pourtant, l’hôpital compte 400 lits, mais il est incapable de les mettre à disposition, de payer les employés ou d’acheter l’équipement médical nécessaire. C’est dramatique. Il y a 15 000 lits d’hôpital au Liban. Au total, il doit y avoir environ 1 200 patients du COVID-19 dans les hôpitaux en ce moment. Où sont les autres lits ? Fermés, parce que le secteur ne peut plus payer. »

Face aux difficultés du secteur, ce sont les soignants qui trinquent. Sur les quelque 16 000 infirmiers enregistrés auprès de l’Ordre des infirmières au Liban, environ 40 % ne travaillent pas ou sont employées à temps partiel et 1 200 infirmières tout juste diplômées sont en recherche d’emploi.

Résultat, de nombreuses infirmières restent à la maison, faute d’emploi, alors même que le nombre de patients explose. « Le nombre d’infirmiers et d’infirmières disponible serait suffisant pour couvrir le pays, mais le secteur hospitalier est en faillite. Il ne peut plus se permettre d’embaucher », résume pour MEE le docteur Myrna Doumit, présidente de l’Ordre des infirmières.

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« Notre problème a commencé bien avant l’apparition du premier cas de COVID en février dernier. Dès le mois d’octobre 2019, les hôpitaux avaient commencé à réduire leurs effectifs et à renvoyer à la maison le personnel. »

Depuis le début de la crise sanitaire, 1 500 infirmières ont été diagnostiquées positives au COVID-19 et quatre sont décédées. Parallèlement, les salaires, loin d’être mirobolants avant la crise, et désormais payés en livres libanaises, se sont effondrés en même temps que la parité dollar/livre libanaise. Une infirmière payée environ 1 200 dollars à Beyrouth ou 500 dollars en dehors de la capitale en 2019 touche désormais l’équivalent de 120 ou 150 dollars mensuels.

Face à la pression et une précarisation galopante, nombreux sont ceux qui envisagent de partir. Depuis le début de la crise, 600 infirmières ont quitté le pays, de même que plusieurs centaines de médecins.

« La plupart de ceux qui partent du Liban sont diplômés entre bac + 3 et bac + 5 et ont déjà de l’expérience. C’est une perte énorme pour le pays, d’autant plus dans le contexte actuel », ajoute Myrna Doumit.

Une lutte sans relâche pour se procurer de l’oxygène

Faute de place dans les hôpitaux, certains patients sont renvoyés chez eux. Commence alors une lutte sans relâche pour se procurer de l’oxygène. Au cours des dernières semaines, avec le mouvement de panique lié à la saturation des hôpitaux, la demande a explosé, jusqu’à mettre en péril les stocks d’oxygène disponibles.

« Depuis début janvier, la demande a augmenté de 500 % », témoigne à MEE Nadine Nakhal Dima, manager de l’entreprise Dima Healthcare, spécialisée dans la vente de matériel pharmaceutique et médical, qui dit recevoir une soixantaine d’appels par jour.

« Dans 50 % des cas, les appels proviennent de gens qui sont réellement dans le besoin, mais on a aussi beaucoup de gens qui sont simplement effrayés et veulent être équipés au cas où, ainsi que des municipalités ou des ONG. Aujourd’hui, nous sommes en rupture de stock pour les concentrateurs d’oxygène. Il nous faudra huit semaines avant d’être livrés à nouveau. »

Les tarifs, eux, sont prohibitifs : il faut compter environ 1 000 dollars pour un concentrateur. Une somme que la majorité des Libanais n’est plus capable de payer. La pénurie entraîne une spéculation morbide. Sur le site de vente entre particuliers OLX, on trouve des concentrateurs entre 1 400 et 1 800 dollars.

Un employé porte des bouteilles d’oxygène destinées aux hôpitaux traitant les patients atteints de COVID-19, dans une usine de Sidon, au sud du Liban le 9 janvier 2021 (AFP)
Un employé porte des bouteilles d’oxygène destinées aux hôpitaux traitant les patients atteints de COVID-19, dans une usine de Sidon, au sud du Liban, le 9 janvier 2021 (AFP)

Seule lueur d’espoir : la campagne de vaccination. Le ministre sortant de la Santé Hamad Hassan – lui-même testé positif au coronavirus quelques jours après la circulation sur les réseaux sociaux d’une photo le montrant attablé avec une quinzaine de personnes non masquées – a annoncé le lancement de la campagne à partir du mois de février.

Plus de deux millions de doses du vaccin Pfizer/BioNTech, financées grâce à un soutien de la Banque mondiale, devraient être distribuées sur tout le territoire. Toutefois, à quelques semaines du début du déploiement, de nombreuses questions restent en suspens. Quelle stratégie vaccinale sera adoptée ? Avec quelle logistique ? Quel calendrier ?

Le mutisme des autorités inquiète les professionnels du secteur, alors que la vaccination a déjà bien avancé dans plusieurs pays de la région.

« C’est la première fois qu’une campagne de cette ampleur est menée, donc bien sûr, il y a des inquiétudes, notamment concernant la capacité d’assurer la logistique dans les régions reculées », explique Firas Abiad, qui s’interroge aussi sur le manque de campagne de sensibilisation dont fait l’objet le vaccin.

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« De nombreuses fausses informations et de la défiance circulent concernant le vaccin. Malheureusement, dans l’état actuel des choses, beaucoup de personnes pourraient refuser de se faire vacciner », ajoute-t-il.

Autre inquiétude, la campagne de vaccination échappera-t-elle aux rivalités politiques et miliciennes qui sont la marque de fabrique du système libanais ? Signe des dysfonctionnements et des tiraillements politiques de l’exécutif, deux hôpitaux de campagne offerts par le Qatar en novembre ne sont toujours pas opérationnels.

Ces deux structures, d’une capacité de 500 lits chacune, l’une au nord dans la région de Tripoli, l’autre au sud près de Tyr, une région peu desservie en établissements hospitaliers, devaient être déployées pour soulager les hôpitaux dès la fin de l’année dernière.

« Si vous rencontrez la moindre personne qui fasse confiance au gouvernement pour acheminer équitablement les vaccins, donnez-moi son numéro, car c’est un animal rare », raille le docteur Adib, qui mise davantage sur l’immunité collective dans les prochains mois que sur un déploiement rapide du vaccin.

« L’iniquité est ce qui caractérise le mieux la gestion de l’épidémie jusqu’à maintenant. Il n’y a pas de raison que ce soit différent avec le vaccin. »