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Explosions à Beyrouth : les soldats libanais s’attaquent aux journalistes qui couvrent les protestations

Au moins quatorze journalistes ont été agressés ou victimes de tirs des forces de sécurité alors qu’ils couvraient les protestations au Liban
Un photographe se met à l’abri alors que des policiers visés par des jets de pierres de manifestants battent en retraite au cours d’une manifestation à Beyrouth (Reuters)
Par
BEYROUTH, Liban

Samedi soir, la photojournaliste Rita Kabalan filmait des affrontements houleux entre manifestants et soldats de l’armée libanaise sur le Ring de Beyrouth, alors que la colère s’intensifiait après les explosions meurtrières survenues dans le port de la capitale.

En contrebas, le chaos régnait sur la place des Martyrs et de la fumée provenant des tirs de gaz lacrymogène s’échappait du point de ralliement central des manifestants.

« Certains jetaient des bouteilles d’eau sur l’armée […] Puis soudain, ils se sont mis à courir vers nous », raconte Kabalan, dont la vidéo de l’incident montre des soldats qui poussent un manifestant avant de lui asséner un coup de pied alors qu’il était à terre.

« J’ai commencé à m’enfuir en courant, mais ma caméra leur faisait face. »

Sa vidéo s’arrête brusquement lorsqu’on voit un soldat charger en sa direction et la frapper par derrière avec la crosse de son fusil d’assaut M16, l’assommant sur le coup.

Capture extraite des images de la manifestation à Beyrouth filmées par Rita Kabalan, au moment où un soldat s’apprête à la frapper (MEE/Rita Kablan)
Capture extraite des images de la manifestation à Beyrouth filmées par Rita Kabalan, au moment où un soldat s’apprête à la frapper (MEE/Rita Kablan)

Collaboratrice de Middle East Eye, Rita Kabalan fait partie des quatorze journalistes au moins qui ont été attaqués par les forces de sécurité au cours des protestations actuelles dans le centre-ville de Beyrouth, à l’occasion desquelles des milliers de personnes se rassemblent pour demander des comptes à la classe dirigeante libanaise – voire pour réclamer vengeance.

Les explosions dévastatrices survenues le mardi 4 août dans le port de Beyrouth, manifestement à la suite de négligences et de pratiques de corruption, ont fait au moins 171 morts, plus de 6 500 blessés et 300 000 sans-abris.

« Je n’ai pas pu bouger pendant un moment après être tombée », raconte-t-elle. « Il y a quelques marques sur mon omoplate. »

Craignant une commotion cérébrale, la journaliste s’est rendue à l’hôpital pour passer un scanner.

« Le scanner a montré que je n’avais pas été blessée à la tête, mais ils ont découvert après une radiographie que ma clavicule gauche était cassée », explique-t-elle. « Je dois porter une attelle pendant six semaines. »

Elle a également été touchée sur le côté gauche, notamment à la hanche et à l’épaule.

Une hausse des attaques 

Au même moment, près de la grande mosquée al-Omari, dans le centre de Beyrouth, le vidéaste Makram Halabi filmait lui aussi des affrontements entre manifestants et forces de sécurité.

« Je portais un casque, des lunettes et un masque », raconte-t-il à MEE. « Donc je pensais que j’étais parfaitement préparé. »

Le journaliste de 34 ans originaire du quartier d’Achrafieh à Beyrouth filmait pour la plateforme médiatique locale Megaphone, en groupe avec d’autres journalistes.

« Il y a eu des tirs et soudain, j’ai ressenti une douleur à la jambe », se souvient-il. « J’ai vu la blessure ; elle était circulaire et je pouvais voir ma chair. »

Halabi avait entendu dire qu’il y avait également des tirs de balles en plomb et ne savait donc pas qu’il s’agissait d’une balle en caoutchouc, rapporte-t-il.

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Un homme et ses deux enfants qui utilisaient leur voiture comme ambulance de fortune l’ont conduit à l’hôpital avec un manifestant du Akkar blessé à l’œil.

« Le médecin m’a dit que j’avais reçu un tir de balle en caoutchouc et m’a recousu », explique le journaliste.

Ces événements s’inscrivent dans une tendance récente à l’augmentation des attaques – en particulier des forces de sécurité libanaises – contre les journalistes au Liban.

Selon Doja Daoud, du Syndicat des médias alternatifs, celles-ci sont « systématiques ». « De nombreux journalistes ont été frappés à la tête par des soldats et se sont vu confisquer leur téléphone », soutient-elle.

Elle estime que les attaques incessantes contre la presse sont le signe de l’échec au sens large du gouvernement libanais et des partis au pouvoir. « Ils sont tombés politiquement, moralement et socialement », dénonce-t-elle.

La ministre de l’Information, Manal Abdel Samad, a démissionné dimanche « par respect » pour les victimes des explosions dévastatrices du 4 août.

Les journalistes au Liban avaient exprimé leur frustration à son égard, lui reprochant de ne pas avoir soutenu à voix haute leurs revendications concernant l’augmentation de la violence à leur encontre.

« Abdel Samad n’a jamais condamné les attaques contre les journalistes », indique Doja Daoud à MEE.

« En démissionnant, [ces ministres] cherchent à s’échapper d’un navire en perdition appelé Liban. Il n’y a pas de justice dans ce pays. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.